Le 17 octobre 1919, le président argentin Hipólito Yrigoyen et son ministre de la Marine par intérim, Julio Moreno, signent le décret qui crée la División de Aviación Naval. Le texte ouvre ce que la Marine argentine appelle elle-même « l’étape organique » de sa composante aérienne : pour la première fois, les aviateurs de la Marine relèvent d’une unité constituée, avec un chef désigné, le capitaine de frégate José Gregores. Toutefois cette date n’est pas la seule que l’institution retienne. La Marine argentine (Armada Argentina) a officiellement adopté le 11 février 1916, jour de la création du Parc et École d’aérostation et d’aviation de Fuerte Barragán, comme « Día de la Creación de la Aviación Naval ». Cette coexistence de dates reflète une histoire faite d’étapes successives.
Les antécédents (1907-1916) : de l’aérostation à Fuerte Barragán
L’activité aérienne commence en Argentine en 1907, avec les ascensions du ballon Pampero conduites par Aarón de Anchorena et Jorge Newbery. L’Aéro-Club argentin est fondé le 13 janvier 1908, à l’initiative conjointe de civils et de militaires. Le 6 février 1910, le pilote français Henri Brégi réalise à Longchamps, dans la province de Buenos Aires, le premier vol d’un aéroplane dans le pays. Le 28 juillet de la même année est créée à El Palomar une « Escuela Aérea Argentina », chargée de former des pilotes selon les règles internationales de délivrance des brevets.

La Marine, alors appelée Marina de Guerra, suit ce mouvement. Des officiers diffusent par des articles et des conférences l’idée que l’aéronautique peut améliorer le service naval, notamment pour la patrouille et l’exploration. Un projet de service d’aviation et d’aérostation propre à la Marine est mis à l’étude à partir de 1913. Le premier marin argentin à piloter est le lieutenant de frégate Melchor Escola. Le 23 octobre 1912, il obtient le brevet international de pilote aviateur n° 15 du pays. Il est ainsi à la fois le premier aviateur naval et le premier militaire argentin breveté. En septembre 1912, il avait rejoint l’Escuela de Aviación Militar nouvellement créée, une école interarmées formant des pilotes de l’Armée de terre et de la Marine, dirigée par Jorge Newbery.
Le deuxième marin breveté est un sous-officier, le condestable artillero de primera Joaquín Oytabén, qui reçoit le brevet international n° 57 le 14 septembre 1914. Premier sous-officier pilote de la Marine et premier instructeur de vol, il se tue l’année suivante lors d’un vol d’entraînement aux commandes d’un Farman. Il est considéré par la Marine comme le premier « martyr » de son aviation.

Le décret du 11 février 1916
Les premières expériences conduisent la Marine à une conclusion qu’elle formalise rapidement : la formation des aviateurs navals doit être professionnelle et non sportive, et reposer sur une sélection rigoureuse. Une école est d’abord essayée à l’Arsenal du Río de la Plata en 1914-1915, puis transférée à Fuerte Barragán, près d’Ensenada, sur la rive du Río de la Plata.
Le 11 février 1916, le président Victorino de la Plaza et le ministre de la Marine, l’amiral Juan Pablo Sáenz Valiente, signent le décret créant un « Parque y Escuela de aerostación y aviación en Fuerte Barragán ». Son chef est le lieutenant de vaisseau Melchor Escola. Le décret impose aux futurs pilotes d’obtenir d’abord le brevet de la Fédération aéronautique internationale, puis celui de pilote de la Marine. C’est cet acte que l’Armada considère aujourd’hui comme la fondation de son aviation. Le site de Fuerte Barragán abrite désormais un musée historique.
Les premiers aviateurs navals : Pensacola, l’Europe en guerre et la mission italienne (1916-1919)
En 1916, les États-Unis invitent la Marine argentine à envoyer des officiers suivre des cours dans leurs établissements navals, dans quatre domaines : artillerie, communications, armes sous-marines et aviation. Sur les dix officiers désignés, trois sont affectés à l’aéronautique. Selon la biographie publiée par le gouvernement argentin, deux sont volontaires ; le troisième, un jeune artilleur remarqué, l’enseigne de frégate Marcos Zar, est désigné d’office.
Marcos Zar
Né le 31 mai 1891 dans les environs de Venado Tuerto, Marcos Antonio Zar entre à l’École navale militaire à 15 ans. Il en sort aspirant (guardiamarina) le 11 mars 1911. Il sert ensuite sur plusieurs croiseurs, dont le Buenos Aires, le San Martín, le Garibaldi et le Pueyrredón. Affecté en 1913 au cuirassé Rivadavia, il s’y distingue comme artilleur, ce qui lui vaut une promotion et un prix décerné par le quotidien La Prensa.
