Le 6 octobre marque le 42e anniversaire du premier vol de l’IA-63 Pampa, l’un des développements les plus importants de l’industrie aéronautique argentine de ces dernières décennies. Ce jour-là, en 1984, à l’École d’aviation militaire, le prototype EX-01 effectuait son premier vol officiel aux mains du vicecomodoro Genaro Mario Sciola et du major Horacio Armando Oréfice. Un appareil venait de naître pour une mission fondamentale : former la nouvelle génération de pilotes de combat argentins. 42 ans plus tard, cette fonction reste pleinement d’actualité.
Conçu comme un avion d’entraînement avancé à réaction, destiné à faire le lien entre la formation de base et l’accès aux systèmes de combat de première ligne, le Pampa n’a pourtant jamais été cantonné à ce rôle. Son évolution a permis d’intégrer de l’armement et de développer des capacités de mission tactique, d’attaque légère et d’opérations air-air et air-sol. FAdeA présente aujourd’hui le Pampa III comme un entraîneur avancé, mais aussi comme une plateforme apte aux missions tactiques et à l’interception d’aéronefs à faibles performances.
Dans une conception traditionnelle de la guerre, cela se traduisait par de l’appui aérien rapproché ou de l’attaque légère ; dans d’autres scénarios, par la surveillance et l’interception d’appareils lents, y compris les « narco-aéronefs ». Le principe était simple : disposer d’un avion capable de réagir à certaines menaces sans engager un système de combat plus performant et plus coûteux. Mais le problème a changé.
La révolution des drones
L’apparition massive des systèmes aériens sans pilote a introduit un élément nouveau sur le champ de bataille. Les drones ont cessé d’être une capacité d’appoint : ils sont devenus capteurs, plateformes d’attaque, munitions rôdeuses, nœuds de communication et, dans certains cas, de véritables systèmes d’armes. La guerre en Ukraine a porté ce processus à une échelle difficile à ignorer, et a fait apparaître une variable qui touche directement la défense aérienne : le coût de l’interception.
L’Ukraine emploie ses F-16 contre les grandes vagues de drones russes, tandis que la Russie met en service des systèmes toujours plus rapides, dont des modèles à réaction atteignant 500 à 700 km/h, ce qui réduit le temps disponible pour les détecter et les intercepter. Le F-16 peut abattre ces cibles. Mais la question que pose la guerre des drones n’est pas seulement de savoir si un système peut détruire une menace : c’est de savoir s’il peut le faire de manière soutenable.
Chaque sortie d’un chasseur de première ligne consomme du carburant, de la maintenance, des heures de vol, des cycles moteur et de la disponibilité, et peut conduire à tirer une munition coûteuse sur une cible de valeur très inférieure. L’équation s’inverse : un système relativement bon marché, produit en grande quantité, peut saturer une défense qui riposte avec des moyens bien plus chers. C’est pourquoi l’Ukraine développe des intercepteurs sans pilote, des systèmes de lutte anti-drones (C-UAS) et d’autres moyens destinés à réduire le coût de chaque destruction. L’expérience montre que la défense contre les drones doit être organisée en couches, avec des moyens différents pour des menaces différentes. C’est précisément là qu’il vaut la peine de regarder à nouveau le Pampa.
Le Pampa comme échelon intermédiaire
Il ne s’agit ni de faire de l’IA-63 un substitut du F-16, ni de prétendre qu’un avion piloté puisse résoudre à lui seul le problème des drones. La question est plus concrète : le Pampa peut-il occuper un échelon intermédiaire dans une architecture moderne de défense contre certains drones ?
Il y a une raison de la poser. Le Pampa III a déjà été essayé dans une configuration d’armement particulièrement intéressante : une nacelle ventrale avec canon DEFA de 30 mm et deux nacelles Colibrí sous voilure, équipées de mitrailleuses de 7,62 mm. En 2020, le prototype EX-03 a réalisé avec cette configuration des essais fonctionnels de tir, confirmés officiellement par la Force aérienne argentine. Il n’est donc pas question de concevoir un système d’armes à partir de zéro : la plateforme a déjà volé avec ces armes. Ce qui change en 2026, c’est la question des cibles contre lesquelles il convient de les employer.
