samedi 24 février 2024

Comment les Britanniques ont fait main basse sur le Moyen-Orient au cours de la Grande Guerre

La genèse du projet et l’échec initial. 

Pour la majorité de nos compatriotes, la Grande Guerre, c’est la Marne, Verdun, à la rigueur l’Artois ou la Champagne et les Vosges. Mais, cette vision réductrice, franco-française, occulte le fait que ce conflit a été à l’origine des grands bouleversements mondiaux dans lesquels les grandes crises actuelles plongent leurs racines. C’est notamment le cas du Moyen-Orient, le Middle East britannique.

Pour les Britanniques, le théâtre moyen-oriental dont le PC était installé au Caire revêtait une importance égale, sinon supérieure, au théâtre français et, d’ailleurs, les effectifs consentis étaient à la hauteur de l’importance qu’ils y accordaient.

Pour Londres, l’entrée en guerre de l’Empire ottoman, « l’homme malade de l’Europe », aux côtés de la Triplice en octobre 1914 est une aubaine. Outre le fait que le contrôle des Détroits devenait une possibilité tangible pour le Foreign Office, le vieux rêve colonial anglais pourrait devenir réalité : achever l’axe « Le Cap – Le Caire » en s’accaparant les possessions allemandes faiblement défendues, et réaliser une continuité territoriale britannique entre Suez et l’Inde en faisant main basse sur les possessions arabes de la Porte.

Si la France, et Joffre le premier, ne raisonne qu’en termes de stratégie directe, vaincre l’armée allemande sur le front du Nord-Est, les Britanniques, et notamment Kitchener, raisonnent en fonction de l’Empire britannique dont il convient de protéger les communications et les possessions, donc n’engager sur le théâtre occidental que le minimum de forces terrestres. Les Britanniques sont renforcés dans cette détermination par l’entrée en guerre de la Turquie qui menace directement les communications de la Grande Bretagne avec son Empire, notamment la route de Suez. Ce faisant, Londres adopte un raisonnement global de la conduite de la guerre en termes d’interactions stratégiques possibles d’un théâtre sur l’autre et à cette époque, les Britanniques étaient bien les seuls à raisonner de la sorte dans le camp allié. Ce raisonnement stratégique global, parfaitement juste, ne correspond d’ailleurs pas à la réalité britannique en termes de conduite de la guerre, chaque théâtre relevant d’un ministère différent : le front français du ministère de la Guerre, les Dardanelles de l’Amirauté, la Mésopotamie du gouvernement des Indes, l’Afrique des Colonies et le Soudan des Affaires étrangères.

Initialement, avant de se lancer dans son vaste dessein moyen-oriental, Londres commence par imposer un protectorat au khédive égyptien, en le forçant à rompre tout lien avec Constantinople et en prenant directement à sa charge la conduite des affaires régaliennes égyptiennes[1]. Le premier pion britannique était en place sur l’échiquier moyen-oriental. Au plan stratégique, en juillet 1915, le commandement est complètement restructuré par la création, sous le contrôle direct du Premier ministre, du poste de chef d’état-major impérial, l’adjectif accolé au nouveau chef d’état-major général est loin d’être neutre, gage de cohérence de la stratégie britannique. Désormais, la défense de l’Empire, qui passe par son élargissement, sera conçue, planifiée et conduite de manière globale, en fonction des intérêts impériaux déterminés par le Gouvernement beaucoup plus que par des intérêts interalliés qui ne concernent qu’un aspect, important certes, mais relativement marginal de la guerre mondiale.

Mais, le débat stratégique et la conduite des opérations est une dialectique qui se mène entre deux acteurs opposés ! Quelles étaient les intentions turques ? Avec la mission militaire allemande de Liman von Sanders auprès du haut commandement ottoman, un plan d’opérations simple avait été conçu : fermer les Dardanelles, et, surtout, attaquer l’Egypte par le canal de Suez, envahir le Caucase et entraver l’influence anglo-russe en Perse, tout en attisant le Grand Jeu sur les marches indiennes, en Afghanistan. La compétition anglo-ottomane au Moyen-Orient complètera largement la confrontation alliée et allemande en Europe. Raisonnant également en termes de stratégie globale, Berlin pressait la Porte d’entamer des opérations pour obliger la Russie à détourner une partie de ses forces de la Pologne vers le Caucase, et la Grande Bretagne à renforcer la défense de Suez et de l’Egypte.