Le cours de Pensacola
Les trois officiers suivent la formation de pilotes aviateurs navals de la station aéronavale de la Marine américaine à Pensacola, en Floride. En septembre 1917, les lieutenants de frégate Ricardo Fitz Simon et Ceferino Pouchan et l’enseigne Marcos Zar obtiennent les brevets internationaux n° 94, 95 et 96.
Leur formation terminée, ils sont envoyés en Europe avec les forces américaines. Ils suivent des cours de perfectionnement dans des écoles de combat en Italie, en Grande-Bretagne et en France, puis servent dans des unités aéronavales opérationnelles. La Marine argentine indique qu’ils participent à des patrouilles maritimes, à des escortes de convois, à des missions anti-sous-marines et de chasse. L’Argentine reste neutre pendant tout le conflit ; ces officiers y prennent part à titre individuel, dans le cadre de leur formation. Après l’armistice, Zar suit encore en Italie des stages de voltige et de chasse. Les trois officiers rentrent en Argentine en 1919.
Une aviation navale presque à l’arrêt
À leur retour, la situation est décrite comme critique par les sources officielles : faute de moyens, l’aviation de la Marine ne vole presque plus. Le contexte de l’après-guerre modifie cependant la donne. Deux missions aéronautiques européennes arrivent en Argentine en 1919, l’une française, l’autre italienne. Elles comptent de nombreux pilotes de guerre et apportent leur propre matériel, en partie pris à l’ennemi. Leur objectif est autant commercial que technique : il s’agit de placer l’industrie aéronautique de chaque pays sur un marché sud-américain alors en formation.
La mission aéronautique italienne arrive en mars 1919 et s’installe à San Fernando, au nord de Buenos Aires, sur le delta du Paraná. Elle forme du personnel de la Marine sur des appareils de construction italienne. À son départ, elle fait don à la Marine de quatre hydravions (deux Macchi M.9 et deux Macchi M.7) ainsi que du hangar et des installations de cette petite base. Ce don intervient au moment même où est créée la División de Aviación Naval.

Le décret du 17 octobre 1919
Le décret du 17 octobre 1919 crée la División de Aviación Naval et la place sous la dépendance du secrétariat du ministère de la Marine. Il est signé par Hipólito Yrigoyen, premier président élu au suffrage universel masculin secret en application de la loi Sáenz Peña de 1912, au pouvoir depuis octobre 1916, et par Julio Moreno, ministre de la Marine par intérim. Le capitaine de frégate José Gregores est nommé chef de la nouvelle division. La portée du décret est d’abord administrative. Jusque-là, l’aviation de la Marine se résumait à une école, celle de Fuerte Barragán, et à une poignée d’officiers formés à l’étranger. Le texte de 1919 en fait une division du ministère, dotée d’une chaîne de commandement propre. Les publications de la Marine présentent cet acte comme le début de l’« étape organique » de la composante aéronavale.
La mise en œuvre suit dans les semaines suivantes. La création « moderne et définitive » de l’aviation navale intervient le 1er novembre 1919, date à laquelle le don de la mission italienne est formellement accepté et réceptionné. Les hydravions Macchi reçoivent alors les cocardes argentines et l’ancre, l’emblème de la Marine.
Les quatre Macchi sont les premiers appareils de combat modernes de la Marine argentine. Le M.9 est un hydravion à coque biplace de reconnaissance et de bombardement léger, conçu en Italie pendant la guerre ; le M.7 est un hydravion de chasse monoplace. Avec eux, Marcos Zar réalise des vols au-dessus de la mer et des fleuves que la Marine présente comme des records de vitesse et de distance, établis en 1920.
Le groupe de San Fernando et les moyens de Fuerte Barragán sont ensuite transférés à la base navale de Puerto Belgrano, près de Bahía Blanca, principal port de guerre du pays. Les hydravions y opèrent avec l’escadre de haute mer, pour le réglage aérien du tir des cuirassés et des croiseurs (spotting) et pour des missions photographiques.
