Le 7 novembre 1976, à Bordeaux-Mérignac, le Falcon 50 effectue son premier vol. Conçu par Dassault Aviation comme le premier avion d’affaires capable de traverser l’Atlantique sans escale dans les conditions du transport public, ce triréacteur inaugure également une aile supercritique qui marquera durablement la famille Falcon. Son destin ne se limite toutefois pas à l’aviation d’affaires : adapté à la surveillance maritime, l’appareil devient aussi un outil opérationnel de la Marine nationale française.
Au début des années 1970, le marché de l’aviation d’affaires demande des appareils capables d’effectuer des liaisons de plus en plus longues, notamment entre l’Europe et l’Amérique du Nord. Les jets d’affaires alors disponibles ne peuvent, dans la plupart des cas, franchir l’Atlantique Nord qu’avec des contraintes importantes de charge utile, d’autonomie ou de réserves réglementaires.
C’est pour répondre à cette demande que Dassault lance, en 1974, les études du Falcon 50. L’objectif fixé est précis : parcourir 3 400 milles nautiques, soit environ 6 300 km, avec les réserves prévues par les normes FAR 121. Cette exigence doit permettre de relier l’Europe aux États-Unis sans escale, dans un cadre comparable à celui du transport public. Le Falcon 50 n’est donc pas une simple évolution du Falcon 20 ou du Falcon 10. Il constitue une rupture de capacité dans la gamme : un biréacteur d’affaires devient un triréacteur long-courrier, capable d’assurer des missions intercontinentales. Dassault présente ainsi le Falcon 50 comme son « premier transatlantique », une appellation qui résume l’enjeu commercial du programme.
Un triréacteur atypique
Le Falcon 50 se distingue d’abord par sa configuration à trois turboréacteurs Garrett TFE731-3. Chacun développe une poussée de 1 680 kgp. Cette architecture, inhabituelle dans l’aviation d’affaires de l’époque, répond à une logique de sécurité et de performances : elle offre une redondance de propulsion tout en permettant d’atteindre les performances attendues sur les longues distances.
L’appareil mesure 18,52 m de long, 18,86 m d’envergure et 6,98 m de haut. Sa masse à vide est de 9 163 kg, tandis que sa masse maximale au décollage atteint 17 600 kg. Il emporte jusqu’à 8 763 litres de carburant, soit 7 040 kg. Ses performances traduisent l’ambition du programme. Le Falcon 50 peut atteindre une vitesse de croisière maximale de 870 km/h à 31 000 pieds, soit environ 9 450 m d’altitude. Sa distance franchissable est annoncée à 5 830 km. Ces chiffres placent l’appareil dans une catégorie nouvelle : celle des jets d’affaires à très long rayon d’action.
La cabine offre 1,80 m de hauteur et 1,86 m de largeur, pour un volume de soute à bagages de 2,55 m³. Ces dimensions restent celles d’un avion d’affaires de taille moyenne, mais elles s’inscrivent dans une logique de missions longues, où le confort, l’autonomie et la fiabilité priment sur la capacité brute.
Le premier vol de Mérignac
Le premier vol a lieu le 7 novembre 1976 à Bordeaux-Mérignac. Aux commandes se trouvent Hervé Leprince-Ringuet et Gérard Joyeuse, pilotes d’essais de Dassault.
Cette date marque le passage du projet à la réalité industrielle. Le prototype, immatriculé F-WAMD, avait quitté l’usine le 4 septembre 1976. Il est ensuite utilisé pour la mise au point générale, l’exploration du domaine de vol, les essais de pannes moteur, les mesures de bruit et les évaluations des performances.
Le premier vol intervient alors que l’industrialisation du programme est déjà engagée. En novembre 1976, un accord est signé entre le gouvernement français, Aérospatiale et Dassault. L’organisation industrielle reflète la dimension nationale du programme : Aérospatiale, via son usine de Saint-Nazaire, réalise 55% de la cellule et assure la maîtrise d’œuvre du fuselage ; Dassault fabrique la voilure à Colomiers ; l’assemblage final et les essais en vol sont réalisés à Mérignac.
Le choix de Bordeaux-Mérignac n’est donc pas anecdotique. Il s’inscrit dans une continuité industrielle et aéronautique régionale, où Dassault dispose des moyens nécessaires à l’assemblage, aux essais et à la mise au point d’un appareil complexe. Si le premier vol de novembre 1976 constitue une étape majeure, le Falcon 50 ne prend sa forme définitive qu’après une modification importante de son aile. En décembre 1976, la direction de Dassault décide de transformer le prototype afin de réduire les effets dits de « zone supercritique ».
