Beretta, 1526-2026 : cinq siècles d’histoire et d’excellence.

Le 3 octobre 1526, Bartolomeo Beretta, maître canonnier de Gardone Val Trompia, reçoit 296 ducats de l’Arsenal de Venise pour 185 canons d’arquebuses. 500 ans plus tard, l’entreprise née de ce reçu est toujours détenue par ses descendants et forme le cœur d’un groupe de plus de 1,6 milliard d’euros de chiffre d’affaires.

Le Val Trompia, berceau du fer et des armes

Beretta n’est pas née par hasard à Gardone : la vallée réunissait le minerai, l’eau et le bois nécessaires à la forge. Le Val Trompia, dans la province de Brescia, est exploité pour son fer depuis l’époque romaine. Le fleuve Mella, qui court au fond de la vallée, actionnait les martinets, et les versants boisés alimentaient les fourneaux.

Au Moyen Âge, la vallée est déjà réputée pour ses ferronneries. La première mention connue d’une fabrication d’armes à feu date de 1459 : le Sénat de Venise commande alors aux recteurs de Brescia des bombardes, des armes de rempart et des armes portatives.

Au milieu du XVIe siècle, le Val Trompia compte une cinquantaine de mines, huit fonderies et quarante forges. La vallée produit environ 25 000 armes par an, surtout pour l’exportation. Pendant la guerre entre Venise et l’Empire ottoman, en 1570, la cadence aurait atteint 300 armes par jour.

Gardone occupe le centre de ce système. Le village vit sous l’autorité de la République de Venise, qui achète, taxe et surveille la production. C’est dans ce cadre, très spécialisé et très réglementé, qu’apparaît le premier Beretta documenté.

3 octobre 1526 : l’acte de naissance

Le document fondateur est un reçu, pas un acte de création : il prouve que l’atelier existait déjà. Le 3 octobre 1526, « Mastro » Bartolomeo Beretta de Gardone (1490 – 1565/68) vend 185 canons d’arquebuses à l’Arsenal de Venise et reçoit 296 ducats. L’entreprise présente ce « petit morceau de papier » comme sa facture d’origine, retrouvée et conservée aux Archives d’État de Venisee.

Deux indices plaident pour une activité plus ancienne. Bartolomeo porte déjà le titre de maître, que la coutume corporative réservait aux fils de maîtres. Et Venise, cliente exigeante, ne s’adressait pas à un débutant. L’entreprise en déduit qu’elle était active depuis au moins deux générations.

D’autres traces vont dans le même sens. La vieille forge familiale d’Inzino, hameau de Gardone, portait la date de 1500 gravée sur son linteau avant d’être détruite par une inondation en 1850, rapporte le Dizionario Biografico degli Italiani de Treccani. 

La date de 1526 est d’ailleurs une découverte récente. Jusqu’en 1978, la maison faisait remonter sa fondation à 1680, sur la base de recherches du XIXe siècle. Ce sont des travaux menés après 1978 dans les fonds vénitiens du XVIe siècle qui ont permis de reculer la date d’un siècle et demi.

Ce retard s’explique par la perte des archives locales. Le presbytère de Gardone, où se trouvaient les registres, a brûlé en 1797 pendant les insurrections du Val Sabbia et du Val Trompia. L’inondation de 1850 a ensuite rasé ateliers et archives de la fabrique. Sans les registres comptables de Venise, l’histoire de Beretta commencerait en 1680.

L’arquebuse elle-même explique la valeur du métier. Un canon se forgeait en enroulant des lames de fer autour d’un mandrin, en soudant le joint au marteau, puis en alésant l’intérieur. La pièce devait résister à la pression de la poudre noire : c’était le composant le plus difficile de l’arme.

Maîtres canonniers au service de Venise (XVIe–XVIIIe siècle)

Pendant plus de deux siècles et demi, les Beretta restent des fournisseurs de la Sérénissime, de père en fils. Le savoir passe de Bartolomeo à son fils Jacopo (né vers 1520-1525), puis à Giovannino (1550 – après 1577) et à Giovan Antonio (1577 – après 1649). Un autre petit-fils, Lodovico, s’oriente vers la fabrication des platines, le mécanisme de mise à feu.