Une deuxième promotion formée aux États-Unis
Le 30 mars 1920, le lieutenant de frégate Zar repart pour les États-Unis. Il y supervise la formation d’un nouveau groupe : 3 officiers du corps général, 2 officiers ingénieurs et 10 sous-officiers et caporaux suivent le cours de pilote aviateur naval et se spécialisent dans différentes branches de l’aviation navale. Ce choix illustre une orientation durable : dès ses débuts, l’aviation navale argentine se tourne vers le modèle américain pour la formation, tout en acquérant du matériel européen.
Zar sera ultérieurement membre du premier état-major de l’École d’aviation navale de Puerto Belgrano, puis commandant de la Force aéronavale n° 1. Il dirigera l’aviation navale pendant plus de quatorze années consécutives. Mort le 19 septembre 1955, il sera reconnu à titre posthume « fondateur de l’aviation navale » par un décret-loi du 29 novembre 1956. La base aéronavale de Trelew porte aujourd’hui son nom.
Les années 1920 : écoles, dirigeables et hydravions
La décennie qui suit le décret de 1919 est consacrée à la mise en place des structures. Deux écoles sont créées en 1921, l’une pour l’aviation, l’autre pour l’aérostation, et deux bases prennent forme : Puerto Belgrano au sud, et un terrain à Verónica, dans la province de Buenos Aires, qui deviendra Punta Indio.
L’École d’aviation navale (ESAN) naît à la base navale de Puerto Belgrano le 29 octobre 1921, par un décret du président Yrigoyen. Le Boletín del Centro Naval rattache pour sa part la création de la base aéronavale de Puerto Belgrano et des deux écoles à l’approbation, le 20 novembre 1921, du règlement du Service aéronautique naval. Dans les deux cas, l’école est installée dans l’arsenal de Puerto Belgrano, à proximité immédiate de l’escadre qu’elle doit appuyer. Elle restera dans la région jusqu’à son transfert à Punta Indio à la fin de 1963.
L’aérostation navale a connu une existence brève mais documentée. Dès 1908, le ministre de la Marine Onofre Betbeder avait fait étudier l’emploi de dirigeables pour la surveillance de l’estuaire du Río de la Plata. Le projet, qui prévoyait l’achat de trois dirigeables Godard, avait été approuvé puis abandonné.
L’occasion se présente en 1921. Une société privée fondée l’année précédente par des membres de la communauté italienne de Buenos Aires, la Compañía de Excursiones Aéreas, a acheté un dirigeable italien de type DE (dirigibile esploratore), surplus de guerre. Son premier vol en Argentine a lieu le 6 janvier 1921. L’entreprise échoue et la Marine rachète ses installations, son matériel et ses pièces de rechange.
Cette acquisition donne naissance à l’École d’aérostation navale, créée le 19 novembre 1921 à Fuerte Barragán. Elle est dirigée par le lieutenant de vaisseau Julio Zurueta, avec pour adjoint le lieutenant de frégate Ceferino Pouchan, l’un des trois brevetés de Pensacola. Un officier de la Marine italienne, Renato Strasseri, est engagé pour la première année, et deux élèves sont envoyés se former en Italie.
La Marine dispose de deux dirigeables jumeaux. Le premier, baptisé El Plata, devient successivement « O-1 », « DE-1 » puis Alférez Sarmiento. Le second, acheté en janvier 1922 par la commission navale en Europe, s’appelle Los Andes, puis « O-2 », « DE-2 » et Teniente Matienzo. Longs de 60 mètres, gonflés à l’hydrogène (3 600 m³ chacun), ils sont propulsés par deux moteurs FIAT de 120 ch. Ils atteignent 90 km/h et disposent de 18 heures d’autonomie, avec 4 membres d’équipage et jusqu’à 6 passagers.
À la mi-1924, l’école est transférée à Verónica. La base aéronavale de Punta Indio y est officiellement créée le 25 février 1925, date retenue par l’Armada. Des cours de pilote de dirigeable sont organisés à partir de 1926 ; El Plata survole cette année-là le défilé militaire du 9 juillet à Buenos Aires. Le déclin est rapide. En janvier 1930, une tempête détruit le Los Andes et endommage le hangar ; El Plata cesse de voler à la fin de la même année. L’aérostation navale disparaît alors.
Parallèlement, la flotte d’hydravions s’étoffe : 4 hydravions à coque Dornier Wal, d’origine allemande, servent de 1922 à 1932 pour la patrouille et le bombardement. En 1929 entrent en service 6 hydravions à coque britanniques Supermarine Southampton Mk III, qui voleront jusqu’en 1948. Ces appareils permettent à la Marine de pratiquer la patrouille à grande distance au large des côtes, mission qui restera au cœur de son aviation pendant tout le siècle.
