Avis budgétaire PLF 2027 – Forces terrestres.

Les crédits de l’armée de Terre au programme 178 atteignent 2,8 milliards d’euros en 2027, en hausse de 13,7 %, après +14,5 % en 2026. C’est le message central de l’avis n° 3394, présenté par la députée Anna Pic au nom de la commission de la Défense nationale et des forces armées et enregistré le 22 octobre 2026. Il porte sur le tome IV du projet de loi de finances pour 2027 : « Préparation et emploi des forces : forces terrestres ».

***

Le budget 2027 applique l’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) promulguée le 16 août 2026. La mission Défense progresse de 6,5 milliards d’euros pour atteindre 63,4 milliards d’euros hors pensions. Cette hausse combine la marche de 3,2 milliards prévue par la LPM 2024-2030 et une surmarche de 3,3 milliards issue de la trajectoire accélérée. L’actualisation ajoute au total 36 milliards d’euros sur 2026-2030.

Le programme 178 s’élève à 17,8 milliards d’euros, soit +10,6 %. Entre 2025 et 2027, la part dévolue à l’armée de Terre aura augmenté d’environ 600 millions d’euros.

L’avis compte deux parties. La première analyse l’engagement des forces, leurs ressources humaines et matérielles, puis les crédits et leurs points de vigilance. La seconde, thématique, examine les besoins de l’armée de Terre pour déployer un corps d’armée multinational à l’horizon 2030.

Un engagement opérationnel soutenu en 2026

Territoire national et outre-mer. En moyenne, 3 500 militaires de l’armée de Terre sont engagés chaque jour sur le territoire national : 2 750 pour Sentinelle, 300 pour Harpie en Guyane, 200 pour Titan à Kourou, 160 pour Héphaïstos. Les feux de forêt de Gironde et des Landes, à l’été 2026, ont mobilisé 1 300 militaires supplémentaires.

Un an après son lancement, la transformation de Sentinelle est effective. Le dispositif repose sur trois échelons (dispositif zonal, réserve opérative, réserve stratégique) et sur des capacités spécialisées : drones, lutte anti-drones, génie, NRBC, cynotechnie. Le G7 d’Évian, en juin 2026, en a été une illustration. La provision pour les missions intérieures passe de 80 à 120 millions d’euros.

Les forces de souveraineté outre-mer comptent 9 216 militaires, en hausse de près de 500 postes depuis 2025.

Flanc est de l’Europe. Près de 1 600 soldats y sont déployés dans les missions de réassurance de l’OTAN :

  • AIGLE (Roumanie) : la France est nation-cadre d’un bataillon multinational à Cincu. Son groupement tactique interarmes compte 1 300 soldats et 500 véhicules (Leclerc, Griffon, Serval, Jaguar, CAESAR, LRU), relevés tous les quatre mois. La rapporteure y voit le plus haut niveau de préparation au combat des forces.
  • LYNX (Estonie) : environ 350 soldats sous commandement britannique, à Tapa.
  • GERFAUT (Pologne) : 375 soldats forment les forces ukrainiennes ; environ 9 000 combattants y ont été formés depuis février 2023, en plus de 13 000 en France.

Moyen-Orient. La guerre en Iran a bouleversé le dispositif en 2026. L’opération SIROCO, lancée en mars pour protéger les partenaires du Golfe, a culminé à 2 300 soldats entre avril et mai ; elle en compte aujourd’hui 240, pour un coût de 18,5 millions d’euros. La Task Force LAMASSU en Irak a été rapatriée. Au Liban, la France arme la réserve de la FINUL (650 soldats) ; la rapporteure s’inquiète de la fin annoncée de cette force en décembre 2026.

Afrique et Ukraine. La transformation du dispositif africain est achevée : il repose sur deux détachements de liaison interarmées (Côte d’Ivoire, Gabon) et sur les forces de Djibouti. Le soutien à l’Ukraine représente 186 millions d’euros en 2026 pour l’armée de Terre, dont 86 % au titre des missions sur le flanc est.

Des ressources humaines consolidées

Recrutement. L’armée de Terre compte 112 023 militaires en 2026. Armée « de flux », elle doit recruter environ 15 000 soldats par an, dont 12 000 militaires du rang, avec une durée moyenne d’engagement de 6,5 ans. Les taux de réalisation devraient atteindre 95 % fin 2026. La baisse de la natalité réduira toutefois les cohortes à partir de 2028. Le service militaire volontaire (1 612 jeunes en 2025) voit son financement fragilisé par le désengagement partiel des régions.

