22 février 1857 : naissance de Robert Baden-Powell, créateur du scoutisme.

Robert Stephenson Smyth Powell naît le 22 février 1857 à Paddington, Londres, dans une famille de la bourgeoisie intellectuelle victorienne. Son père, le révérend Baden Powell, professeur de géométrie à Oxford, meurt lorsque Robert n’a que trois ans. Sa mère, Henrietta Grace Smyth, fille d’un amiral, élève seule ses dix enfants avec une rigueur et une vitalité dont Robert héritera durablement. C’est en hommage à son père qu’il accolera le patronyme « Baden » à son nom, une pratique alors courante dans les familles anglaises souhaitant perpétuer un nom illustre.

Scolarisé à la Charterhouse School de Londres, puis à Charterhouse à Godalming, le jeune Robert se distingue davantage par ses talents de comédien, de musicien et d’observateur de la nature que par ses résultats académiques. Il développe très tôt, dans les bois entourant son école, des aptitudes au camouflage, à l’observation et à la débrouillardise qui marqueront toute sa vie.

En 1876, Baden-Powell intègre l’armée britannique sans passer par Sandhurst, ayant réussi l’examen d’entrée avec un score suffisamment élevé pour être directement nommé sous-lieutenant dans le 13th Hussars. Il est affecté en Inde, où il perfectionne ses techniques de reconnaissance et de pistage, s’inspirant des méthodes des éclaireurs zoulous et des chasseurs locaux. Sa réputation d’officier imaginatif et efficace se forge au fil de nombreuses campagnes coloniales.

En 1884, il participe aux opérations en Afrique du Sud. En 1887-1888, il est engagé dans la guerre contre les Ashantis sur la Côte de l’Or (actuel Ghana). En 1895, il commande les opérations contre le chef Prempe au même endroit. Mais c’est en Afrique australe que sa légende prend véritablement corps.

En 1896-1897, lors de la guerre contre les Matabélés dans l’actuel Zimbabwe, Baden-Powell commande un régiment de cavalerie irrégulière et s’illustre par ses capacités d’initiative. Il codifie alors ses observations sur les techniques de reconnaissance dans un manuel militaire, Aids to Scouting, publié en 1899 et destiné aux officiers. L’ouvrage connaîtra une diffusion inattendue bien au-delà des cercles militaires.

Le siège de Mafeking (1899-1900)

L’épisode qui fait véritablement de Baden-Powell un héros national est le siège de Mafeking, lors de la guerre des Boers. Du 13 octobre 1899 au 17 mai 1900, soit 217 jours, il commande la défense de cette petite ville du nord-est de l’Afrique du Sud contre des forces boers considérablement supérieures en nombre. La résistance opiniâtre de la garnison, organisée avec ingéniosité — Baden-Powell fait fabriquer de faux obus et utilise des leurres pour économiser munitions et ressources — tient en haleine l’opinion publique britannique. Lorsque la ville est finalement délivrée le 18 mai 1900, la nouvelle provoque en Angleterre des festivités populaires spontanées au point que le verbe to maffick (de Mafeking) entre dans la langue anglaise pour désigner une liesse exubérante. Baden-Powell est promu général de brigade et rentré en héros.

Durant le siège, il avait organisé un corps de jeunes messagers, les Mafeking Cadet Corps, des garçons de douze à quinze ans chargés de porter les dépêches sous les obus, libérant ainsi les soldats adultes pour les combats. Cette expérience lui révèle les capacités insoupçonnées des adolescents lorsqu’on leur confie de vraies responsabilités.

La naissance du scoutisme

De retour en Angleterre, Baden-Powell constate que son manuel Aids to Scouting est largement utilisé par des organisations de jeunesse telles que les Boys’ Brigade et les Church Lads’ Brigade, fondées dans les années 1880 pour lutter contre la délinquance juvénile dans les milieux ouvriers urbains. Les fondateurs de ces mouvements lui suggèrent de rédiger un ouvrage spécifiquement destiné aux garçons.

En août 1907, pour expérimenter ses idées pédagogiques, Baden-Powell organise un camp pilote de vingt garçons — issus de milieux sociaux volontairement mêlés, bourgeois et ouvriers — sur l’île de Brownsea, dans le Dorset, au large de Poole. Pendant huit jours, les jeunes vivent en patrouilles, apprennent à allumer un feu, à lire les traces, à monter une tente, à rendre service et à observer la nature. L’expérience est un succès complet.