Les années 1930 et la Seconde Guerre mondiale : expansion et américanisation
À la fin des années 1930, l’aviation navale est devenue une force significative à l’échelle régionale. L’Argentine compte alors environ 230 appareils militaires, dont près de 80 relèvent de la Marine.
Le parc comprend des appareils britanniques, comme les Supermarine Southampton, les Fairey III et Fairey Seal, et américains : Vought O2U Corsair, Consolidated P2Y, Curtiss T-32 Condor II, Douglas Dolphin et Grumman J2F Duck. Deux Supermarine Walrus arrivent en 1940, suivis de huit autres après la guerre ; ces amphibies de reconnaissance peuvent être catapultés depuis les croiseurs. La part croissante du matériel américain annonce l’orientation de l’après-guerre.
Cette diversité a un coût logistique. Chaque type exige ses propres pièces, ses outillages et ses mécaniciens formés. Elle tient aussi au mode d’acquisition, au gré des crédits et des offres des constructeurs, plutôt qu’à un plan d’équipement d’ensemble.
Le principal changement d’infrastructure de la période est la construction d’une nouvelle base près de Bahía Blanca. L’ancienne base de Puerto Belgrano, conçue pour des hydravions, ne peut plus accueillir des avions terrestres plus lourds et plus rapides. Le nouveau terrain ouvre le 16 juin 1939. Il porte le nom de Tomás Espora, officier de marine de la guerre d’indépendance. Comandante Espora devient la principale base de l’aviation navale ; elle l’est toujours en 2026.
La même année, la Marine achète des terrains à Trelew, dans la province de Chubut, pour y installer une station relais radio facilitant les liaisons avec ses avions dans le sud du pays. Une piste en terre y est aménagée. Elle est utilisée de 1941 à 1946 par l’Escuadrilla Aeronaval de Observación lors de ses exercices avec la flotte.
L’Argentine reste neutre pendant la majeure partie de la Seconde Guerre mondiale ; elle rompt ses relations avec l’Axe en janvier 1944 et ne lui déclare la guerre qu’en mars 1945. Sa neutralité a une conséquence directe pour l’aviation navale : contrairement au Brésil, elle ne bénéficie pas du programme américain de prêt-bail, et le renouvellement du matériel est freiné jusqu’à la fin du conflit. L’activité aérienne de la période est principalement consacrée à la surveillance du littoral et à l’entraînement avec la flotte.
1945-1958 : vers l’Antarctique, matériel américain et crise politique
L’après-guerre transforme l’aviation navale argentine sur deux plans. Elle étend son rayon d’action jusqu’à l’Antarctique et adopte massivement le matériel américain. Elle est aussi entraînée dans les affrontements politiques internes, au premier rang desquels le bombardement de la place de Mai le 16 juin 1955.
L’Antarctique devient un terrain d’action prioritaire. Selon la Marine, un appareil argentin survole pour la première fois le continent austral en 1942. Le 13 décembre 1947, un Douglas DC-4 de la Marine commandé par le contre-amiral Gregorio Portillo franchit le cercle polaire antarctique, une première pour un avion argentin.
En février 1952, deux hydravions amphibies Consolidated PBY Catalina rallient l’Antarctique depuis le continent et amerrissent à l’île de la Déception, dans les Shetland du Sud. Ils assurent à cette occasion le premier acheminement de courrier vers l’Antarctique depuis le continent américain. La Marine présente ce vol comme le premier vol depuis le continent vers l’Antarctique avec atterrissage sur place. Les Catalina, en service de 1946 à 1970, sont alors les principaux appareils de patrouille à long rayon d’action.
Le 16 juin 1955, des avions de la Marine, appuyés par des appareils rebelles de l’Armée de l’air, bombardent et mitraillent la place de Mai et la Casa Rosada, siège du gouvernement, à Buenos Aires. Selon le gouvernement argentin, l’objectif principal de l’attaque, menée par la Marine avec des secteurs de l’Armée de l’air, est d’assassiner le président Juan Domingo Perón et les membres de son cabinet afin de réaliser un coup d’État. Des fusiliers marins tentent simultanément de prendre la Casa Rosada. Le contexte est celui d’un conflit ouvert entre le gouvernement péroniste et l’Église catholique. La procession de la Fête-Dieu du 11 juin s’est transformée en manifestation d’opposition. Le gouvernement organise pour le 16 un acte de réparation, au cours duquel des avions doivent survoler la cathédrale. D’après les reconstitutions disponibles, une trentaine d’appareils navals participent à l’attaque : des North American AT-6, des Beechcraft AT-11 et des Catalina. Une partie décolle de la base aéronavale de Punta Indio. Les principales cibles sont la Casa Rosada, la place de Mai et ses abords, le département central de police et la résidence présidentielle. Le président, prévenu, s’est mis à l’abri au ministère de l’Armée.