Service national. Créé par l’actualisation de la LPM, il accueille 1 800 appelés dans l’armée de Terre pour 2026-2027. La cible est de 2 400 en 2027 et 6 000 en 2030, sur 10 000 appelés au total. Le contrat dure 10 mois, avec un emploi exclusivement sur le territoire national. Le PLF 2027 y consacre 20,2 millions d’euros ; 1,4 milliard d’euros d’infrastructures est planifié sur 2026-2030.

Fidélisation et mixité. Le moral se situe dans la fourchette haute des dix dernières années, et le schéma d’emplois 2025 a été excédentaire de 115 postes. La nouvelle politique de rémunération est achevée ; un rapport sur ses effets est attendu avant fin 2026. Les grilles des sous-officiers supérieurs et des officiers ont été revalorisées. Les femmes représentent 11,8 % des effectifs. Le Plan Famille 2 (750 millions d’euros) accompagne la mobilité, mais la rénovation du parc de logements réduit temporairement l’offre d’un tiers. Contre les violences sexuelles et sexistes, 200 sanctions ont été prononcées en 2025 et 28 militaires renvoyés devant un conseil d’enquête.

Réserve. L’objectif est de doubler la réserve opérationnelle à 48 000 réservistes en 2030, puis d’atteindre un réserviste pour deux militaires d’active en 2035. Les effectifs sont passés de 29 750 fin 2025 à 31 554 au 31 juillet 2026.

Transformation « au combat ». Près de 9 000 postes ont été créés ou reconfigurés depuis 2024 pour préparer la haute intensité, et 75 % de la transformation est réalisée. L’année 2027 portera l’effort sur le niveau divisionnaire, avec 624 ETP créés, et sur la réorganisation du Commandement de l’appui et de la logistique de théâtre (CALT).

Le renouvellement des équipements

SCORPION. Lancé en 2014, le programme modernise les segments légers et médians et met en réseau les véhicules par un système d’information commun (SICS). Les livraisons 2026 et 2027 se poursuivent sans difficulté majeure :

Matériel

Livrés 2026

Prévus 2027

Cible 2030

Griffon

122

110

1 818

Jaguar

33

20

300

Serval

70

70

978

Griffon MEPAC

20

15

54

Leclerc rénové XLR

21

21

200

S’y ajoutent en 2027 notamment 30 CAESAR NG, 115 VBL Ultima, 7 500 fusils HK 416, 9 engins de brèchage EBMZ, 6 hélicoptères Caïman et 2 Tigre rénovés.

Successeur du LRU. Le remplacement du lance-roquette unitaire, longtemps présenté comme prioritaire, a été tranché le 15 juin 2026 à Eurosatory. Le ministère a retenu le Thundart de Safran et MBDA, une solution souveraine de portée doublée à 150 km et résistante au brouillage. La LPM actualisée prévoit 26 lanceurs pour 2030-2031, avec de premières livraisons en 2029. La rapporteure salue ce choix et appelle à tenir le calendrier.

Drones. La trame s’organise en trois niveaux : drones du combattant, drones d’appui tactique et drones d’appui dans la profondeur, jusqu’à 500 km. Les premiers DT61 et CAPA X sont attendus fin 2026, avec un risque de glissement début 2027.

Préparation opérationnelle. Les heures moteurs auront progressé de 68 % entre 2022 et 2027, avec l’objectif d’atteindre 100 % des normes d’entraînement en 2030. L’exercice ORION 26 a mobilisé 10 000 soldats et 3 000 véhicules. Le calendrier 2027 est dense : STEADFAST DART 27 en Macédoine du Nord, LOYAL DOLOS 27 pour certifier les PC de corps d’armée, PANDION 27 sur l’épaulement de la dissuasion.

Maintien en condition opérationnelle. Les marchés de soutien hybrides, d’abord sur le VBCI, s’étendront aux matériels SCORPION. La disponibilité technique a progressé de 1,3 point en 2026.

Les crédits 2027 en chiffres

L’action 2 « Préparation des forces terrestres » est dotée de 2 845 millions d’euros en crédits de paiement (+13,7 %) et de 3 795 millions en autorisations d’engagement (+22,1 %). Ces moyens doivent porter le niveau d’activité terrestre à 76 %, soit trois points de plus, avec un effort sur le segment de décision.