Dans les faits, le 16 novembre 1914, les ulémas lancèrent au nom du calife, commandeur des Croyants, un appel à l’Islam pour annoncer que tous les musulmans, de Crimée, du Turkestan, des Indes et d’Afghanistan devaient participer à la guerre, appel qui ne reçut une réponse que très modérée.

Au plan opérationnel, alors que l’armée turque subissait un grave revers dans le Caucase[2], une division britannique, en provenance des Indes, débarquait le 30 octobre sans rencontrer de résistance à l’embouchure du Chatt el-Arab et poussait jusqu’à l’embouchure du Tigre et de l’Euphrate , formant l’avant-garde des forces britannico-indiennes devant remonter le Tigre et marcher sur Bagdad, ralliant ainsi la Mésopotamie à l’Empire.

De leur côté, les Germano-turcs préparaient une offensive en direction du Canal de Suez, et cherchaient à soulever les populations contre la présence britannique. Cette offensive fut stoppée sur le Sinaï en 1915.

Si l’année 1915 donna plus lieu à des mesures d’organisation que par la conduite d’opérations décisives, l’année suivante fut, quant à elle marquée par un cinglant échec britannique en Mésopotamie, à Kut-el-Amara. Les éléments débarqués à Bassora ont été renforcés, si bien qu’à l’été 1916, le général Townshend reçoit l’ordre de progresser en direction de Kut-el-Amara, importante base turque sur la rive droite du Tigre, au sud de Bagdad, dont elle commande l’accès. Bien que jugeant ses moyens, 11 500 hommes insuffisants et inadaptés, Townshend voit ses ordres confirmés. L’offensive britannique débouche le 12 septembre, sous d’effroyables conditions climatiques, journées brûlantes et nuits glaciales. Le défenseur de Kut-el-Amara dispose de 10 000 hommes et de solides organisations défensives. Lancée le 27 septembre, l’attaque britannique réussit, et les Turcs se replient en ordre, jusqu’à la hauteur de Ctésiphon où ils infligent un très ferme coup d’arrêt aux Britanniques sui sont contraints de retraiter en direction de Kut-el-Amara.

C’est alors que les Turcs décident d’assiéger Kut-el-Amara, opération dont ils confient le commandement à Goltz Pacha, en fait, le commandant prussien Colmar von der Goltz, officier prussien au service des Turcs, qui va s’inspirer des techniques de siège mises en œuvre par Jules César à Alésia. En même temps qu’il établit un blocus étanche de la place, Goltz Pacha stoppe toutes les colonnes de secours britanniques qui ne peuvent secourir la place dont les stocks de vivres s’épuisent. Le 29 avril, à l’issue de 147 jours de siège, tous les vivres épuisés, la garnison britannique se rend aux Turcs. 13 000 soldats anglo-hindous sont faits prisonniers dont plus de la moitié périront dans les camps turcs dont les conditions de vie étaient abominables.

La réalisation effective du projet.

Le commandement britannique tirera tout de suite les enseignements de cet échec qui, exploité par une bonne propagande aurait pu briser tous les rêves d’influence régionale des Britanniques : il lui fallait amasser moyens et effectifs, de façon à établir localement un rapport de forces tel, qu’ils ne puissent que vaincre.

Ce fut chose faite l’année suivante, 1917, qui, si elle offre un bilan plus que mitigé sur le front français, voit les Britanniques marquer des points décisifs au Moyen-Orient.

Au début de l’année, le grand-duc Nicolas, commandant suprême russe en Asie centrale, était décidé à s’emparer du Taurus arménien pour, ultérieurement, être en mesure d’en déboucher en visant le Tigre de Diaberkir et ainsi attaquer la Mésopotamie par le nord, pendant que les Britanniques l’assaillieraient par le sud. Un fort corps de cavalerie russe était entré en Perse et était parvenu à Hamadan, à quelques 400 kilomètres au nord-est de Bagdad. Mais, à partir d’avril, la révolution russe avait désorganisé le commandement russe, si bien que le grand-duc Nicolas fut contraint de résilier son commandement.

Ce faisant, même si elle avait contraint les Britanniques à agir seuls, à moyen terme, la Révolution russe avait éliminé de la politique régionale un acteur majeur. En effet, visant les accès aux mers chaudes, les Russes auraient constitué un concurrent aux Britanniques qui auraient pu voir leurs projets hégémoniques contrariés par un adversaire cultivant les mêmes.