L’attaque échoue. Les pilotes s’exilent en Uruguay. L’aviation navale participe ensuite au soulèvement de septembre 1955, la « Révolution libératrice », qui renverse Perón. Aucun des participants au bombardement de juin ne sera jugé. Le rapport de l’Archivo Nacional de la Memoria souligne que plusieurs officiers ayant pris part à l’attaque occuperont des fonctions de premier plan pendant la dictature de 1976-1983, notamment l’amiral Emilio Eduardo Massera.
Après 1955, la Marine engage la modernisation de son aviation dans la perspective de l’acquisition d’un porte-avions. En 1956, elle reçoit 26 chasseurs Vought F4U-5 Corsair, destinés à opérer depuis le futur porte-avions. Ils équipent l’Escuadrilla Aeronaval de Caza y Ataque, créée la même année. C’est l’ancêtre direct de l’actuelle 2e escadrille de chasse et d’attaque, dont l’insigne, La Lora (la perruche), date de cette époque. Les Corsair resteront en service jusqu’en 1966. La même période voit l’arrivée d’entraîneurs SNJ-5 Texan et des premiers avions anti-sous-marins Grumman S2F-1 Tracker.
L’ère des porte-avions (1958-1981)
De 1959 à la fin des années 1990, l’aviation navale argentine dispose d’un porte-avions, ce qui la place, avec le Brésil, parmi les deux seules marines sud-américaines à avoir mis en œuvre de tels bâtiments. Deux navires se succèdent : l’Independencia, puis le Veinticinco de Mayo.
L’acquisition du porte-avions léger britannique HMS Warrior, de la classe Colossus, est conclue le 16 septembre 1958. Le navire quitte Portsmouth le 10 décembre et arrive à Puerto Belgrano 20 jours plus tard. Rebaptisé ARA Independencia (V-1), il entre en service en 1959 ; les opérations aériennes commencent dès juin, avant même son armement officiel, le 8 juillet.
Pour le Boletín del Centro Naval, cet achat met l’aviation navale « au niveau des nouvelles doctrines mondiales ». Il donne naissance au groupe aéronaval embarqué, composé de Corsair, d’avions d’entraînement North American, d’hélicoptères Sikorsky S-55 puis S-58 et de Grumman Tracker anti-sous-marins. L’Escuadrilla Aeronaval Antisubmarina est créée en mai 1962.
Le bâtiment a cependant des limites. Ses ascenseurs et sa catapulte sont dimensionnés pour des avions à hélices. Les premiers chasseurs à réaction de la Marine, des Grumman F9F Panther arrivés en août 1963, puis des F9F Cougar, opèrent essentiellement depuis la terre. Le Cougar est le premier avion à franchir le mur du son en Argentine. Ces appareils participent à la mobilisation de 1965 lors de l’incident frontalier de la lagune du Désert avec le Chili, sans engagement.
Le réseau de bases s’étend. La base aéronavale Almirante Zar, à Trelew, est créée le 9 février 1961 sur le site de l’ancienne station relais de 1939. À la fin de 1963, l’École d’aviation navale quitte la région de Bahía Blanca pour Punta Indio. En 1970, l’état-major du commandement de l’aviation navale s’installe à Comandante Espora.
Les vols polaires se poursuivent. Le 6 janvier 1962, deux Douglas DC-3 de la Marine, sous le commandement du capitaine de frégate Hermes Quijada, se posent au pôle Sud. C’est la première expédition argentine à l’atteindre, et les premiers avions argentins à y atterrir.
L’aviation navale reste impliquée dans les affrontements entre factions militaires. En avril 1963, la base de Punta Indio se joint à une révolte de la Marine. Des avions rebelles attaquent le 8e régiment de chars, resté loyal ; l’Armée de l’air détruit au sol plusieurs appareils navals. La révolte échoue et la base est occupée par l’Armée de terre.