Le premier vol avec cette nouvelle voilure intervient le 6 mai 1977, à Istres, toujours aux mains de Hervé Leprince-Ringuet et Gérard Joyeuse. Les essais confirment alors les espoirs placés dans cette solution technique. L’aile supercritique permet de mieux gérer les écoulements d’air à haute vitesse, notamment dans la zone transsonique. Elle contribue à améliorer les performances aérodynamiques et l’efficacité de l’appareil à haute altitude et à grande vitesse. Dassault présente ce choix comme un « bond technologique » considérable.
Le Falcon 50 devient ainsi le premier avion civil au monde équipé d’une voilure supercritique. Cette innovation ne reste pas confinée à un seul programme : elle sera reprise, avec des optimisations limitées, sur les Falcon 900 et Falcon 2000. Sa certification est obtenue le 27 février 1979, moins de deux ans et demi après le premier vol. Ce délai traduit à la fois l’ambition technique du programme et la continuité des essais menés sur le prototype initial puis sur la version à aile modifiée.
Un appareil destiné à l’export
Le Falcon 50 répond à une demande internationale, et notamment américaine. Le premier appareil de série est livré au brasseur américain Anheuser-Busch le 15 novembre 1979. Le deuxième est livré à la présidence de la République française le 31 janvier 1980. Cette double livraison illustre la double vocation de l’appareil : outil de transport d’affaires pour de grandes entreprises, mais aussi avion gouvernemental pour les déplacements officiels. Le Falcon 50 devient ainsi un appareil de prestige, capable d’assurer des liaisons intercontinentales tout en restant adapté à des missions de représentation ou de transport de personnalités.
La carrière commerciale du Falcon 50 se poursuit au-delà des années 1980. Face à la demande, Dassault décide de proposer une version améliorée, le Falcon 50EX, lancé par Serge Dassault le 26 avril 1995. Ce dernier effectue son premier vol à Mérignac le 10 avril 1996, piloté par Jean Bongiraud et Étienne Faurdessus. Il vole plus haut et plus vite que son prédécesseur, atteignant 41 000 pieds en 23 minutes. Sa distance franchissable est portée à 6 050 km à Mach 0,75. Il reçoit également une avionique modernisée, de type Collins ProLine 4, ainsi que trois moteurs AlliedSignal TFE731-40, dont la poussée unitaire atteint 1 680 kg.
Une dimension militaire précoce
La dimension militaire du Falcon 50 ne se limite pas à son utilisation ultérieure par la Marine nationale. Dès l’origine, Dassault applique au Mystère-Falcon des solutions techniques issues de son expérience dans l’aéronautique militaire. L’entreprise, qui s’est imposée dans ce domaine avec les Ouragan, Mystère et Mirage, transfère une partie de son savoir-faire vers ses programmes civils. Le Falcon 50 bénéficie donc d’une culture industrielle marquée par les exigences militaires : robustesse, fiabilité, capacité d’évolution et maîtrise des systèmes complexes. Cette filiation ne fait pas de l’appareil un chasseur ou un bombardier, mais elle explique en partie sa capacité à être adapté à des missions de surveillance, de transport ou d’intervention.
Dès le milieu des années 1980, deux projets militaires sont étudiés sans aboutir à une production de série : une version de surveillance maritime baptisée Gardian 50 et un Falcon 50 ravitailleur en vol. Ces projets témoignent de l’intérêt des forces armées pour la cellule du Falcon 50, même si les besoins opérationnels ne débouchent pas immédiatement sur des commandes. L’armée de l’Air l’utilise à partir de 1979. Quatre appareils, portant les numéros de construction 5, 27, 34 et 78, sont affectés à des missions de transport de matériel, de personnalités et, dans certains cas, de transport sanitaire.
Ces appareils sont intégrés à l’Escadron de transport, d’entraînement et de calibration (ETEC), basé à Villacoublay. Leur rôle est donc principalement logistique et gouvernemental : assurer des liaisons rapides, transporter des personnalités ou du matériel, et participer à des missions de soutien.
Le dernier appareil affecté à l’ETEC est retiré du service en mai 2011. Mais cette fin de carrière dans l’armée de l’Air ne marque pas la disparition de l’appareil du paysage militaire français. Au contraire, elle ouvre la voie à une seconde vie au sein de la Marine nationale qui exprime un besoin spécifique pour ses déploiements outre-mer, souvent réalisés depuis des sites isolés. Elle recherche un avion « de complément », « simple » et « relativement peu coûteux en personnel et en entretien ».