En janvier 1908, il publie Scouting for Boys en six fascicules bimensuels, au prix de quatre pence chacun. L’ouvrage se structure autour de veillées de feu imaginaires où un vieux chasseur transmet son savoir à des jeunes. Le succès est immédiat et foudroyant : le manuel se vend à des centaines de milliers d’exemplaires en quelques mois, et des garçons s’organisent spontanément en patrouilles à travers tout le Royaume-Uni sans attendre aucune instruction officielle. Baden-Powell se retrouve à la tête d’un mouvement de masse avant même d’en avoir défini la structure institutionnelle.

En 1910, l’organisation est officiellement constituée sous le nom de Boy Scouts Association, avec une charte royale. La même année, devant l’afflux massif de demandes de jeunes filles souhaitant participer, Baden-Powell — avec l’aide déterminante de sa sœur Agnès — fonde les Girl Guides, permettant aux filles de bénéficier d’une formation analogue, adaptée aux réalités et aux attentes sociales de l’époque, mais fondée sur les mêmes principes d’autonomie, de service et de caractère.

En 1912, à 55 ans, Baden-Powell épouse Olave St Clair Soames, une jeune femme de 32 ans sa cadette, rencontrée à bord d’un paquebot. Ils auront trois enfants. Olave deviendra elle-même une figure centrale du guidisme, nommée Chef Guide mondiale en 1930.

Retiré de l’armée avec le grade de lieutenant-général (puis général, titre honorifique accordé en 1929), Baden-Powell consacre l’intégralité de sa vie après 1910 au développement du scoutisme mondial. Il voyage sans relâche, visite des troupes sur tous les continents, rédige de nombreux ouvrages complémentaires — parmi lesquels Rovering to Success (1922) destiné aux jeunes adultes, ou Wolf Cubs’ Handbook (1916) pour les plus jeunes — et préside en 1920 à Londres le premier Jamboree mondial, réunissant 8 000 scouts de 34 pays à Olympia.

En 1929, il est fait pair du Royaume sous le titre de Lord Baden-Powell of Gilwell, et le roi George V lui décerne l’Order of Merit. La même année, le 3e Jamboree mondial à Birkenhead lui vaut le titre de Chef Scout du Monde.

À partir de 1938, sa santé déclinante le contraint à se retirer au Kenya, dans un chalet à Nyeri, au pied du mont Kenya, où il souhaitait finir ses jours entouré de la nature africaine qu’il avait tant aimée. Il y meurt le 8 janvier 1941, à l’âge de quatre-vingt-trois ans. Sa tombe, dans le cimetière de Nyeri, porte une épitaphe sobre qui est en réalité le signe scout signifiant « Je suis allé de l’avant ».

LE SCOUTISME 

Quand la jeunesse a besoin de principes, de valeurs, d’horizon… et non de confort.

***

La pensée pédagogique de Baden-Powell se construit en réaction à deux constats convergents : la sédentarisation croissante d’une jeunesse urbaine coupée de la nature, et le risque d’un enseignement purement livresque qui formerait des individus incapables d’initiative et de débrouillardise. Sa méthode repose sur un principe central : « learning by doing », apprendre en faisant.

À rebours des institutions éducatives de son temps, qui placent l’adulte en position de dispensateur de savoir, le scoutisme confie aux jeunes eux-mêmes une part substantielle de leur formation. La patrouille — unité de base de 6 à 8 scouts placés sous l’autorité d’un chef de patrouille qui est lui-même un adolescent — est conçue comme un microcosme social où s’exercent naturellement la responsabilité, la solidarité et d’esprit de commandement.

Le camp est l’outil pédagogique par excellence. Éloigné du confort domestique, il place le jeune en situation de résoudre des problèmes concrets : trouver de l’eau, construire un abri, soigner un camarade blessé, orienter une marche de nuit. Ces défis pratiques développent la confiance en soi et l’adaptabilité bien mieux que n’importe quel exercice théorique.

La Promesse et la Loi scoutes

L’entrée dans le scoutisme est formalisée par un engagement solennel, la Promesse scoute, dont la formulation originale de Baden-Powell a été adaptée au fil du temps et selon les pays, mais conserve trois axes fondamentaux : le devoir envers une puissance supérieure (Dieu, ou une force spirituelle selon les traditions), le devoir envers les autres (la société, le prochain), et le devoir envers soi-même.