Les listes brescianes confirment ce double métier. À partir de 1570, les Beretta y figurent comme propriétaires de forges produisant des canons bruts, et comme « capi maestri », surtout maîtres de rouets et de platines à silex.

La tradition veut que des canons Beretta aient armé la flotte vénitienne à Lépante en 1571. 

La forge traverse aussi la peste de 1630, qui emporte une grande partie de la main-d’œuvre de la vallée. Le XVIIe siècle laisse quelques épisodes précis. En 1641, Giovanni Antonio Beretta dessine des canons d’artillerie à chargement par la culasse, sans qu’on sache s’ils furent construits. À la fin du siècle, la famille est prise dans une querelle sanglante avec les Chinelli, qui vaut à Francesco Beretta quatre ans de service militaire forcé.

La famille se ramifie à la même époque. Une branche reste à Gardone, tournée vers le commerce puis la fabrication de canons. Une autre s’installe à Brescia comme finisseurs, platineurs et monteurs. Une troisième part à Milan vers 1650 et y reste active jusqu’au XIXe siècle.

En 1698, les Beretta sont le deuxième producteur de canons parmi les 33 de Gardone, avec 2 883 canons, surtout pour armes longues. Treccani rattache à cette période le Pietro, fils de Lodovico, né en 1648 et père de huit enfants, longtemps tenu pour le fondateur de la fabrique en 1680.

Le métier reste pourtant fragile. Venise interdit par intermittence l’exportation des canons aux XVIe et XVIIe siècles, et taxe lourdement les ventes quand elle les autorise. Les artisans, très spécialisés, subissent chaque retournement. À partir des années 1750, les mousquets de Gardone perdent leur clientèle et les marchands imposent leurs conditions aux corporations.

De Napoléon à l’Autriche : la fin des corporations (1797–1815)

La chute de Venise en 1797 met fin au cadre qui protégeait et bridait les Beretta depuis 271 ans. Bonaparte conquiert la République et les Français abolissent les corporations, jugées antidémocratiques. Le savoir ne se transmet plus par statut : il devient une affaire d’entreprise.

La famille change de client. Pendant une quinzaine d’années, elle forge des canons pour une nouvelle manufacture d’armes installée à Brescia, qui produit 40 000 fusils par an pour les armées napoléoniennes. Les forges du Val Trompia sont alors largement subventionnées.

Waterloo referme ce marché en 1815. Le congrès de Vienne place la Lombardie sous autorité autrichienne, et l’Autriche devient un débouché militaire. Treccani décrit pourtant la période autrichienne comme une phase de stagnation pour la fabrique.

La paix est une mauvaise nouvelle pour un artisan qui ne sait faire que des canons de guerre. C’est cette impasse qui pousse la génération suivante à inventer autre chose.

Pietro Antonio et Giuseppe : la naissance d’une marque (1815–1903)

En deux générations, l’atelier de sous-traitance devient une fabrique d’armes complètes vendues sous son propre nom. Pier Antonio Beretta, né le 18 juin 1791, appartient à la dixième génération. Dès 1815, il parcourt l’Italie pour montrer ses produits, nouer des liens avec les armuriers et prendre des commandes, malgré les obstacles de la domination étrangère.

Son pari est le marché civil. Il perfectionne les canons lisses pour fusils de chasse et pistolets, et bâtit un réseau de revendeurs. En 1832, il donne à la maison le nom qu’elle porte encore : Fabbrica d’Armi Pietro Beretta.

La technique évolue avec la clientèle. Les canons, d’abord forgés « a torcione », le sont ensuite « a nastro », puis en damas, plus décoratif et plus recherché. La fabrique est primée à l’Exposition universelle de Paris en 1855 et à l’exposition de Brescia en 1857.

