Le rapport d’information n° 3205 a été enregistré à la présidence de l’Assemblée nationale le 30 septembre 2026. Il rassemble les comptes rendus d’une série d’auditions menées en mai et juin 2026 par la commission de la défense nationale et des forces armées. Le document de 275 pages est présenté par le président de la commission, Jean-Michel Jacques. Il ne contient pas de recommandations communes. Il réunit les constats des services de l’État, de chercheurs et de deux ambassadeurs, ainsi que les contributions écrites de cinq groupes parlementaires.
Le texte s’ouvre sur une phrase du président de la commission : « Nous ne sommes pas en guerre, mais nous ne sommes plus vraiment en paix. » Elle reprend l’expression d’« état d’alerte permanent » utilisée par Sébastien Lecornu lorsqu’il était ministre des Armées. Du 13 mai au 24 juin 2026, les députés ont tenu 10 auditions. L’une d’elles, consacrée au renseignement intérieur et de défense, s’est déroulée à huis clos. Les travaux s’appuient sur la Revue nationale stratégique (RNS) actualisée le 14 juillet 2025. Son scénario central envisage, d’ici 2030, une guerre majeure de haute intensité en Europe, hors du territoire hexagonal. La France serait alors exposée en même temps à des « actions hybrides massives » sur son sol.
Une définition officielle et 13 champs d’action
Plusieurs intervenants ont cherché à préciser la notion. Agnès Romatet-Espagne dirige les affaires internationales, stratégiques et technologiques au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN). Elle a rappelé la définition retenue par la France. Une stratégie hybride est le recours, par un acteur étranger, à « une combinaison intégrée et volontairement ambiguë de modes d’action militaires et non militaires, directs et indirects, légaux ou illégaux, difficilement attribuables ». Cette combinaison vise à contraindre et à affaiblir la France et ses partenaires, en jouant avec les seuils au-delà desquels ils riposteraient.
Le SGDSN utilise une grille de treize champs, tirée d’un document de l’Union européenne rédigé en 2021 avec le Centre d’excellence d’Helsinki. Ces champs sont le cyber, l’information, l’utilisation du droit comme arme (« lawfare »), la politique, les entraves aux opérations militaires, l’espace, les infrastructures d’importance vitale, l’économie, la culture, la société, la diplomatie, le renseignement et les services publics. Certains domaines sont jugés prioritaires, parce que les attaques y sont plus fréquentes et plus faciles à détecter : le cyber, la manipulation de l’information, le lawfare, l’économie et les entraves aux opérations militaires. Le SGDSN y ajoute l’espace.
Selon Agnès Romatet-Espagne, la France, l’Allemagne et la Pologne sont les trois pays européens les plus visés, en raison de leur soutien à l’Ukraine. Les actions russes ont connu un pic en 2024, notamment autour des Jeux olympiques. Une possible phase de réorganisation a suivi. Moscou passe systématiquement par des intermédiaires, « qui ne sont d’ailleurs jamais russes ». Les ingérences chinoises portent surtout sur le contrôle de la diaspora et sur la captation du patrimoine scientifique et technologique français. L’Iran est cité comme troisième acteur. Il emploie des relais issus de la criminalité organisée contre des cibles juives ou liées à Israël. Sous réserve de l’enquête en cours, l’attentat déjoué fin mars 2026 contre le siège parisien de Bank of America pourrait relever de ce mode opératoire.
La directrice générale de la sécurité intérieure, Céline Berthon, a désigné la Russie et l’Iran comme les deux pays qui se sont « distingués » par leur agressivité sur le territoire. Elle a décrit quatre tendances de fond :
- un possible durcissement de la position russe ;
- le rapprochement entre la Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord ;
- les incertitudes sur la solidarité transatlantique ;
- la persistance du terrorisme, du narcotrafic et de la cybercriminalité.
Le cyber, un « plateau haut »
Vincent Strubel dirige l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI). Il a décrit un nombre d’incidents stable mais élevé : environ 1 360 incidents traités chaque année en 2024 et en 2025. L’agence reçoit une dizaine de signalements par jour, dont environ quatre se révèlent être de vrais incidents. Les vols de données ont augmenté d’environ 50 % entre 2024 et 2025. En 2025, 60 % des revendications d’attaques étaient du bluff. Chacune a pourtant dû être vérifiée. Selon lui, cette charge crée une « fatigue réelle » chez toutes les équipes de cyberdéfense.
Vincent Strubel distingue trois types d’attaquants : les États, les criminels et les « hacktivistes », des militants qui piratent pour une cause. Les limites entre ces groupes deviennent floues. Il a signalé des sabotages de petites installations, comme des éoliennes ou des micro-barrages, attribués à des groupes prorusses. Pour lui, la différence entre espionnage et sabotage « ne tient pas à la technique, mais à l’intention ». Il a cité l’attaque du 29 décembre 2025 contre le réseau électrique polonais, que Varsovie attribue à la Russie. Elle visait une trentaine de points d’interconnexion. Il a évoqué l’hypothèse que des acteurs étatiques se soient déjà installés dans les infrastructures critiques françaises, en vue d’éventuels sabotages. Il s’attend à une hausse des incidents à cause de l’intelligence artificielle, qui aide à trouver des failles. Il met aussi en garde contre une « monoculture » : la diffusion massive des mêmes modèles d’IA pourrait créer des failles partagées par tous les systèmes.
