dimanche 26 mai 2024

DIÊN BIÊN PHU : Journal de marche du 14 avril 1954.

Nuit du 13 au 14 avril

22 h 00

Harcèlement des CR de Diên Biên Phu et ISABELLE. Mouvements suspects sur la face Ouest du dispositif et au Sud-Est ELIANE 2.

HUGUETTE 6 : la corvée quotidienne de ravitaillement subit d’importantes pertes

La piste d’aviation est coupée à son premier tiers par une tranchée Viet Minh.

HUGUETTE 1 : une tranchée Viet Minh est à 15 m des barbelés.

HUGUETTE 6, ELIANE 1 et 2 résistent encore.

Toutes les sonnettes de ISABELLE sont au contact.

Avion touché par la DCA au groupe Franche-Comté, le 594 ZC, pour la deuxième fois en 3 jours.

02 h 00

Diên Biên Phu : Harcèlement assez nourri par 105 retard et mortiers.

ISABELLE : Harcèlement par mortiers.

Mercredi 14 avril

06 h 15

Liaison réalisée avec HUGUETTE 6.

Médecin RONDY, blessé par éclats de mortier, soigné à l’antenne principale retourne le soir à son poste.

08 h 40

2e bataillon du 3e REI : Bataillon volontaire au complet pour sauter sur Diên Biên Phu sauf inaptes qui n’ont pas encore pu être détectés en raison de l’emploi actuel.

10 h 00

HUGUETTE 1 entourée à 15 m sur sa face Ouest par tranchées occupées, brèche de 3 m dans les barbelés sauf réseau intérieur. Dégagement en cours. Terrain d’aviation coupé au 1/3 Sud par tranchée à l’explosif à hauteur de DOMINIQUE 1 à mi-distance HUGUETTE 1 et 2. La tranchée vient du Nord-Est aboutit sur la piste même à la moitié de la bande et non au tiers.

Au Nord du terrain une tranchée venant du Nord-Est traverse la bande en direction de HUGUETTE 6.

Patrouille I1/3e DBLE en cours région Ouest de Ban Pa Pé.

Quelques contacts de nuit en sonnettes de ISABELLE et patrouilles VM.

WIEME

La 9e Cie du BT3 sur ISABELLE 1 participe aux sorties depuis son arrivée sur ISABELLE. Sur ordre du lieutenant-colonel LALANDE est envoyée le lendemain sur le PA ISABELLE 5 pour relever la Cie de partisans Thaïs commandée par le lieutenant WIÈME, dit Ruddère, qui est sur la point de flancher. Une précédente alerte avait déjà fait occuper par la 9e Cie le PA 5 ou elle avait eu des pertes.

240 tonnes dont 50 de vivres sont larguées. Mais un bombardement lors du ramassage détruit un tas de vivres non encore abritées. 300 kilos de fromage, 700 de thé, 450 de sel, 110 de chocolat et 5 080 rations de combat.

Quelques jours plus tôt, incendie de tout le stock de tabac.

Largage d’un groupe électrogène pour alimenter les postes émetteurs, les épurateurs et la lumière, mal arrimé mal emballé suivant les prescriptions s’écrase HS à l’arrivée ; n’est pas déplaçable pesant 1,2 t.

Plus d’essence pour faire le plein des chars.

Note sur le ravitaillement : Mission prioritaire de l’aviation.

Il est indispensable d’assurer de jour et de nuit la protection maxima des parachutages contre la DCA. Si les pilotes civils qui ont loué leurs services aux autorités françaises acceptent les risques, ils demandent avec raison une action efficace anti-DCA.

  • Attaque à priori par bombardiers de emplacements de DCA reconnus ou probables.
  • Présence pendant les parachutages des C-119 de chasseurs orbitant entre 6 000 ou 8 000 pieds : leur mission est de surveiller le sol, de signaler les départs de coups de DCA aux équipages et d’attaquer les emplacements ainsi décelés. Cette présence de chasseurs est très importante et tout doit être fait pour l’assurer ; si le temps est trop mauvais, il seront remplacés par des B-26 qui prendront en compte la mission.
  • Le centre de résistance doit participer au maximum par tirs d’artillerie et de mortiers à la neutralisation de la DCA. De nuit il est le seul à pouvoir protéger les parachutages.

L’envoyé spécial du Monde Max CLOS pose dès le 13 avril le problème du ravitaillement et des renforts que connait le camp :

Les parachutages de matériel et de ravitaillement sont devenus autant d’exploits individuels. Ils se font presque exclusivement de nuit et les lourds Dakota doivent passer une douzaine de fois à vitesse réduite, à très basse altitude au-dessus de l’étroite dropping zone essuyant le feu de la DCA pour lâcher leur chargement. Des renforts ont également été parachutés dans des conditions dramatiques. Imagine t’on l’exploit que représente un saut dans l’obscurité totale avec pour seul guide le faible éclat de quatre lampes de poche allumées à intervalles réguliers deux cents mètres plus bas.