Sous-action

CP 2027 (M€)

Évolution CP

MCO du matériel

1 866

+13,6 %

Commandement et activités

300

+19,0 %

Environnement opérationnel

277

+1,1 %

Infrastructures

174

+12,4 %

Ressources humaines

162

+5,9 %

Numérique opérationnel (nouvelle)

48

+23,1 %

Subsidiarité capacitaire (nouvelle)

19

—

L’entretien programmé du matériel concentre l’essentiel de l’effort, avec 1,87 milliard d’euros (+15 %). Sa composante aéroterrestre progresse de 21 % pour atteindre 793 millions d’euros, sous l’effet des coûts de maintenance du Tigre et du NH90 Caïman. La composante terrestre atteint 1 065 millions d’euros (+11 %).

Tous titres confondus, les ressources de l’armée de Terre progressent de 4 %, à 11,2 milliards d’euros en CP. Les dépenses de personnel (titre 2) augmentent de 2 %, le fonctionnement de 12 % et l’investissement de 28 %. Deux sous-actions apparaissent : le numérique opérationnel et la subsidiarité capacitaire, destinée aux achats de petits équipements par les unités.

Les points de vigilance de la rapporteure

  1. Les munitions. Les stocks restent le principal facteur limitant de la préparation opérationnelle. Les besoins portent sur les munitions téléopérées, les missiles NLAW et MISTRAL, les obus de 155 mm et les munitions de mortier de 120 mm. Un effort de 4,1 milliards d’euros en 2027 doit accélérer leur recomplètement.
  2. Le reste à payer. Il se maintient à 5,6 milliards d’euros fin 2026, contre 5,7 milliards fin 2025. Il tient surtout aux contrats verticalisés de maintenance aéronautique, coûteux sans gain notable de disponibilité. Par ailleurs, les surcoûts des opérations (319 millions d’euros en 2026) sont préfinancés par le budget de l’armée de Terre dans l’attente d’un remboursement, ce qui provoque reports et annulations de commandes.
  3. Le service national. L’armée de Terre accueillera 60 % des appelés. Le coût global est estimé à 2,3 milliards d’euros sur 2026-2030, dont 1,5 milliard pour les infrastructures. Réalisé à effectifs constants, le dispositif risque de concurrencer la formation des réservistes et des militaires du rang. L’essentiel des travaux d’hébergement reste à mener entre 2028 et 2030.
  4. Le segment de décision et l’aérocombat. Face aux retards du programme franco-allemand MGCS, la LPM actualisée crée une « capacité de char intermédiaire » pour 2035, sans orientation claire ; le Leclerc sera retiré à partir de 2037. L’ALAT conserve un format de 147 hélicoptères de reconnaissance et d’attaque et d’au moins 105 hélicoptères de manœuvre. Une partie des 67 Tigre sera rénovée d’ici 2035, et le décalage des livraisons du Guépard rend les années 2029-2030 sensibles.

À l’inverse, la rapporteure se dit satisfaite de la hausse continue de la préparation opérationnelle, des progrès de la fidélisation et du choix d’un successeur souverain au LRU.

Partie thématique : déployer un corps d’armée multinational en 2030

La rapporteure soutient que la France doit pouvoir commander un corps d’armée multinational en 2030, comme nation-cadre d’une coalition européenne. Le retour de la haute intensité en Europe, la guerre en Ukraine et le retrait progressif américain fondent cette ambition. La Revue nationale stratégique de 2025 impose de pouvoir engager rapidement des forces importantes sur un théâtre européen sans s’appuyer sur la puissance militaire américaine.

Un changement d’échelle. La brigade conduit la manœuvre tactique ; la division commande trois à quatre brigades. Le corps d’armée, échelon opératif, coordonne feux, logistique, renseignement et manœuvre à grande échelle. Ce n’est pas une juxtaposition de divisions mais un niveau qui exige des capacités propres. Dans la doctrine de l’OTAN, il réunit 60 000 à 100 000 soldats et deux à cinq divisions.

Une trajectoire par jalons. Le premier jalon a été franchi en 2025 avec l’exercice DACIAN FALL, qui a validé le déploiement d’une brigade dans une division multinationale. Le deuxième est une division « bonne de guerre » en 2027 : 25 000 hommes et 9 000 véhicules. Le troisième est la première capacité opérationnelle de niveau corps d’armée en 2030. Cinq commandements spécialisés (logistique, renseignement et action dans la profondeur, cyber, actions spéciales, entraînement) fournissent déjà les capacités nécessaires.