Pier Antonio meurt le 29 septembre 1853, trois ans après l’inondation qui a détruit les ateliers. Son fils Pier Giuseppe, né le 27 juin 1840, n’a que treize ans. Devenu adulte, il voyage à l’étranger, ouvre des relations commerciales internationales et fait fabriquer pour la première fois des armes complètes.

Les chiffres mesurent le changement d’échelle. La maison ne produit pas plus de 300 fusils par an jusqu’en 1860. Vingt ans plus tard, elle en sort jusqu’à 8 000. Elle distribue aussi par catalogue des armes étrangères : Colt, Remington, Smith & Wesson, Winchester.

L’unité italienne, en 1861, rouvre le marché militaire sans remettre en cause l’orientation vers la chasse. Giuseppe renouvelle les machines et fait construire le siège qui abrite encore la direction du groupe. Dans les années 1880, il ajoute une salle d’exposition, aujourd’hui musée privé. En 1899, il fait bâtir un hôtel Beretta à Gardone pour loger les visiteurs étrangers.

À sa mort, le 24 juin 1903, l’entreprise reste modeste : environ 120 à 130 personnes et un seul atelier d’un peu plus de 900 m². Elle a pourtant déjà ce qui fera sa force au XXe siècle : une marque, un réseau et un savoir-faire du canon.

Pietro Beretta et l’entrée dans l’ère industrielle (1903–1939)

Pietro Beretta transforme en trente-cinq ans un atelier de 120 ouvriers en une usine de 1 400 salariés. Né à Gardone le 22 avril 1870, il prend la direction à la mort de son père en 1903. Il revient d’un voyage d’étude à l’étranger avec une conviction : l’avenir est à la fabrication en série.

Il réorganise l’usine, importe des machines modernes et lance la production à grande échelle de fusils de chasse. Il fait construire une centrale hydroélectrique sur la Mella pour alimenter l’usine. Il propose aussi la création d’un banc d’épreuve national à Gardone, ouvert en 1910 : Beretta est la première maison à y enregistrer son poinçon.

La Grande Guerre

La Première Guerre mondiale fait de Beretta un fabricant d’armes militaires complètes. En 1915, l’ingénieur maison Tullio Marengoni conçoit le pistolet semi-automatique modèle 1915, en 9 mm Glisenti. L’armée italienne l’adopte la même année pour ses officiers, un mois après l’entrée en guerre du pays.

À la fin du conflit, l’usine en livre plus de 4 000 par mois. Elle produit aussi des fusils modèle 91. En 1918, Marengoni signe le « moschetto automatico » modèle 1918, l’un des tout premiers pistolets-mitrailleurs au monde, remis aux troupes d’assaut italiennes.

Les effectifs suivent, mais les sources divergent. Treccani, sur la base de données fournies par l’entreprise, indique un passage de 120 à 300 ouvriers entre 1914 et 1918. L’International Directory of Company Histories parle de 1 000 salariés à la fin de la guerre.

L’entre-deux-guerres

Pietro refuse de démobiliser l’usine après 1918 et la reconvertit vers la chasse. Il est nommé chevalier du Travail le 9 avril 1922. La même année sort le modèle 412, un monocoup pliant. En 1923 vient le modèle 401 « Vittoria », premier fusil à deux canons de la maison. Ce fusil inaugure le système monobloc, resté une signature Beretta. Les canons s’emboîtent dans un manchon usiné d’une seule pièce d’acier, crochets de fermeture compris. L’assemblage est plus solide et permet une soudure douce des bandes, sans altérer le métal des canons.

L’identité visuelle date de la même époque. En 1923, le poète Gabriele D’Annunzio imagine la devise « Dare in brocca » (faire mouche) et son emblème : trois flèches frappant trois cercles. Beretta en fait son logo officiel le 20 décembre 1949.

Pietro veille aussi à garder ses ouvriers. Craignant une chute des commandes après la guerre, il emploie le personnel excédentaire à bâtir la villa familiale, dessinée par l’architecte brescian Egidio Dabbeni et achevée en 1925. Il finance des logements, une crèche, un hôpital et des écoles professionnelles.