Doté des capteurs, des liaisons de données et de la conduite de tir adéquats, un Pampa ainsi armé pourrait être un candidat pour certaines missions anti-drones. Pas contre tous les drones : un petit FPV, par exemple, pose un problème différent et relève sans doute d’autres couches. Mais il existe un espace intermédiaire, celui des drones de plus grande taille, des munitions rôdeuses, des drones de reconnaissance et des plateformes d’attaque dont la vitesse, la taille et le profil de vol permettent une interception aérienne. C’est là que se situent les nouveaux systèmes russes, comme les variantes avancées du Geran et d’autres drones à réaction.
Tous n’entreront pas nécessairement dans le domaine d’emploi du Pampa, et c’est justement ce qui rend le concept intéressant : une architecture C-UAS n’exige pas que chaque système puisse abattre n’importe quelle menace, mais que chaque menace trouve une réponse adaptée.
Un intercepteur sans missiles
La principale différence avec l’emploi classique d’un chasseur tiendrait à l’armement. Le Pampa n’aurait pas forcément besoin de missiles air-air : son canon de 30 mm et ses mitrailleuses offriraient une solution moins coûteuse contre certaines cibles, à condition que l’avion dispose de la capacité de les détecter, de les acquérir et d’élaborer une solution de tir. L’équation économique en serait radicalement modifiée.
L’objectif ne serait pas d’envoyer un Pampa contre chaque petit drone, mais de le réserver aux cibles qui justifient une interception aérienne et peuvent être détruites au canon. Le concept est simple : capteur → information du réseau → interception → tir canon. Le Pampa n’aurait pas à dominer l’espace aérien ; il lui suffirait d’arriver au bon endroit, au bon moment.
Son utilité ne se limiterait d’ailleurs pas à l’armement conventionnel. Sa capacité d’emport permettrait d’intégrer des capteurs spécifiques, des systèmes infrarouges, voire des dispositifs laser destinés à détecter, identifier, suivre ou éventuellement perturber des systèmes sans pilote. On peut y ajouter une ambition plus élevée encore : un radar embarqué à antenne active (AESA), domaine dans lequel l’Argentine dispose déjà d’une expérience industrielle grâce à INVAP. Le Pampa cesserait alors d’être un simple avion armé pour devenir un nœud aérien de l’architecture C-UAS, capable de détecter, de recevoir l’information du réseau, de classifier et de décider de l’effet à appliquer.
Compléter le F-16
C’est là que réside la véritable valeur de la proposition : le Pampa ne concurrencerait pas le F-16, il le compléterait. En dessous opéreraient les systèmes à très courte portée, la guerre électronique, les armes automatiques et les intercepteurs sans pilote. Au-dessus, le F-16 conserverait les missions qui exigent un véritable chasseur de première ligne. Entre les deux, un troisième échelon : un avion aux performances suffisantes pour certaines cibles, mais au coût d’exploitation et d’emploi nettement inférieur.
Il ne s’agirait pas seulement de multiplier les options de défense, mais de préserver les capacités les plus chères pour les menaces qui les requièrent réellement. La guerre des drones impose une logique nouvelle : disposer de l’arme la plus sophistiquée n’est pas toujours décisif ; il faut aussi maintenir un rapport soutenable entre la valeur de la cible et le coût de sa destruction. Le Pampa peut y trouver sa chance, non parce qu’il a été conçu il y a 42 ans pour affronter des drones, mais parce que certaines de ses capacités existantes rencontrent, quatre décennies plus tard, un nouveau problème à résoudre.