Pour remplacer l’Independencia, la Marine achète le 15 octobre 1968 le porte-avions néerlandais Karel Doorman, ancien HMS Venerable de la Royal Navy, de la même classe Colossus mais profondément modernisé. Armé le 12 mars 1969 sous le nom d’ARA Veinticinco de Mayo (V-2), il permet la mise en œuvre d’avions à réaction de hautes performances. L’Independencia passe en réserve en 1970.
À partir de 1971, la Marine reçoit 16 Douglas A-4Q Skyhawk, des A-4B reconstruits pour ses besoins, qui forment la 3e escadrille de chasse et d’attaque. Le groupe aérien embarqué associe ces Skyhawk, des Tracker et des hélicoptères Sikorsky Sea King. En 1972, l’inscription « Naval » peinte sur les avions est remplacée par « Armada ».
Sur le plan opérationnel, la période est marquée par la crise du canal Beagle avec le Chili en 1978, qui provoque une mobilisation générale de la flotte et de son aviation, sans affrontement. En 1979-1980, la Marine commande en France 14 chasseurs-bombardiers Dassault Super Étendard et des missiles antinavires AM39 Exocet. Les 5 premiers avions et 5 missiles sont livrés entre août et novembre 1981 à la 2e escadrille de chasse et d’attaque.
La guerre de 1982
La guerre des Malouines (Malvinas pour l’Argentine), d’avril à juin 1982, est le seul conflit international dans lequel l’aviation navale argentine ait été engagée au combat. Le Boletín del Centro Naval indique qu’elle y participe avec l’ensemble de ses moyens matériels et de son personnel, à partir de bases à terre sur le littoral et à bord des bâtiments, dont le porte-avions.
Le 2 avril 1982, lors de l’opération Rosario, le Veinticinco de Mayo appuie le débarquement près de Port Stanley avec huit des dix A-4Q alors en état de vol. Le porte-avions reprend la mer à la mi-avril.
Le 1er mai, ses Tracker détectent la flotte britannique et une attaque des 8 Skyhawk est préparée pour l’aube suivante. Selon les récits argentins, une absence de vent exceptionnelle empêche les avions, lourdement chargés, de décoller du pont du porte-avions, faute de catapulte suffisamment puissante. Le 2 mai, le croiseur ARA General Belgrano est coulé par le sous-marin nucléaire HMS Conqueror. Le Veinticinco de Mayo reçoit l’ordre de regagner le port, où il restera jusqu’à la fin du conflit. Les A-4Q opèrent dès lors à partir de bases terrestres, notamment Río Grande, en Terre de Feu.
Au début du conflit, la 2e escadrille de chasse et d’attaque ne dispose que de 5 Super Étendard, 5 missiles Exocet et 10 pilotes qualifiés. Les appareils n’ont pas été adaptés au porte-avions ; ils sont déployés à Río Grande. L’embargo décidé par la France après le début du conflit interrompt les livraisons et l’assistance technique.
Le 4 mai 1982, un Lockheed P-2 Neptune de la Marine détecte au radar des bâtiments britanniques. Deux Super Étendard, pilotés par le capitaine de corvette Augusto Bedacarratz et le lieutenant de vaisseau Armando Mayora, décollent de Río Grande. Ravitaillés en vol par un KC-130 Hercules de l’Armée de l’air, ils volent au ras des vagues et tirent chacun un Exocet. L’un des missiles atteint le destroyer HMS Sheffield. 20 marins britanniques sont tués. Le navire, incendié, coule en remorque le 10 mai. La Marine argentine a fait du 4 mai le Jour de l’aviation navale.

Le 25 mai, deux autres Super Étendard, pilotés par le capitaine de corvette Roberto Curilovic et le lieutenant de vaisseau Julio Barraza, attaquent la flotte. Les deux missiles, détournés par les leurres des escorteurs, frappent le porte-conteneurs réquisitionné Atlantic Conveyor, qui transportait des hélicoptères et du matériel. 12 hommes sont tués et le navire est perdu. Côté argentin, cette attaque est décrite comme la plus importante perte logistique britannique du conflit.
Le 30 mai, le dernier Exocet aéroporté est tiré contre le porte-avions HMS Invincible, lors d’une attaque conjointe avec des A-4C de l’Armée de l’air. Les deux versions divergent : l’Argentine affirme que l’Invincible a été endommagé ; le Royaume-Uni soutient qu’aucun navire n’a été touché. Le Boletín del Centro Naval qualifie lui-même ces dommages de « non confirmés ».