À la fin des années 1920, Beretta rachète la Fabbrica d’Armi Lario, près de Côme, et rapatrie ses machines à Gardone. La crise des années 1930 n’entame pas l’activité : la politique de puissance du régime fasciste soutient les commandes.

Les nouveautés s’enchaînent. En 1932 paraît la première carabine à répétition en .22 LR. En 1934 entrent au catalogue le pistolet modèle 1934 et le SO1, premier fusil superposé italien, à platines de type Holland. Marengoni, qui n’était ni chasseur, ni tireur, ni ingénieur diplômé, en fait une référence mondiale du fusil de luxe fait main.

En 1938 commence la production du pistolet-mitrailleur modèle 38, le « MAB », largement adopté par l’armée italienne. L’usine emploie 405 personnes en 1934, 880 en 1935 et 1 400 en 1939.

La Seconde Guerre mondiale (1940–1945)

La guerre porte Beretta à son effectif record, puis place l’usine sous contrôle allemand. En 1940, la fabrique emploie 2 400 personnes. Pendant le conflit, elle sort chaque mois environ 20 000 pistolets et 20 000 à 25 000 pistolets-mitrailleurs, d’après les chiffres transmis par l’entreprise à Treccani.

Beretta arme l’Italie fasciste jusqu’à l’armistice du 8 septembre 1943. Elle participe aussi à la fabrication de fusils Type I pour le Japon, dont le dernier lot aurait quitté Venise par sous-marin en 1942. Après l’armistice, la Wehrmacht occupe le nord de l’Italie et saisit l’usine, qui produit pour l’Allemagne jusqu’à la capitulation de 1945. La finition des armes se dégrade nettement : les exemplaires de fin de guerre sont inférieurs à ceux d’avant 1943, tout en restant fonctionnels.

Pietro Beretta résiste à une demande précise de l’occupant. L’autorité militaire allemande veut transférer les machines dans le Haut-Adige. Il refuse, et maintient l’activité dans des ateliers aménagés en galeries, à l’abri des bombardements alliés. L’usine échappe ainsi aux destructions qui frappent une grande partie de l’industrie mécanique italienne.

La fin de la guerre est mouvementée. Pietro Beretta est arrêté par les Allemands et retenu en otage, puis libéré par des partisans italiens au terme d’un échange de tirs, rapporte Shooting Sportsman. L’usine, intacte, est libérée en avril 1945.

L’après-guerre : diversification et nouveaux classiques (1945–1975)

Sortie intacte de la guerre, Beretta consacre 30 ans à industrialiser le fusil de chasse et à s’internationaliser. Le premier travail est modeste : réparer les fusils américains M1 Garand cédés à l’Italie. Beretta en tire le BM59, un Garand modifié proche du M14 américain, aussitôt adopté par l’armée italienne.

La structure juridique se modernise. Le 20 février 1949, la maison devient société par actions, avec un capital de 130 millions de lires. Il est porté à 260 millions en décembre 1953, puis à 404 millions en novembre 1954.

Les années d’après-guerre voient aussi des essais hors de l’armement. Beretta s’associe à une automobile, la Beretta-Benelli-Castelbarco, et possède quelques années le constructeur de motos MI-VAL. Dans les années 1960, par précaution face au sentiment anti-chasse et anti-armes, elle ouvre à Gardone une usine de boîtiers de direction avec le britannique Cam Gears. Les deux associés finissent par revendre l’affaire à un autre équipementier.

C’est pourtant dans les armes que se jouent les succès. En 1951 sort le pistolet modèle 951, en 9 mm Parabellum, adopté par les forces armées et la police italiennes. Il introduit la carcasse en alliage léger et le verrou oscillant inspiré du Walther P38, deux traits que l’on retrouvera sur le modèle 92.