L’épaulement de la dissuasion. Le corps d’armée doit offrir une masse conventionnelle crédible pour éviter un contournement « par le bas » de la dissuasion nucléaire. Il préserve ainsi la liberté d’action du président de la République sous le seuil nucléaire.

Les fondations de nation-cadre. Depuis le 1er janvier 2026, le corps de réaction rapide France, basé à Lille, est devenu le 1er corps d’armée : il peut commander jusqu’à 120 000 militaires français et alliés. De juillet 2026 à juin 2027, la France arme la composante terrestre de l’Allied Reaction Force de l’OTAN, soit 4 500 soldats intégrant des unités de 11 pays. Le partenariat CaMo avec la Belgique (4 milliards d’euros de commandes) vise une brigade belge nativement interopérable en 2030. La coalition des volontaires (37 pays) et l’article 42.7 du traité sur l’Union européenne offrent d’autres cadres.

Les capacités à développer. Pour le commandement, le système danois Sitaware HQ est en service et le projet ARCADIA doit bâtir un réseau de combat centré sur la donnée, opérationnel fin 2027. Les éléments organiques à consolider sont :

  • Feux dans la profondeur : 26 Thundart d’ici 2030, 150 CAESAR NG, une batterie de munitions téléopérées et des études sur un missile balistique conventionnel de 2 500 km.
  • Logistique : environ 500 camions-citernes, 1 500 porteurs polyvalents et 3 500 poids lourds pour l’ensemble du corps ; l’effet de masse du programme FTLT n’est attendu qu’entre 2030 et 2040.
  • Lutte anti-drones : 30 Serval à tourelle Mistral dès fin 2028, 50 systèmes PROTEUS et 8 radars G200 MM.
  • Guerre électronique et cloud de combat : 400 millions d’euros prévus et une compagnie de guerre électronique supplémentaire au 54e régiment de transmissions.
  • IA, spatial et robotique : agence ministérielle de l’IA de défense (environ 300 millions d’euros), programmes IRIS, CELESTE et SYRACUSE, et deux unités de drones et robots par brigade d’ici 2030.

Une future LPM « de format » pourrait créer dix régiments ou bataillons supplémentaires : deux bataillons de feux longue portée, un second bataillon de drones, une unité SIC et des renforts logistiques, de maintenance et de génie.

Innovation et réserves. La subsidiarité donne 150 000 euros par régiment ou brigade pour des projets locaux. Le Commandement du combat futur et ses 18 pôles exploratoires assurent le passage à l’échelle. L’hybridation entre active et réserve doit donner au corps d’armée la profondeur nécessaire pour durer.

La rapporteure s’interroge enfin sur la perception de ces ambitions par nos partenaires, sur la suffisance des moyens satellitaires, et demande de clarifier la doctrine française sur les systèmes d’armes létaux autonomes.

Conclusion

Le budget 2027 confirme la remontée en puissance de l’armée de Terre : deuxième hausse consécutive d’environ 14 %, activité accrue, livraisons SCORPION régulières et successeur souverain du LRU. L’avis souligne cependant que la réussite dépendra de quatre conditions : reconstituer les stocks de munitions, maîtriser les coûts de maintenance aéronautique, réussir l’intégration des appelés et trancher l’avenir du char et de l’aérocombat.

Au-delà de 2027, la rapporteure fixe un cap : faire de la France la nation-cadre d’un corps d’armée multinational en 2030. Cette ambition, au service de la défense européenne et de l’épaulement de la dissuasion, appellera une nouvelle LPM « de format » pour donner au corps d’armée masse, autonomie et endurance.

Stéphane GAUDIN
Stéphane GAUDINhttp://www.theatrum-belli.com/
Créateur et directeur du site THEATRUM BELLI depuis 2006. Officier de réserve citoyenne Terre depuis 2018, rattaché au 35e régiment d'artillerie parachutiste de Tarbes. Officier de réserve citoyenne Marine de 2012 à 2018, rattaché au CESM puis au SIRPA. Membre du conseil d'administration de l'Amicale du 35e RAP. Membre associé de l'AA-IHEDN AR7 (région Centre Val-de-Loire). Chevalier de l'Ordre National du Mérite.
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