La Loi scoute, qui accompagne la Promesse, codifie dix principes de comportement. Le scout est loyal, serviable, fraternel, courtois, ami des animaux et de la nature, obéissant, souriant, économe, propre de corps et d’âme, et respectueux du bien d’autrui. Ces principes ne sont pas présentés comme des interdits mais comme des qualités positives à cultiver — choix pédagogique délibéré de Baden-Powell, convaincu que les jeunes répondent mieux à un idéal à atteindre qu’à une liste de fautes à éviter.

La devise et ses implications

Be Prepared (« Sois Prêt ») : la devise scoute, dont les initiales reprennent celles de Baden-Powell lui-même, exprime synthétiquement l’ambition du mouvement. Être prêt physiquement, mentalement et moralement à faire face à toute situation. Baden-Powell précisait qu’il ne s’agissait pas de se préparer à la guerre mais à servir — à rendre service à n’importe qui, en n’importe quelle circonstance.

Une structure progressive par tranches d’âge

Dès les premières années, le mouvement se structure en sections correspondant aux différentes étapes du développement de l’enfant et de l’adolescent.

Les Louveteaux (Wolf Cubs, à partir de 1916, inspirés du Livre de la Jungle de Rudyard Kipling) accueillent les garçons de 7  à 11 ans dans un univers symbolique et ludique. Baden-Powell, grand admirateur de Kipling, emprunte les personnages de Mowgli, Akela et Baloo pour habiller pédagogiquement une section adaptée aux plus jeunes, dont les besoins psychologiques diffèrent de ceux des adolescents.

Les Scouts (onze à dix-sept ans) constituent le cœur du dispositif original. C’est à leur intention que Scouting for Boys a été écrit, et c’est autour d’eux que s’organise la vie en patrouille, les camps, les techniques de plein air et les activités de service.

Les Rovers (à partir de dix-huit ans), créés en 1918, répondent à la demande de jeunes adultes souhaitant prolonger leur engagement scout au-delà de l’adolescence, en s’impliquant davantage dans le service communautaire et la réflexion personnelle.

L’ouverture aux filles : les Girl Guides (1910)

La création des Girl Guides constitue l’un des épisodes les plus révélateurs des tensions et des évolutions de la pensée de Baden-Powell. Dès 1908, plusieurs centaines de jeunes filles se présentent à des rassemblements scouts ou écrivent à Baden-Powell pour demander à participer. Leur enthousiasme est indéniable, mais il pose une question délicate dans le contexte de l’Angleterre édouardienne.

Baden-Powell hésite initialement à intégrer les filles dans les mêmes structures que les garçons, moins par conviction personnelle que par pragmatisme social : il craint que la mixité ne freine l’adhésion des familles traditionalistes et ne compromette le développement du mouvement masculin. Il confie donc à sa sœur Agnès la responsabilité de concevoir un mouvement parallèle.

En 1910, les Girl Guides sont officiellement fondées. Le nom lui-même est symbolique : là où les Scouts (éclaireurs) évoquent l’aventure militaire et la reconnaissance, les Guides renvoient à une figure de service, d’accompagnement et d’orientation — ce qui traduit les différences de genre telles qu’elles étaient alors conçues. La Promesse et la Loi sont adaptées, mais les principes fondateurs demeurent identiques : vie en plein air, service, développement du caractère, apprentissage de compétences pratiques.

La création des Guides représente néanmoins, pour son époque, un geste d’une portée sociale considérable. Dans une société victorienne tardive où les femmes n’ont pas encore le droit de vote (le suffrage féminin au Royaume-Uni n’interviendra qu’en 1918 pour les femmes de plus de trente ans, et en 1928 pour toutes les femmes), offrir à des jeunes filles une formation à l’autonomie, au secourisme, à la survie en plein air et à la prise de décision collective constitue une rupture réelle avec les modèles d’éducation féminine dominants.

Olave Baden-Powell, qui prend la direction du mouvement en 1918, lui donne une impulsion décisive : sous sa direction, les Girl Guides s’internationalisent rapidement. L’Association mondiale des Guides et Éclaireuses (AMGE) est fondée en 1928, établissant un cadre mondial parallèle à l’Organisation mondiale du mouvement scout (OMMS), créée la même année.

L’internationalisation et l’esprit de fraternité

L’une des originalités du scoutisme est d’avoir très tôt conçu sa vocation comme universelle. Dès 1910, des mouvements scouts existent dans une vingtaine de pays. Le premier Jamboree mondial de 1920, à Londres, inaugure une tradition de grandes rencontres internationales qui deviendront, au fil des décennies, l’un des événements de rassemblement de jeunesse les plus importants au monde.