Ce besoin s’inscrit dans un contexte particulier : la France doit surveiller de vastes zones maritimes, notamment dans les territoires et départements d’outre-mer, tout en disposant de moyens adaptés à des infrastructures parfois limitées. Les avions de patrouille maritime lourds, comme l’Atlantique, restent indispensables, mais ils ne répondent pas nécessairement à tous les besoins de présence, de surveillance ou d’intervention. Pour réduire les coûts de développement et les risques industriels, la Marine s’inspire de la formule du Falcon Gardian. Plutôt que de concevoir un appareil entièrement nouveau, elle décide d’acquérir quatre Falcon 50 d’occasion, puis de les modifier et de les moderniser dans l’usine Dassault de Mérignac.
Le Falcon 50M Surmar
Le résultat de cette adaptation est le Falcon 50M, également désigné Falcon 50 Surmar, pour « surveillance maritime ». Le premier de ces appareils est livré à la Marine nationale le 23 décembre 1999.
Les modifications portent notamment sur l’installation de moyens de détection et d’observation. Le Falcon 50M reçoit un radar Thomson-CSF OM 100, une caméra électro-optique FLIR Chlio, des hublots d’observation et une trappe de largage. Ces équipements transforment un jet d’affaires en plateforme de surveillance et d’intervention maritime.
Le premier Falcon 50M modifié effectue son premier vol dans cette configuration en mars 1999. Le dernier appareil du premier lot est livré à la flottille 24F en septembre 2001.
La flottille 24F est recréée en mars 2000 à la base d’aéronautique navale de Lann-Bihoué, près de Lorient, pour mettre en œuvre ces quatre appareils. Les numéros de construction concernés sont 7, 30, 36 et 132. Le Falcon 50M est initialement conçu pour le sauvetage maritime. Mais ses capacités le conduisent rapidement à assumer des missions plus larges, relevant de l’action de l’État en mer : parmi ces missions figurent la surveillance des zones économiques exclusives (ZEE), la surveillance des pêches, la lutte contre les pollutions, la lutte contre les trafics illicites et, plus récemment, la lutte contre la piraterie. L’appareil est également utilisé pour la surveillance des frontières maritimes et des zones sensibles.
Sa configuration à trois réacteurs et son rayon d’action en font un outil adapté aux missions de longue durée. Les Falcon 50MI et MSI sont ainsi capables de franchir 2 700 milles nautiques avec une autonomie de 6 h 30.
Ces performances permettent à la Marine nationale de projeter l’appareil loin de ses bases, notamment dans les zones Antilles-Guyane, en Afrique de l’Ouest ou dans l’océan Indien. Les missions comprennent la lutte contre le narcotrafic, la protection du site spatial de Kourou, la police des pêches et le secours en mer.
Au fil des années, le Falcon 50M est modernisé pour rester adapté aux évolutions des menaces et des missions. En 2009, le Falcon 50M n°132, premier appareil modifié au « standard 2 », est inauguré. Cette même année, les 4 quatre appareils de la Marine franchissent le cap symbolique des 20 000 heures de vol.
La modernisation comprend l’intégration du système de communication par satellite AVIASAT, réalisé par Jet Aviation, ainsi que l’ajout d’équipements et de fonctionnalités nouvelles développés en coopération entre les Ateliers industriels aéronautiques de Clermont-Ferrand et Thales. La nouvelle version, baptisée Falcon 50M-2, est qualifiée par la Direction générale de l’armement (DGA) et livrée début 2009 pour expérimentation opérationnelle à la flottille 24F.
Ces évolutions témoignent de la capacité d’adaptation de la cellule du Falcon 50. Conçu à l’origine comme un avion d’affaires, il devient une plateforme modulaire, capable d’intégrer des radars, des systèmes électro-optiques, des moyens de communication satellitaire et des équipements de mission.
Le retrait du service des dix Nord 262 de la flottille 28F en 2009 crée un besoin de renforcement de la flotte de surveillance maritime. La Marine nationale décide alors de transférer quatre anciens Falcon 50B de l’Armée de l’air, remplacés dans leur rôle d’avions gouvernementaux au sein de l’ETEC.
Ces appareils, livrés à partir des années 1980, sont transformés entre 2013 et 2016 en avions de surveillance maritime. Les travaux, réalisés par Dassault, portent sur l’intégration d’un radar de surveillance, d’une boule électro-optique rétractable, de consoles et d’un système de mission, ainsi que de hublots d’observation.
Ces appareils sont désignés Falcon 50 MSI, pour « Marine Surveillance Intervention ». Ils viennent compléter les quatre Falcon 50MI initiaux, portant la flotte totale à huit appareils.
En 2020, l’ensemble des huit Falcon 50 de la Marine nationale est équipé d’une trappe permettant le largage d’une chaîne SAR, destinée au sauvetage en mer. Cette chaîne comprend notamment des marqueurs, des bouées et des radeaux gonflables, permettant d’assister les personnes en détresse en attendant l’arrivée de navires ou d’hélicoptères de secours.