Le général Emmanuel Naëgelen commande la cyberdéfense des armées. Il a décrit trois cercles de menace : les infrastructures critiques, les fournisseurs et les armées elles-mêmes. Il a rappelé l’affaire du faux site « s’engager-ukraine.fr ». En mars 2024, ce site annonçait le recrutement de 200 000 soldats pour l’Ukraine. Il a été fermé quatre heures après sa mise en ligne.
Le général Patrick Touak dirige le commandement du ministère de l’Intérieur dans le cyberespace, créé en novembre 2023. Selon lui, la cybercriminalité a augmenté de 87 % en cinq ans. Son service a recensé 1 347 revendications d’attaques visant la France en 2025. 53 % étaient des attaques par déni de service, qui consistent à saturer un site pour le rendre inaccessible. Il constate des liens de plus en plus fréquents entre jeunes pirates et criminalité organisée.
Désinformation : de la riposte à la « bataille des récits »
Anne-Sophie Dhiver est cheffe de service adjointe de VIGINUM, le service du SGDSN chargé de la protection contre les ingérences numériques étrangères. Pour elle, les dix-huit derniers mois ont marqué « un point culminant ». Le service suit plusieurs dizaines de modes opératoires étrangers organisés. Le dispositif russe Storm-1516 a mené plus de 200 actions contre les intérêts français en deux ans, notamment pendant les législatives de 2024 et les municipales de 2026. VIGINUM observe une professionnalisation du secteur. Des « prestataires de l’inauthentique » vendent des faux comptes et des outils pour les piloter, et d’autres sociétés proposent des opérations complètes clés en main. Pendant les municipales, le service a repéré une opération impliquant une société privée basée en Israël. Elle visait La France insoumise et plusieurs de ses candidats.
La chercheuse Christine Dugoin-Clément a décrit l’évolution des objectifs en trois étapes. Il s’agissait d’abord de faire passer le faux pour le vrai, puis de semer le doute. Aujourd’hui, le but est d’amener le public à « ne plus croire en rien ». Elle a détaillé le recrutement d’« agents jetables », payés pour photographier un site, coller des affiches ou commettre des dégradations. Ce recrutement passe parfois par des messageries de jeux vidéo. Elle a cité les services ukrainiens : sur 700 personnes arrêtées en dix-huit mois pour espionnage et sabotage, environ un quart avaient moins de 18 ans.
Emmanuel Lebrun-Damiens dirige la communication du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Il a présenté le compte « French Response », lancé sur X en septembre 2025 puis étendu à TikTok, qui compte plus de 200 000 abonnés. Le ministère indique s’engager en 2026 dans la « bataille des récits ». Il crée, à titre expérimental, un premier contingent numérique de réserve diplomatique. Plusieurs centaines de candidatures ont déjà été reçues.
Drones, sites sensibles et sécurité économique
Les auditions ont recensé plusieurs survols de drones au-dessus de sites militaires :
- l’Île Longue en décembre 2025 ;
- le pôle interarmées de Creil en novembre 2025 ;
- le camp de Mourmelon ;
- le site d’Eurenco à Bergerac ;
- les abords du porte-avions Charles de Gaulle, lors de son escale à Malmö en février 2026.
Le général Nicolas Leverrier dirige la protection des installations, moyens et activités de la défense. Il a souligné le déséquilibre entre des drones du commerce à quelques milliers d’euros et les moyens nécessaires pour protéger de vastes sites. La mise à jour de la loi de programmation militaire (LPM) permet désormais à certains opérateurs d’importance vitale de détecter et de neutraliser les drones menaçants. La France compte près de 300 de ces opérateurs, qui gèrent environ 1 500 sites.
Le préfet Xavier Brunetière dirige la protection et la sécurité de l’État au SGDSN. Il a présenté un nouvel outil de planification, qui permet d’adapter la réponse à mesure que les attaques hybrides s’intensifient. Il a tiré quatre leçons du volet civil et militaire de l’exercice Orion 2026 :
- le besoin d’une organisation interministérielle permanente ;
- l’équilibre à trouver entre la mobilisation des réserves et la poursuite de l’activité économique ;
- la capacité des réseaux à se rétablir rapidement ;
- le travail avec les alliés de l’OTAN et de l’Union européenne.