Baden-Powell conçoit le scoutisme comme un antidote au nationalisme belliqueux qui avait conduit à la catastrophe de 1914-1918. La rencontre de jeunes de pays différents, partageant des principes communs, les mêmes gestes techniques et les mêmes symboles, doit construire une camaraderie internationale fondée sur l’expérience vécue et partagée.

Cette ambition se heurte cependant à des contradictions historiques : en Allemagne, le scoutisme est interdit et remplacé par les Jeunesses hitlériennes en 1933 ; en Union soviétique, les Pionniers se substituent aux scouts dès 1922. Le mouvement sera également critiqué, notamment à gauche, pour ses origines militaires, son encadrement hiérarchique.

En France des figures du scoutisme entrèrent en résistance lors de l’occupation allemande, notamment le SAS André Zirnheld, professeur de philosophie et figure des commandos parachutistes, mort au combat le à 29 ans 27 juillet 1942 et auteur de la célèbre « Prière du para » ou bien l’équipe de Pur-Sang, constituée exclusivement de cheftaines des Guides de France. Ces femmes n’avaient pas attendu qu’on leur désigne un ennemi ou qu’on leur trace un chemin. La formation scoute leur avait appris à lire une carte, à marcher de nuit, à maintenir leur calme sous pression et à tenir leur parole. En Alsace annexée, sous la botte nazie, elles en avaient fait un usage que Baden-Powell n’avait pas prévu, mais qu’il aurait sans doute reconnu comme la plus haute expression possible de la Promesse scoute. Le bilan de l’Équipe Pur-Sang est saisissant : en deux ans, le réseau fait évader plus de 400 prisonniers de guerre français et alliés, ainsi que de jeunes Alsaciens fuyant le service du travail obligatoire.

Orphelin de père à 9 ans, le futur résistant André Zirnheld sera autorisé à rejoindre les scouts, une faveur refusée à ses deux grands frères. Crédit : Alexandra Laignel-Lavastine, autreur du livre « André Zirnheld, le chant d’un partisan », CERF Éditeur, 528 pages, 2025.

Équipe Pur-Sang. De gauche à droite : Lucienne Welschinger, Emmy Weisheimer, Alice Daul (épouse Gillig), Marie-Louise Daul et Paulette Falbisaner le 15 décembre 1946 dans la cour du collège Saint-Etienne à Strasbourg.

Héritage et postérité

Aujourd’hui, l’Organisation mondiale du mouvement scout regroupe plus de 57 millions de membres dans 172 pays, ce qui en fait l’un des mouvements de jeunesse les plus étendus de la planète. L’Association mondiale des Guides et Éclaireuses compte pour sa part plus de 10 millions de membres dans 150 pays.

La méthode scoute a profondément influencé les pratiques d’éducation non formelle et les pédagogies de l’expérience qui se sont développées tout au long du XXe siècle. Des notions aujourd’hui intégrées dans les théories éducatives contemporaines — apprentissage par projet, responsabilisation des jeunes, éducation en plein air, développement des compétences sociales et émotionnelles — doivent une part de leur légitimité institutionnelle à l’expérimentation scoute.

Robert Baden-Powell reste une figure historique complexe, portant les marques indissociables de son époque : officier colonial convaincu, patriote britannique, homme profondément marqué par les hiérarchies sociales de la société victorienne, il a néanmoins construit une œuvre éducative dont la vitalité mondiale après plus d’un siècle témoigne qu’elle répondait à quelque chose d’essentiel dans les besoins de formation des jeunes générations — le goût de l’aventure, l’aspiration à la responsabilité et le désir de contribuer à quelque chose qui dépasse l’individu.

Robert Baden-Powell – Scouting for Boys – A Handbook for Instruction in Good Citizenship (1908).

Stéphane GAUDIN
Stéphane GAUDINhttp://www.theatrum-belli.com/
Créateur et directeur du site THEATRUM BELLI depuis 2006. Officier de réserve citoyenne Terre depuis 2018, rattaché au 35e régiment d'artillerie parachutiste de Tarbes. Officier de réserve citoyenne Marine de 2012 à 2018, rattaché au CESM puis au SIRPA. Membre du conseil d'administration de l'Amicale du 35e RAP. Membre associé de l'AA-IHEDN AR7 (région Centre Val-de-Loire). Chevalier de l'Ordre National du Mérite.
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