Disposant à présent d’une liberté d’action totale sur le théâtre moyen-oriental, les Britanniques purent agir simultanément en Mésopotamie  et en Palestine face aux Turcs, toujours conseillés par les Allemands. Anecdotiquement, les Britanniques se couvraient sur leur flanc sud, en déclenchant une révolte arabe dans le Hedjaz, où, si la portée de l’action de Lawrence, dit d’Arabie, fut largement exagérée, celle, réelle, de la mission militaire de liaison française dirigée par le colonel Brémond demeure, de nos jours, totalement oubliée. Engageant 120 000 hommes en Mésopotamie et 90 000 en Palestine, les Britanniques engagèrent un nombre considérable de plusieurs centaines de milliers d’unités auxiliaires et supplétives pour assurer la sûreté de leurs arrières et celles de leurs communications, tendues à l’extrême.

En Mésopotamie, le général Maude débouche au début de l’année par la rive droite du Tigre en direction de Kut-el-Amara qu’il avait trouvé abandonné et poursuit sur Bagdad où il entre le 14 mars. Suspendues au printemps et en été, à cause de la chaleur, les opérations reprennent en septembre. Les Turcs sont  battus à Ramadié, à l’ouest de Bagdad, le 26 septembre, bien que conseillés par Falkenhayn, l’ancien chef d’état-major allemand. Exploitant en direction de Mossoul, les Britanniques battent à nouveau les Turcs à Hit où ils stoppent temporairement leur progression.

En Palestine, sous le commandement de Murray, les forces britanniques venues d’Egypte, attaquent en direction de Gaza. Conseillés par les Allemands, les Turcs leur opposent une forte résistance, mettant à profit un système défensif cohérent, déployé entre la côte méditerranéenne et la mer Morte. Les Britanniques durent suspendre leur offensive après avoir subi de lourdes pertes. Ces positions ne sont enlevées que fin octobre, et, début décembre, Gaza, puis Jaffa tombent entre les mains des Britanniques. Le 11 décembre 1917, le général Allenby, commandant le théâtre moyen-oriental, peut faire son entrée à Jérusalem, symboliquement à pied, et pas à cheval.

Ces défaites successives avaient contribué à considérablement diminuer le prestige turc dans leurs possessions arabes dont les populations se rapprochaient de plus en plus des Britanniques dont le grand dessein de contrôler tous les territoires de l’Egypte à l’Inde était en train de prendre forme.

En 1918, le rapport de forces en faveur des Britanniques était encore plus écrasant que l’année précédente.

En Palestine, à la suite des revers de l’hiver, les missions de liaison allemandes ont pris le contrôle des forces ottomanes. Liman von Sanders commande les trois armées (aux effectifs squelettiques) du groupe Yldrim qui barrent la route aux Britanniques, sensiblement à hauteur de Jéricho, à une trentaine de kilomètres au nord de Jérusalem. Toutes les unités turques sont lamentablement équipées, et la discipline s’y est relâchée, le nombre global des déserteurs étant estimé à 300 000 hommes. Dans le camp britannique, Allenby disposait pour la Palestine de 200 000 hommes répartis en sept divisions d’infanterie, un corps de cavalerie mixte, dit corps du désert et un détachement français (colonel Piepape)[3].

En Mésopotamie, l’armée du général Marshall aligne six divisions (une blanche et six indiennes), une division de cavalerie et une foultitude d’unités non endivisionnées, soit environ 250 000 hommes face aux 33 000 combattants que peut aligner l’armée ottomane. Continuellement renforcée par les forces aux Indes, cette armée atteindra en mars 1918 les effectifs de 450 000 hommes, tous services confondus.

Enver Pacha. Crédit : DR.

En dépit de ce rapport de forces qui lui est éminemment défavorable, le commandement allemand qui « conseille » les Turcs, maintient ses forces disséminées et dispersées à travers toute l’Asie occidentale. Ayant récupéré ses possessions caucasiennes en profitant de la révolution russe, la Porte songe à établir une Confédération ottomane musulmane de part et d’autre de la Caspienne, et concentre deux « armées » dans la région de Mossoul[4], aux détriments de la Mésopotamie. En vain, Ludendorff cherchera-t-il à convaincre Enver Pacha, chef d’état-major ottoman, à regrouper ses moyens militaires dans le sud de la province pour protéger les pétroles de Bakou dont l’Allemagne a un besoin criant. Ludendorff, dont les armées occupent l’Ukraine après Brest-Litovsk, est obligé d’envoyer une division et demie depuis la Crimée en Géorgie.