Le fusil de chasse change d’échelle en 1955 avec le S55, premier superposé économique de la maison. Contrairement aux SO faits main, ses pièces sont interchangeables et demandent peu d’ajustage. Cette lignée donnera les séries 680 et 690, vendues dans le monde entier.

Le premier semi-automatique à emprunt de gaz, le modèle 60, date de la même période. Il ouvre la lignée des 300, 303, 390, 391 puis A400. En 1957, Beretta lance aussi le premier fusil à pompe italien.

Le haut de gamme n’est pas oublié. En 1956, aux Jeux de Melbourne, le tireur italien Galliano Rossini remporte l’or avec un SO3 EELL. C’est la première d’une longue série de médailles olympiques gagnées avec un Beretta.

Pietro Beretta meurt à Gardone le 1er mai 1957. L’usine compte alors 1 500 ouvriers. Ses fils Giuseppe (1906-1993), qui préside le conseil, et Carlo (1908-1984) prennent la suite.

Les deux frères donnent à la maison son caractère multinational. Des filiales de distribution ouvrent en Grèce, au Royaume-Uni et en France entre 1961 et 1971. Une filiale brésilienne démarre en 1971 ; elle sera cédée à Forjas Taurus en 1980, qui continuera à produire sur les mêmes machines un dérivé du modèle 92, le PT92.

Le catalogue militaire s’enrichit du pistolet-mitrailleur PM12, encore en service dans les polices italiennes sous la forme PM12S2. La notoriété vient aussi de la fiction. Dans les premiers romans de Ian Fleming, James Bond porte un petit Beretta de calibre .25, avant de devoir s’en séparer à regret dans Dr. No.

Le modèle 92 et la conquête de l’Amérique (1975–2017)

Un seul pistolet, le modèle 92, fait de Beretta une marque mondiale et l’arme de poing réglementaire des États-Unis pendant 32 ans. Il est conçu en 1975 par Carlo Beretta, Giuseppe Mazzetti et Vittorio Valle, et entre en production en mai 1976. L’arme synthétise un demi-siècle de pistolets maison. La culasse ouverte vient du modèle 1923. La carcasse en alliage et le verrou oscillant viennent du modèle 951. Le chargeur à double pile de 15 coups et l’alimentation directe, sans rampe, avaient été essayés en 1974 sur le modèle 84.

Les variantes suivent les demandes des clients. Le 92S, à sûreté sur la culasse, équipe la police et l’armée italiennes à partir de 1978. Le 92SB est mis au point pour les essais de l’armée de l’air américaine. Le 92F, puis le 92FS, répondent au cahier des charges fédéral.

Ugo Gussalli Beretta choisit d’attaquer le premier marché mondial de l’arme civile de l’intérieur. En 1977, Beretta rachète une fabrique d’armes en faillite près de Washington, à Accokeek dans le Maryland, et y fonde Beretta U.S.A. Un dirigeant de la filiale reconnaîtra en 1993 que la stratégie, dès 1980, était d’utiliser le contrat militaire pour faire de Beretta un nom connu de tous les Américains.

Le contrat M9

Le concours est long et contesté. En 1979, le programme interarmées JSSAP cherche un successeur au Colt M1911A1 de calibre .45, en 9 mm OTAN. En 1980, le Beretta 92S-1 l’emporte sur Colt, Smith & Wesson, Walther, Star, FN et Heckler & Koch. L’armée de terre conteste le résultat et relance des essais en 1984.

Beretta gagne de nouveau, de justesse face au SIG Sauer P226 et pour des raisons de coût, selon un rapport de la Cour des comptes américaine. Le pistolet est adopté en 1985 sous le nom de M9. Le contrat impose une fabrication sur le sol américain. Une troisième série d’essais, en 1988, confirme le choix.

Une controverse éclate dès 1987. Des culasses se rompent sur des armes très sollicitées et blessent un membre des forces spéciales de la marine. Beretta met en cause des munitions trop puissantes fournies par l’armée ; l’armée incrimine la ténacité du métal des culasses italiennes. Le 92FS reçoit un axe de chien élargi qui retient la culasse en cas de rupture, et le problème ne se reproduit pas.