Le 21 mai, jour du débarquement britannique à San Carlos, des A-4Q de la 3e escadrille partis de Río Grande attaquent la frégate HMS Ardent dans le détroit de San Carlos. Touchée à plusieurs reprises par des avions argentins de la Marine et de l’Armée de l’air ce jour-là, la frégate coule le lendemain ; 22 marins sont tués. Trois A-4Q sont abattus par des Sea Harrier au retour ; l’un des pilotes, le lieutenant de vaisseau Marcelo Márquez, est tué. Les sources de la Marine attribuent également aux A-4Q des dommages aux frégates HMS Argonaut et Antelope.
Le même jour, un Aermacchi MB-339A de la 1re escadrille d’attaque, basé à Port Stanley (Puerto Argentino coté argentin), est le premier appareil argentin à attaquer la flotte de débarquement. Les Tracker assurent l’exploration et la lutte anti-sous-marine. Les Fokker F28 et Lockheed L-188 Electra de la Marine maintiennent un pont aérien vers les îles. Des Beechcraft T-34C Mentor sont déployés sur l’archipel. Les hélicoptères Sea King et Alouette III effectuent des évacuations sanitaires et des sauvetages, notamment à l’île Borbón (Pebble Island), à Grytviken en Géorgie du Sud et lors du sauvetage des naufragés du General Belgrano.
Les Neptune, à bout de potentiel, assurent l’essentiel de l’exploration lointaine jusqu’à leur retrait à la mi-mai. Leur rôle dans la désignation des cibles pour les Super Étendard est souligné par toutes les sources. Plusieurs appareils de la Marine sont perdus au sol aux Malouines, notamment lors du raid britannique sur Pebble Island dans la nuit du 14 au 15 mai.
Pour la Marine argentine, l’aviation navale est la composante qui a obtenu les résultats militaires les plus marquants de l’Armada pendant le conflit, et l’expérience de 1982 démontre la nécessité d’une composante aéronavale pour toutes les opérations navales. Les tactiques de tir de missiles antinavires à grande distance, guidées par un avion de patrouille et soutenues par un ravitaillement en vol, ont été étudiées par de nombreuses marines après la guerre.

1983-2010 : reconstitution, puis perte du porte-avions
Après 1982, l’aviation navale reconstitue ses moyens avant d’entrer, dans les années 1990, dans une phase de contraction marquée par la perte de sa capacité embarquée.
Une fois le conflit terminé, la France livre les neuf Super Étendard restants de la commande de quatorze. En 1983, le Veinticinco de Mayo est modifié pour les mettre en œuvre, et la 2e escadrille effectue ses qualifications sur le porte-avions. Les MB-339A perdus pendant la guerre sont remplacés par des EMB-326 Xavante brésiliens. La Marine acquiert de nouveaux Sea King et des hélicoptères légers.
Le retour de la démocratie, en décembre 1983, s’accompagne d’une réduction durable des budgets militaires. L’embargo britannique sur les exportations d’équipements militaires vers l’Argentine, maintenu depuis 1982, pèse en outre sur l’entretien de matériels comportant des composants d’origine britannique, dont les sièges éjectables.
En 1990-1991, l’Argentine participe à la coalition formée après l’invasion du Koweït. Dans le cadre de l’opération Alfil, elle déploie dans le golfe Persique des bâtiments de la Marine, accompagnés d’hélicoptères Alouette III de l’aviation navale.
Faute de crédits pour sa remise en état, le Veinticinco de Mayo n’est plus opérationnel dès 1990 ; il est désarmé en 1997. L’Argentine perd alors sa capacité d’aviation embarquée à voilure fixe.
Pour maintenir les savoir-faire, les pilotes de Super Étendard et de Tracker effectuent depuis 2001 des qualifications d’appontage sur des porte-avions étrangers, notamment le brésilien São Paulo et des porte-avions américains, lors d’exercices bilatéraux. Les Tracker sont modernisés en S-2T Turbo Tracker par l’industrie israélienne.
La patrouille maritime devient la mission centrale. À partir de 1997, six Lockheed P-3B Orion remplacent les Lockheed L-188 Electra convertis à l’exploration. En 1996, la Marine acquiert des hélicoptères AS-555 SN Fennec, pour donner aux destroyers MEKO 360 une capacité de désignation de cibles au-delà de l’horizon radar. Les Sea King et les hélicoptères embarqués sur le brise-glace ARA Almirante Irízar assurent chaque été le ravitaillement des bases argentines en Antarctique.
En 2009, un accord est signé avec la France pour moderniser les Super Étendard restants. Il ne débouchera pas sur un retour durable en service opérationnel.