Au cours du premier semestre de 1918, seule l’armée d’Allenby agit offensivement en Palestine. Le 9 mars, elle attaque les positions turques, mais elle échoue, en dépit de son écrasante supériorité. Ayant varianté son effort à l’est du Jourdain, elle y subit un nouvel échec et doit replier ses forces à l’ouest de la coupure.

Le Haut-Commandement britannique suspend alors ses attaques et remanie son dispositif. L’Armée de Palestine dirige deux divisions blanches vers le front français et reçoit en échange deux divisions de cavalerie indienne. L’armée de Mésopotamie se trouve également renforcée par des unités indiennes. Fin août, les effectifs britanniques globaux de Palestine, de Mésopotamie et d’Egypte s’élèvent environ à 900 000 hommes.

Allenby dispose en Palestine de 470 000 hommes (226 000 Anglais et Australiens, 118 000 Indiens et 128 000 Egyptiens). Il sait qu’il n’est opposa qu’à environ 30 000 hommes faiblement dotés en artillerie et dépourvus d’appui aérien. Il décide d’agir en force en ouvrant une brèche dans le dispositif germano-turc, le long de la bande côtière, de parcours facile.

À la mi-septembre, il concentre : à sa gauche, cinq divisions et, en deuxième échelon, son corps monté du désert ; au centre, deux divisions à cheval sur la route de Jérusalem ; à sa droite, une division de cavalerie, soutenue par quelques bataillons d’infanterie. Liman von Sanders pressent cette concentration, mais demeure dans l’ignorance de l’axe selon lequel il sera attaqué.

Le 19 septembre, la gauche britannique enfonce brutalement les deux faibles divisions turques qui lui font face, soit de l’ordre de 2 500 hommes. Le corps monté du désert exploite rapidement vers le nord et parcourt quarante kilomètres dans la journée. Au cours des journées suivantes, ce corps du désert disloque complètement la 8è armée ottomane, tandis que la 7se replie rapidement vers le nord. Poursuivant son exploitation sur une centaine de kilomètres, le corps du désert tombe sur les communications des débris de l’armée turque. Le 30 septembre, il entre à Damas où il capture la 4armée turque toute entière (20 000 hommes). Un détachement français entre dans Beyrouth, tandis que le corps monté du désert atteint Homs, le 16 octobre et Alep, le 25. Le commandement turc signe alors, le 30 octobre, un armistice à Moudros, le commandement français, Franchet d’Espèrey, n’en ayant été avisé que la veille.

Les conséquences. 

Devant cette débâcle, le gouvernement jeune turc démissionne. Izet Pacha, qui a pris le pouvoir à sa place, n’a qu’un désir, se séparer de l’Allemagne et se rapprocher de l’Entente en vue de conclure un accord avec l’Angleterre et la France. Il s’adresse aux deux à la fois, mais Londres prend les devants en ne considérant que ses seuls intérêts et agit isolément. Le général Towshend, le prisonnier de Kut-el-Amara, s’entremet entre les Turcs et l’amiral Calthope en négligeant les représentants français. Le gouvernement Clémenceau proteste, puis s’incline.

La Grande-Bretagne triomphe. Elle est désormais maîtresse de tout le Proche-Orient, devenu le Middle East. Les armées d’Allenby et de Marshal poursuivent leur progression vers le nord. La Turquie démobilise son armée de terre, interne sa flotte, livre ses garnisons d’Asie Mineure et de Tripolitaine et cède les côtes des Dardanelles. Allenby fait son entrée dans Antioche, au nord du golfe d’Alexandrette, et occupe les tunnels du Taunus. Marshal met la main sur Mossoul le 1er novembre et, le 16, sur Bakou. Le 13 novembre, la flotte alliée fait son entrée à Constantinople.

Ainsi, les armes ont parlé. L’armée britannique a conquis le Moyen-Orient où elle a battu l’armée ottomane. Mais, la force armée ne constituant qu’un moyen au service de la politique, qu’en est-il aux niveaux international et juridique ?