Un appareil polyvalent
Le Falcon 50M illustre la capacité d’un appareil civil à devenir un outil militaire performant lorsqu’il est adapté avec rigueur. Sa vitesse, son agilité, sa stabilité à basse altitude et sa fiabilité en font, selon les analyses disponibles, un appareil particulièrement adapté aux missions de recherche et de sauvetage à longue distance. Lors de son introduction en mars 2000, le Falcon 50M est le premier appareil de l’Aéronautique navale à bénéficier d’une instrumentation électronique de vol complète, marquant une avancée par rapport aux instruments traditionnels des Nord 262 et des Atlantique 2.
Cette modernisation technologique traduit une évolution plus large de l’aviation navale, qui passe progressivement à des systèmes numériques, intégrés et interconnectés. Le Falcon 50M devient ainsi un maillon important de cette transition, tout en restant un appareil relativement simple à mettre en œuvre.
Un rôle international
Le Falcon 50 de la Marine nationale n’est pas confiné aux eaux métropolitaines. Il est régulièrement déployé outre-mer et depuis des pays alliés, dans le cadre de missions de surveillance et de sauvetage. Sa présence est notamment mise à profit en Afrique de l’Ouest, où il participe à des missions de police des pêches et de lutte contre le narcotrafic. Ces opérations s’inscrivent dans une logique de coopération régionale et de protection des intérêts maritimes français.
L’appareil participe également à la surveillance des zones sensibles, notamment autour des sites stratégiques comme Kourou, en Guyane. Cette dimension de souveraineté et de protection des intérêts nationaux renforce le rôle du Falcon 50 comme outil de projection et de présence.
La dimension militaire du Falcon 50 ne se limite pas à la France. L’Irak acquiert un Falcon 50 le 9 février 1987 et le livre au squadron 84, spécialisé dans la lutte anti-navires. L’appareil est déclaré opérationnel dès le 17 mars 1987. Cette utilisation, dans le contexte de la guerre Iran-Irak, montre que le Falcon 50 peut être adapté à des missions offensives lorsqu’il est équipé de systèmes spécifiques. Toutefois, cette dimension reste marginale dans l’histoire globale de l’appareil, dont l’essentiel de la carrière militaire se joue dans les missions de surveillance, de transport et de sauvetage.
Un héritage technique durable
Le Falcon 50 laisse un héritage technique important. Son aile supercritique, inaugurée sur ce programme, est reprise et optimisée sur les Falcon 900 et Falcon 2000. Cette continuité technologique témoigne de la pertinence des choix effectués dès 1976.
Le Falcon 50EX, lancé en 1995, prolonge la carrière de l’appareil en améliorant ses performances, son avionique et son efficacité énergétique. La réduction de 7% de la consommation spécifique des moteurs AlliedSignal TFE731-40 illustre les progrès réalisés en près de 20 ans. Sur le plan industriel, le Falcon 50 démontre la capacité de Dassault à concevoir un appareil civil à partir de compétences développées dans le domaine militaire. Cette double culture, civile et militaire, constitue une caractéristiques majeure de Dassault.
50 ans après son premier vol, le Falcon 50 reste en service. Sur les 352 appareils produits, plus de 270 sont encore en service selon les données disponibles en 2026. Cette longévité s’explique par la robustesse de la cellule, la qualité de la conception et la capacité d’adaptation de l’appareil à des usages multiples. Du transport d’affaires à la surveillance maritime, en passant par le transport gouvernemental et le sauvetage en mer, le Falcon 50 a su évoluer avec son temps.
La Marine nationale prévoit toutefois le remplacement de ses 8 Falcon 50 dans le cadre du programme Albatros, aux côtés des 5 Falcon 200 Gardian de la flottille 25F basés en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie.
Conclusion
Le premier vol du Falcon 50, le 7 novembre 1976, marque une étape importante dans l’histoire de l’aviation d’affaires et de l’industrie aéronautique française. Conçu pour franchir l’Atlantique sans escale, l’appareil introduit une aile supercritique qui influencera les générations suivantes de la famille Falcon. Mais son histoire ne se réduit pas à l’aviation civile. Adapté à la surveillance maritime, le Falcon 50 devient un outil opérationnel de la Marine nationale, capable d’assurer des missions de sauvetage, de surveillance des ZEE, de lutte contre les trafics illicites et de protection des intérêts français outre-mer. Cette double vocation, civile et militaire, fait du Falcon 50 un appareil singulier dans le paysage aéronautique. Il incarne la capacité de l’industrie française à concevoir des plateformes polyvalentes, capables de s’adapter aux besoins changeants des utilisateurs, qu’ils soient des entreprises, des États ou des forces armées.