De l’IA-100 à une famille de drones
L’intérêt de cette piste ne se limite pourtant pas à donner une nouvelle mission au Pampa. Si une plateforme pilotée existante peut s’adapter à un nouveau besoin du champ de bataille, la question suivante est inévitable : quelles autres plateformes peuvent occuper les espaces qui s’ouvrent en dessous et autour d’elle ? La prochaine opportunité de l’industrie aéronautique argentine n’est peut-être pas de construire un autre avion, mais une famille de systèmes aériens sans pilote, à partir de l’expérience acquise avec l’IA-100.
L’idée ne devrait pas être de retirer le cockpit d’un avion pour en faire un drone : ce serait restreindre l’opportunité. Le véritable enjeu est de savoir ce que permet le savoir-faire accumulé en aérodynamique, structures, matériaux composites, avionique, intégration de systèmes et fabrication aéronautique. L’IA-100B, entraîneur primaire moderne à structure composite et avionique numérique, pensé dès l’origine pour de faibles coûts d’exploitation, a permis de retrouver la capacité de concevoir et de produire un avion entièrement nouveau. Il constitue à ce titre un excellent point de départ conceptuel, et rien n’oblige à cantonner ces capacités à l’entraînement.
Une plateforme de cette taille permet d’étudier une variante sans pilote à l’autonomie accrue, libérée des contraintes d’espace et de masse liées au pilote, au siège éjectable et aux systèmes de survie. Ce n’est pas du vide que l’on gagne : c’est de la masse et du volume convertibles en carburant, en capteurs, en moyens de communication ou en charge utile. Il n’est pas nécessaire de viser un drone de combat (UCAV) dès le premier jour. La première génération pourrait être bien plus simple : un système ISR à bas coût et à longue endurance, capable de décoller, de rester des heures sur zone, de transmettre l’information en temps réel et de revenir pour être réutilisé.
D’une plateforme à une architecture
L’expérience ukrainienne l’a rappelé : l’avenir de la puissance aérienne ne reposera pas exclusivement sur de grands appareils pilotés. Les forces armées auront de plus en plus besoin de plateformes capables de remplir des missions spécifiques (reconnaissance, surveillance, acquisition de cibles, relais de communications, guerre électronique) pour une fraction du coût d’un avion de combat conventionnel. Toutes ces missions ne demandent pas le même appareil, mais toutes n’exigent pas non plus un développement à partir de zéro.
D’où le concept de famille : une architecture commune, dont les variantes partageraient structures, commandes de vol, avionique, communications, stations sol, logiciels et procédures de maintenance, et ne différeraient que par la charge utile et la mission. L’une privilégierait l’autonomie ; une autre emporterait des capteurs électro-optiques et infrarouges ou un radar compact ; une autre encore servirait de relais de communications ou de cible aérienne. Une variante plus évoluée pourrait devenir un nœud de l’architecture C-UAS.
Cette approche réduirait aussi l’un des travers historiques des programmes de défense : développer des systèmes isolés qui finissent par dépendre de fournisseurs étrangers pour une bonne part de leur évolution. Une architecture commune permet au contraire d’apprendre une fois et de réutiliser de nombreuses fois, et de faire grandir la famille au rythme des besoins militaires et de sécurité, des menaces et des technologies.
La Patagonie comme laboratoire
L’Argentine dispose en outre d’un terrain où une telle famille trouverait une application immédiate : la Patagonie. Les distances immenses, les conditions météorologiques, les axes énergétiques, les gisements miniers, les oléoducs, les gazoducs, les installations portuaires et les espaces maritimes y créent une demande potentielle de surveillance persistante. Un avion piloté peut assurer ces missions, mais il n’est pas toujours la solution la plus efficace : un drone peut rester des heures sur une zone, transmettre ses informations et être relevé par un autre sans exposer d’équipage.
Il ne serait pas nécessaire de concurrencer d’emblée les grands systèmes MALE américains, israéliens ou turcs. Un marché peut exister entre les petits drones tactiques et les grands drones stratégiques, pour une plateforme relativement peu coûteuse, modulaire et adaptable, conçue pour les grands espaces et les conditions exigeantes : une sorte de « pick-up aérien » de l’ISR, simple à entretenir, simple à déployer et capable d’emporter différents capteurs.