Anticipant largement la défaite turque, le gouvernement de Londres avait, la même année, en 1916, mis deux fers au feu, l’un par le Foreign office, les Accords (secrets) Sykes-Picot conclus entre diplomates accrédités, et l’autre, mis en œuvre par le Colonial office, la révolte arabe au profit de la dynastie hachémite en Arabie.

Les premiers mettaient en jeu Londres et Paris, la France ayant une longue tradition de défense des Chrétiens au Proche-Orient (Napoléon III était intervenu militairement au Liban en 1860). Tirant un trait droit depuis le nord d’Haïfa jusqu’à Mossoul, il était conclu que les territoires au sud de cette ligne reviendraient aux Britanniques, et, ceux au nord, à la France, avec un savant dosage de régions soumises à administration directe et d’autres, selon une forme de protectorat, respectant l’identité de la zone concernée. Il était également prévu que la France recevrait la Cilicie, en Anatolie Sud. Ces accords, secrets, conclus entre diplomates, n’ont jamais été diffusés, et encore moins, ratifiés. Le Foreign office, comme le Quai d’Orsay étaient en plein exercice de diplomatie de cabinet, en vigueur au siècle précédent.

Hussein ben Ali. Crédit : DR.

Parallèlement, le Colonial office, officiellement non au courant de la teneur des accords conclus par Sykes, encourageait le haut-commissaire britannique au Caire de faire intervenir le chérif du Hedjaz, Hussein, un prince hachémite, dans la guerre contre les Turcs, aux côtés des Britanniques. L’idée était de déclencher une révolte arabe dans la péninsule arabique, de nature à fixer le maximum de troupes turques qui, de ce fait, ne seraient pas présentes sur les théâtres principaux de Palestine et de Mésopotamie. Ainsi, les opérations majeures britanniques seraient flanc gardées sur leur flanc arabique. En contrepartie, le Colonial office promettait l’instauration d’un grand royaume arabe unifié, regroupant l’ensemble des possessions arabes ottomanes, depuis la péninsule arabique jusqu’aux confins du Caucase et aux bassins du Tigre et de l’Euphrate.

Il est manifeste que la mise en œuvre future et conjointe de ces accords se révélerait impossible, car fortement contradictoires entre eux. Au-delà de la duplicité britannique vis-à-vis de son allié français, réelle et bien évidente, il ne faut pas perdre de vue que l’exercice du jeu politique en Grande-Bretagne n’a jamais revêtu une forme centralisée comme en France. Ce qui parait incohérent pour un esprit cartésien et « jacobin » français, poursuivre deux voies différentes et antinomiques entre elles pour atteindre son objectif, est tout à fait courant et admissible pour un esprit anglo-saxon, marqué par un pragmatisme excluant tout dogmatisme. Vérité en deçà de la Manche, erreur au-delà, pour plagier Pascal ? Peut-être…

Quoi qu’il en soit, la France ayant fait valoir ses droits et un accord diplomatique, même secret, primant sur de vagues promesses, en 1920, la conférence internationale de San Remo confirme, en les aménageant sur les marges, les accords Sykes-Picot : la France, déjà présente à Beyrouth, se déploie en Syrie. À Dames, Gouraud, Haut-commissaire, expulse manu militari le prince hachémite qui s’y était installé, lequel va chercher refuge chez les Britanniques. Ceux-ci, en lieu et place d’un grand royaume arabe unifié, organisent à leur main, le Middle East. En effet, à San Remo, les Britanniques ont reçu mandat sur la Palestine et l’Irak.

Au même moment, le 10 août, le Traité de Sèvres conclu par les vainqueurs avec la Turquie, réalise un démembrement total de l’empire ottoman auquel se rallie le dernier Sultan, Mehmed VI, devenu un protégé des Anglais qui espèrent ainsi pouvoir contrôler les Détroits. Contre ce traité jugé inique, qui ne laisse en toute souveraineté à la Turquie qu’une faible partie de l’Asie mineure, le général Mustapha Kemal prend la tête du mouvement de résistance nationale. Il va aboutir à une reconquête méthodique de l’Asie mineure et à un rejet total des clauses acceptées à Sèvres par les représentants du Sultan.