Le M9 sert au Panama, dans le Golfe, en Somalie, au Kosovo, en Irak et en Afghanistan. Les commandes se succèdent : un contrat de 220 millions de dollars pour un maximum de 450 000 pistolets en 2009, puis 100 000 de plus en 2012. Beretta avait livré plus de 600 000 M9 en 2014.

Les soldats sont moins enthousiastes que les acheteurs. Une enquête du Center for Naval Analyses publiée en 2006 donne au M9 le plus faible taux de satisfaction des armes étudiées : 58 %. Les critiques visent surtout la puissance d’arrêt du 9 mm et la qualité de chargeurs fournis par des sous-traitants.

Beretta M9. Crédit : US Army.

Un succès commercial et culturel

Le contrat militaire tire les ventes civiles. Les polices américaines adoptent le 92F pour ses 15 coups, quand la plupart des gros calibres n’en offrent que 8. Le marché commercial américain progresse alors d’environ 30 % par an. Le cinéma fait le reste : le 92 est l’arme de L’Arme fatale et de Piège de cristal.

La France compte parmi les clients. La Gendarmerie nationale et l’armée adoptent en 1989 une version à levier de désarmement, le PAMAS G1, fabriqué sous licence à environ 100 000 exemplaires. L’Égypte, la Turquie et l’Afrique du Sud en produisent des dérivés. Beretta annonce près de 4 millions d’exemplaires de la série 92.

La notoriété a son revers. En 1987, General Motors baptise une voiture Chevrolet Beretta sans demander l’autorisation. Beretta attaque. L’affaire se règle à l’amiable par un don de 500 000 dollars de GM à la fondation Beretta pour la recherche contre le cancer, et par la remise d’une Chevrolet décorée des trois flèches.

La fin du M9

L’armée américaine choisit de remplacer le pistolet plutôt que de le moderniser. Beretta propose en décembre 2014 une version améliorée, le M9A3. L’armée la rejette en janvier 2015. Le 19 janvier 2017, le SIG Sauer P320 remporte le programme Modular Handgun System, un marché de 580 millions de dollars.

Entre-temps, Beretta U.S.A. a quitté le Maryland industriel. Le 22 juillet 2014, la filiale annonce le transfert de toute sa production à Gallatin, dans le Tennessee, en réaction au durcissement de la législation du Maryland sur les armes. L’usine de 45 millions de dollars, prévue pour 300 emplois, est inaugurée le 15 avril 2016. Le siège administratif reste à Accokeek.

Ugo Gussalli Beretta et la continuité dynastique

La lignée de père en fils s’interrompt au XXe siècle, et la continuité passe par un neveu. Giuseppe et Carlo Beretta n’ont pas d’enfant. La succession revient à Ugo Gussalli Beretta, leur neveu, descendant de Bartolomeo par sa mère, qui accole le nom Beretta au sien.

Ugo représente la 14e génération. Il devient administrateur délégué en 1981, puis président en 1993, à la mort de son oncle Giuseppe. C’est lui qui conduit l’implantation américaine et la première vague de rachats : Benelli en 1983, puis Franchi en 1994.

Il élargit aussi la marque au-delà de l’arme. Une ligne de vêtements et d’accessoires, Beretta Sport, est lancée en 1988. En 1995, Beretta ouvre sa première boutique en propre sur Madison Avenue, à New York. Des « Beretta Galleries » suivent à Dallas, Buenos Aires (1998), Paris (2002), Londres et Milan.

Une alliance marque les années 1980. FN Herstal détient alors une participation minoritaire, et Beretta fabrique pour Browning le pistolet BDA .380 et le fusil B-80. La famille rachète cette participation, et le partenariat prend fin au milieu des années 1990.

Ugo quitte ses fonctions exécutives en 2015 et reste au conseil d’administration. Ses deux fils forment la 15e génération. Pietro dirige Beretta Holding depuis 1995. Franco préside la Fabbrica d’Armi Pietro Beretta depuis 2015.