Le drone, maillon d’un réseau
Là encore, l’avion ne serait pas le produit complet ; le véritable produit serait le système. Isolé, un drone a des capacités limitées. Relié à un réseau de capteurs, de centres de commandement et d’autres aéronefs, il prend une tout autre valeur : le même appareil peut transmettre des images à une station sol, fournir des coordonnées à une unité d’artillerie, renseigner une patrouille frontalière ou servir de nœud de communication à d’autres plateformes. Avec l’apport progressif de l’intelligence artificielle et de l’autonomie, il pourrait accomplir certaines tâches sans intervention humaine permanente.
C’est ici que les deux volets de la réflexion se rejoignent. Le Pampa constituerait l’échelon piloté de l’architecture C-UAS ; les drones issus de l’expérience de l’IA-100 en deviendraient les yeux, les capteurs et, à terme, les intercepteurs. L’architecture prend alors forme : le drone détecte → le réseau identifie → le centre de commandement décide → le Pampa intercepte. Ou, dans certaines circonstances : le drone détecte → le système autonome classifie → l’intercepteur sans pilote agit.
Le pilote n’est plus nécessairement celui qui découvre la cible ; il peut devenir celui qui prend la décision finale au sein d’un réseau où coopèrent différentes plateformes. Tel est le véritable changement technologique.
Une opportunité qui dépasse la défense
L’avantage de cette stratégie est que le marché potentiel ne se limite pas aux forces armées. Un drone de surveillance peut servir au suivi des infrastructures énergétiques et minières, à la prévention et à la détection des incendies, à la surveillance maritime, au contrôle des frontières, à la protection d’installations critiques, à la recherche et au sauvetage ou à l’agriculture de précision. Pour un pays aux distances et aux frontières aussi étendues, dont l’infrastructure énergétique et minière est de plus en plus dispersée, l’échelle du projet s’en trouve changée.
La même architecture servirait plusieurs utilisateurs et plusieurs charges utiles, ce qui réduirait les coûts de développement et laisserait la plateforme évoluer selon les besoins réels de ses opérateurs. L’enjeu n’est pas de construire le drone le plus sophistiqué du marché, mais un appareil suffisamment bon, modulaire, facile à entretenir et abordable. Dans la nouvelle économie de la guerre des drones, ces qualités peuvent compter autant que les performances pures.
Le prochain Pampa
Conçu voici plus de 40 ans pour former des pilotes, le Pampa a prouvé que l’Argentine pouvait développer une plateforme d’entraînement avancé et la maintenir en service pendant des décennies, et il peut aujourd’hui trouver un nouvel emploi face à une menace qui n’existait pas lors de son premier vol. L’IA-100, né quatre décennies plus tard dans un tout autre contexte technologique, démontre que la capacité de concevoir et de fabriquer un avion moderne existe toujours. Son véritable potentiel réside peut-être dans ce qui n’existe pas encore : non pas un IA-100 sans pilote, mais une famille de systèmes qui reprenne son architecture, sa technologie et l’expérience industrielle acquise pour entrer de plain-pied dans l’ère des systèmes aériens sans pilote.
L’étape suivante consisterait à réunir ces deux expériences et les besoins nés de la guerre contemporaine, et à retrouver ainsi une capacité que l’Argentine a possédée pendant des décennies : concevoir des systèmes complets et les faire évoluer selon les besoins opérationnels. Le défi n’est pas de construire un autre avion, mais de passer de la fabrication de plateformes à la conception d’écosystèmes.
De l’avion au système. Du système à la famille. Et de la famille à une architecture capable d’évoluer avec la guerre.
Car si la révolution des drones change la manière de combattre, elle transforme l’industrie de défense elle-même. Et cette opportunité pourrait être bien plus grande que le simple fait de trouver une nouvelle mission au Pampa.