Sur le plan économique, Gustave Gauquelin dirige le service de l’information stratégique et de la sécurité économique (SISSE) à la direction générale des entreprises. Son service a reçu 750 alertes en 2025. Ce chiffre est stable par rapport à 2024, mais trois fois plus élevé qu’il y a cinq ans. Dans l’industrie de défense, 80 % des alertes concernent des PME et des entreprises de taille intermédiaire. Plus de la moitié des alertes se situent hors d’Île-de-France. Il a insisté sur un point : les rachats d’entreprises ne sont qu’une partie des menaces. Celles-ci comprennent aussi le lawfare, les atteintes à la réputation, les cyberattaques et le débauchage de personnels clés.
Outre-mer, territoires et alliés
Jean-François Pelliard dirige l’observatoire Marine 2040 de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques. Il explique l’exposition des outre-mer par « la facilité et la volonté ». Ces territoires cumulent les risques naturels, une fragilité sociale, une forte dépendance aux approvisionnements, des forces militaires modestes et l’éloignement de la métropole. Il a cité l’utilisation par l’Azerbaïdjan de mouvements indépendantistes, à travers le Groupe d’initiative de Bakou. Il a aussi rappelé que les attaques des Houthis en mer Rouge ont perturbé l’approvisionnement de La Réunion.
Le général Patrik Steiger est l’officier général de la zone de défense et de sécurité Ouest. Cette zone couvre environ 20 % du territoire métropolitain et abrite l’Île Longue ainsi que le commandement de la cyberdéfense, à Rennes. Huit des vingt départements de la zone n’accueillent aucune unité militaire. Il a rappelé le fonctionnement de la défense opérationnelle du territoire, créée en 1962. Ce dispositif est progressif et peut être activé dans un secteur précis. Il a souligné la difficulté de savoir si un incident isolé est banal ou s’il fait partie d’une menace plus large.
Les ambassadeurs du Royaume-Uni et d’Estonie ont présenté l’approche de leur pays. Selon Sir Thomas Drew, les dépenses britanniques de défense atteindront 3 % du PIB lors de la prochaine législature. Elles atteindront 5 % pour la défense et la sécurité d’ici 2035, dont 1,5 % pour la résilience. Londres a sanctionné plus de 3 200 personnes, entités et navires dans le cadre des sanctions contre la Russie. Il a rappelé que la déclaration de Northwood, signée en juillet 2025, prévoit une possible coordination des forces nucléaires britanniques et françaises. Viljar Lubi a indiqué que l’Estonie consacre déjà 5 % de son PIB à la défense. Il a présenté le modèle de « défense totale », qui associe toute la société.
Des lectures politiques divergentes
Les contributions des groupes parlementaires montrent des analyses différentes :
- Le groupe Ensemble pour la République estime que la France dispose d’un « dispositif interministériel solide ». Il soutient la mise à jour de la LPM, qui prévoit 36 milliards d’euros supplémentaires. Il met en avant trois de ses mesures : les stocks stratégiques imposés aux opérateurs, la neutralisation des drones et l’état d’alerte de sécurité nationale. Il cite l’attribution officielle, le 29 avril 2025, d’une série de cyberattaques au renseignement militaire russe.
- Le groupe La France insoumise – Nouveau Front populaire conteste l’intérêt analytique du concept de guerre hybride, qu’il juge trop « élastique ». Il y voit un moyen d’étendre la logique sécuritaire à de nouvelles politiques publiques. Il critique le recours du Quai d’Orsay à des influenceurs aux positions partisanes. Il dénonce aussi l’« état d’exception » qu’introduirait, selon lui, la mise à jour de la LPM. Il propose de limiter la concentration des médias privés et de créer un pôle public du numérique.
- Le groupe Socialistes et apparentés relève que les budgets de l’ANSSI, de VIGINUM et de la CNIL ont baissé dans la loi de finances 2025. Pour appliquer la directive européenne NIS 2, l’ANSSI avait demandé 35 millions d’euros et 60 emplois. Elle aurait obtenu 27 millions d’euros et aucun poste. Le groupe propose un financement planifié sur plusieurs années, une Agence nationale de résilience informationnelle et un cloud souverain européen.
- Le groupe Écologiste et Social défend une résilience construite « par le bas », avec les collectivités, les associations et les citoyens. Il cite le système suédois qui attribue à l’avance un poste aux agents publics en cas de guerre. Il propose des assises régionales de la résilience et un guide national de préparation aux crises.
- Le groupe Les Démocrates organise sa contribution autour de trois principes : résilience, adaptation et confiance. Il demande la transposition rapide de deux directives européennes : NIS 2, sur la cybersécurité, et la directive sur la résilience des entités critiques. Il fait état de près de 54 000 incidents de sécurité au premier trimestre 2026, soit une hausse de 37 % sur un an.
Dans son avant-propos, Jean-Michel Jacques résume le recueil par l’idée d’un « double continuum ». Le premier est celui des menaces : militaires, cyber, informationnelles ou économiques. Le second est celui des responsabilités, partagées entre l’État, les collectivités, les entreprises et les alliés. Il conclut que la défense nationale « ne commence plus à la ligne de front ».
Aller au contenu PDF