La 16e génération est déjà dans l’entreprise. Carlo Gussalli Beretta, né en 1997 et fils de Franco, y travaille sur l’innovation numérique et le développement de la gamme de luxe PB Selection. Le 18 septembre 2026, trois générations ont remis ensemble les médailles d’ancienneté aux salariés : Ugo, Pietro, Franco et Carlo.

Cette longévité vaut à Beretta d’être membre fondateur des Hénokiens, l’association des entreprises familiales au moins bicentenaires. Elle est la plus ancienne fabrique d’armes à feu en activité. Le record absolu de longévité familiale reste toutefois japonais : le constructeur Kongo Gumi est resté dans la même famille de 578 à 2006, soit 1 428 ans.

Beretta Holding : la construction d’un groupe mondial (1995–2025)

En 30 ans, une fabrique familiale de 233 millions de dollars de ventes devient un groupe de plus de 1,6 milliard d’euros. L’outil de cette croissance est Beretta Holding, créée au Luxembourg au milieu des années 1990 pour simplifier une structure accumulée au fil des siècles et financer des acquisitions. Pietro Gussalli Beretta en prend la direction en 1995.

Le groupe sert trois clients, le chasseur, le soldat et le policier, qui ont besoin d’armes, de vêtements et d’optiques. Chaque rachat ajoute une brique : 

Année

Société

Pays

Apport

1983

Benelli (contrôle total en 2000)

Italie

Fusils semi-automatiques

1994

Franchi

Italie

Fusils de chasse

2000

Uberti (86 %)

Italie

Répliques d’armes de l’Ouest américain

2000-2001

Sako et Tikka

Finlande

Carabines de chasse et de précision

2000-2002

Stoeger

États-Unis, Turquie

Entrée de gamme et distribution

2002

Burris

États-Unis

Lunettes de tir

2008

Steiner

Allemagne

Jumelles et optiques

2015

STS et Diffraction

États-Unis

Électro-optique

2019

Chapuis Armes

France

Armes fines

2021

Holland & Holland

Royaume-Uni

Armes de luxe faites main

2022

RUAG Ammotec

Suisse, Allemagne

Munitions : RWS, Norma, Geco, Rottweil, SwissP

Le rachat de RUAG Ammotec, annoncé en mars 2022 et conclu à l’été, est le plus gros de l’histoire du groupe. Il apporte environ 600 millions de dollars de ventes annuelles et plusieurs armées de l’OTAN comme clientes. Pietro Gussalli Beretta y voit la pièce manquante : avec les munitions, le groupe couvre toute la chaîne. La part de la défense et des forces de l’ordre passe de 14 % à 34 % du chiffre d’affaires en 4 ans. Avant l’opération, 86 % des ventes dépendaient des civils, en particulier américains.

En 2025, le groupe compte prèsk de 6 000 salariés avec 20 marques et plus d’une cinquantaine de filiales pour un exercice de 1,6 milliard de dollars.

L’offensive sur Ruger

Le groupe vise désormais un concurrent américain coté. En septembre 2025, Beretta Holding révèle détenir environ 7,7 % de Sturm, Ruger & Co., puis monte à 9,95 %, devenant son premier actionnaire. Ruger adopte en octobre un plan de défense anti-OPA. Le conflit s’envenime au début de 2026. Beretta présente quatre candidats au conseil fin février, critique publiquement la gestion de Ruger, puis propose en mars une offre partielle à 44,80 dollars l’action pour monter à environ 30 %. Ruger refuse et accuse Beretta de chercher une influence disproportionnée au détriment des autres actionnaires. Un accord de coopération met fin à la bataille début mai 2026. Beretta retire ses candidats. En échange, elle pourra monter jusqu’à 25 % du capital, sous réserve des autorisations, et proposer jusqu’à deux administrateurs indépendants. Elle s’engage à ne tenter ni OPA ni fronde pendant environ trois ans.

Chronologie succinte :

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