2010-2026 : la fin de l’aviation de combat et le Plan Dédalo
En 2026, l’aviation navale argentine ne dispose plus d’aucun avion de combat ; elle se recentre sur la surveillance maritime, les hélicoptères et les drones. Ce choix est formalisé par le Plan Dédalo, annoncé le 20 août 2026.
Les Super Étendard d’origine cessent de voler au milieu des années 2010, faute de pièces et de cartouches pyrotechniques pour leurs sièges éjectables. En 2018, l’Argentine achète à la France 5 Super Étendard Modernisés retirés de la Marine nationale, avec des pièces de rechange et un simulateur, pour un montant de l’ordre de 12,5 à 14 millions d’euros selon les sources. Les appareils arrivent en 2019.
Ils ne volent jamais sous couleurs argentines. Les sièges éjectables Martin-Baker Mk 6 nécessitent des cartouches d’origine britannique, que le maintien du veto de Londres empêche d’obtenir. L’institut de recherche de défense argentin CITEDEF a étudié la prolongation de la durée de vie des cartouches existantes, sans que l’autorité de navigabilité autorise de vol d’essai. Les avions restent stockés à Comandante Espora.
En octobre 2023, l’Argentine signe avec la Norvège un contrat d’environ 60 millions de dollars pour quatre Lockheed P-3 Orion : trois P-3C et un P-3N de soutien logistique. Les appareils ont bénéficié d’un programme d’extension de vie qui leur garantit un potentiel de 17 000 heures de vol, soit au moins quinze ans de service selon le ministère de la Défense.
Le premier P-3C, immatriculé 6-P-57, arrive en Argentine le 2 septembre 2024 et est présenté officiellement à Buenos Aires le 19 septembre. Il est affecté à l’Escuadrilla Aeronaval de Exploración, à Trelew. Le deuxième se pose à Comandante Espora le 14 octobre 2025. Le troisième est attendu en octobre 2026, le dernier en juin 2027. Le dernier S-2T Turbo Tracker a été retiré le 2 décembre 2025.
Le Plan Dédalo
Le 20 août 2026, à la base aéronavale de Punta Indio, le commandant de l’aviation navale, le contre-amiral Román Enrique Olivero, présente le Plan Dédalo. Ce programme de transformation sur cinq ans découle d’une étude conduite en 2025 par le Conseil aéronaval et le chef d’état-major de la Marine, l’amiral Juan Carlos Romay. Son objectif affiché est d’adapter la structure de l’aviation navale aux capacités disponibles et aux besoins actuels de surveillance et de contrôle maritime, en réduisant la dispersion des moyens.
Le plan prévoit les retraits et remplacements suivants :
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Matériel |
Décision |
Remplacement |
Calendrier annoncé |
|---|---|---|---|
|
Super Étendard et Super Étendard Modernisé |
Retrait définitif |
Aucun prévu |
2026 |
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Hélicoptères AS-555 Fennec |
Retrait |
4 Leonardo AW109M |
2 en octobre 2027, 2 début 2029 |
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Beechcraft B-200 |
Retrait progressif |
2 Beechcraft B-360ER de patrouille, 2 autres envisagés pour la logistique |
2027 |
|
Sikorsky SH-3 Sea King |
Retrait |
Non précisé |
À partir de 2031 |
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P-3C/N Orion |
Complément de la flotte |
— |
3e en octobre 2026, 4e en juin 2027 |
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Drones VTOL Shield AI V-BAT |
Acquisition de 4 systèmes |
— |
2028-2029 |
Le plan comporte également une réorganisation territoriale des unités et des bases et une mise à jour de la doctrine. La Marine indique qu’elle rédige ses premières publications sur l’emploi des drones aériens. Le transfert de l’École d’aviation navale, évoqué dans le cadre de ce plan, fait l’objet de demandes d’information au Parlement. La base de Punta Indio avait déjà perdu en 2025 son rang de Force aéronavale n° 1.
L’organisation en 2026
Le Comando de la Aviación Naval (COAN) est l’un des commandements opérationnels de l’Armada. Il regroupe ses moyens autour de trois pôles : Punta Indio, avec l’École d’aviation navale et la surveillance maritime ; Comandante Espora, principale base, avec les hélicoptères et les moyens embarqués ; et Almirante Zar, à Trelew, pour le contrôle de la mer et la recherche et le sauvetage. L’École d’aviation navale assure le cours de spécialisation des élèves sortis du cours de base interarmées de pilote militaire.