L’année suivante, les Britanniques organisent une grande Conférence coloniale au Caire qui façonne le Moyen Orient britannique[5]. La Transjordanie, séparée de la Palestine, est érigée en émirat sous mandat britannique, et le trône en est confié à Fayçal, le prince hachémite chassé de Damas l’été précédent. Un autre prince hachémite est placé sur le trône à Bagdad, l’Irak étant également placé sous mandat britannique et, bien évidemment, c’est également un hachémite qui règne sur la péninsule arabique. La dynastie hachémite, protégée par Londres, ne régnera que peu de temps en Arabie, Ibn Séoud, vieil adversaire du chérif de La Mecque, et wahhabite convaincu, aura tôt fait de s’emparer du trône en 1924. Il y proclamera la naissance de l’Arabie saoudite.

En Egypte, Londres consent du bout des lèvres, en 1922, à y accorder une indépendance de façade, qui ne trompe personne, l’administration britannique conservant la haute main sur l’exercice des pouvoirs régaliens égyptiens.

Enfin, en 1924, par le traité de Lausanne, la Turquie kémaliste retrouve une complète souveraineté sur l’ensemble de l’Asie Mineure et sur les Détroits. Ceci constitue un échec pour Londres, qui escomptait bien contrôler les Détroits pour, a minima, les internationaliser. Finalement, la Convention de Montreux en laisse la souveraineté au jeune Etat turc, mais leur fonctionnement relève dans les faits d’une Convention internationale, ce qui vaut leur internationalisation.

Ainsi, dix ans après le déclenchement de la Grande Guerre, les Britanniques sont parvenus à leurs buts, modeler un Moyen-Orient à leur main, mais, si des potentialités énormes ne vont pas tarder à apparaitre avec le jaillissement du pétrole en Irak en 1927, de graves tensions subsistent et ne vont s’accroître rapidement, jusqu’à devenir des foyers de crise : en effet, suite à la déclaration Balfour de 1917, prenant position pour l’instauration d’un « foyer national » juif en Palestine, une vague migratoire juive s’est abattue sur la Palestine, arabe. Celle-ci crée des tensions identitaires qui vont culminer avant-guerre, en 1935, par une insurrection arabe en Palestine dirigée aussi bien contre la présence juive que contre le mandat britannique, assimilé à celle-ci. Par ailleurs, le « lobby » colonial britannique n’a jamais admis la légitimité de la présence française au Levant, ce qui, en 1941, à un moment où la France sera en position de faiblesse, va donner lieu à un épisode tragique entre la France de Vichy et les forces britanniques, auxquelles s’était joint un contingent de la France Libre, pour sauver ce qui pouvait l’être de la présence française au Levant. Finalement, les Britanniques manœuvreront pour une éviction totale de la France en mai 1945.

Le triomphe britannique au Moyen-Orient se révélera, dans la durée, être une victoire à la Pyrrhus, la Seconde Guerre mondiale sonnant à moyen terme le glas de la présence britannique dans la région. La débâcle diplomatique franco-britannique à Suez en 1956 sera pour Londres le commencement de la fin du Middle East britannique.


NOTES :    

  1. Exactement comme la France l’avait fait en Tunisie depuis 1881 (Traité de Bardo) et au Maroc depuis 1912 (Traité de Fès).
  2. Campagne au cours de laquelle la population  arménienne — chrétienne — fournit des renseignements utiles aux Russes, que la population paya d’une répression génocidaire, au terme d’une effroyable  déportation en zone désertique.
  3. Dans le cadre des accords Sykes-Picot, évoqués plus loin, la France avait obtenu mandat sur partie du Levant qui deviendra l’ensemble Syrie – Liban.
  4. Où le pétrole n’avait pas encore jailli.
  5. Ministre des Colonies, Churchill la qualifiera de « Conférence des Quarante voleurs », ce qui en dit long !
Colonel (ER) Claude FRANC
Colonel (ER) Claude FRANC
Saint-cyrien de la promotion maréchal de Turenne (1973-1975) et breveté de la 102e promotion de l’École Supérieure de Guerre, le colonel Franc a publié une dizaine d’ouvrages depuis 2012 portant sur les analyses stratégiques des conflits modernes, ainsi que nombre d’articles dans différents médias. Il est référent "Histoire" du Cercle Maréchal Foch (l’ancien "G2S", association des officiers généraux en 2e section de l'armée de Terre) et membre du comité de rédaction de la Revue Défense Nationale (RDN). Il a rejoint la rédaction de THEATRUM BELLI en février 2023. Il est âgé de 70 ans.
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