Un des pilotes qui a participé à l’une de ces opérations nous a déclaré : « C’est un enfer. J’étais cramponné au volant, cherchant désespérément à repérer le centre même de la dropping-zone : la sueur coulait sous mon casque malgré le vent glacial. La moindre erreur et c’était quinze hommes déchiquetés sur les mines. Ils ont tous sauté sans hésiter. Chapeau ! »

Le ravitaillement devient problématique. L’intendance distribue 6 types de rations différentes (européenne, nord-africaine, vietnamienne, thaï, et PIM) Les vietnamiens considèrent le riz comme un aliment de base mais pas les européens, les nord-africains ne mangent pas de porc.

Pour éviter le manque de vitamine le béribéri et le scorbut le camp a été approvisionné en oignons crus et en fruits.

Il a été livré sur le camp : 

  • 791 tonnes de riz,
  • 195 tonnes de viande congelée,
  • 473 tonnes de pain,
  • 25 tonnes de légumes frais,
  • 623 194 rations individuelles de combat,
  • 22 760 rations de réserve,
  • 143 038 litres de vin,
  • 26 529 litres de Vinogel,
  • 60 kilos de moutarde,
  • 2952 tubes de dentifrice et 16 460 lames de rasoir soit environ en éliminant les Vietnamiens qui n’en utilisent pas, une à deux lames par homme pour trois mois de bataille.

La répartition des parachutage devient un problème difficile. Difficile choix entre les munitions, les hommes, le matériel, de santé, l’alimentation et les rechanges. 

Les vivres se retrouvent en fin de liste des priorités. Le rationnement alimentaire commence.

12 h 00

Eléments chargés dégager HUGUETTE 1 sont bloqués au Nord de DOMINIQUE 4 par un champ de mines et tirs violents de l’adversaire. Après replis de nos éléments, un matraquage est effectué sur les armes automatiques et mortiers repérés. Nouvelle action de dégagement en préparation.

Reconnaissance atteint Ban Co My sans contact mais se heurte sur ligne de villages de Ban Me à Ban Ban à forte résistance. 4 VM tués dénombrés, plusieurs blessés brancardés.

Le ravitaillement des PA HUGUETTE 6 et 1 prend des proportions inquiétantes, il faut mener de véritables opérations pour les ravitailler !

Pour franchir 200 mètres il faut 4 heures.

Pour atteindre HUGUETTE 6, ce qui reste d’un bataillon de légionnaires a dû se battre toute la nuit.

Demande recherche et neutralisation en priorité batterie de 4 pièces point TJ 942-658 gisement 1 400 à 1 600 millièmes. Distance 6 500 mètres repérage lueur son. Cette batterie effectue neutralisation efficace de nos batteries CR Nord.

Mission Photo HV 411 sur RB26 – 137 clichés droit 58 clichés gauches infrarouge

Mission difficilement utilisable. Il semble qu’un large voile se trouve sur le film. Mauvaise météo. La partie Ouest de la cuvette n’a pas été couverte. Recherche DCA dans la cuvette.

13 h 30

Message de De Castries à Hanoï : n° 07/01

Primo. Référence votre télégramme 19/30 (qui traite du parachutage du personnel) sort du GONO sera joué avant le 10 mai quels que soient les règlements sur l’entrainement de saut. Vous signale effectifs 1/13 DBLE – I/2 REI – 3/13 DBLE tenant face ouest sont respectivement 354, 380, 80.  I/4 RTM a deux compagnies valables tient le Sud-Ouest. Bataillon para dont effectif actuel avoisine 2 500 tiennent les autres faces et constituent les réserves – Stop – Secundo. Évolution des travaux menace HUGUETTE 1 et HUGUETTE 6. Tentative de dégagement HUGUETTE 1 menée ce matin s’est heurtée à nombreuses zones minées entre HUGUETTE 1, HUGUETTE 3 et HUGUETTE 5 et à des tirs de mortiers et d’artillerie. Sera reprise à la tombée de la nuit en même temps que la réparation de la piste d’atterrissage – stop – Tertio. À 08 h 00 le poste du régiment 102 a annoncé à ses subordonnés « attention il va se produire des affaires importantes » – stop – Quarto. Insiste encore pour largage chaque nuit de cinq avions de personnel. – stop. Fin.


La colonne du colonel GODART se met en route depuis Muong Saï et tente de remonter par la vallée de la Nam Ou jusqu’au confluent de la Nam Youm (la rivière de Diên Biên Phu).

Cette opération baptisée CONDOR est plus connue sous le nom de « colonne CRÈVECŒUR » du nom de celui qui en a eu l’idée.

Le projet de cette colonne va apporter une bouffée d’espoir à la garnison de Diên Biên Phu, mais elle va très vite se heurter à des difficultés considérables.

16 h 15

La totalité des coups reçus par ISABELLE proviennent de la position 993/618. Toutes lueurs de départ vue de ce point : 3 pièces de 105.

17 h 00

Harcèlement extrêmement nourri sur l’ensemble de la position. Nombreux coups sur les positions de batterie et sur les dépôts de vivres dont une partie est incendiée.

18 h 00

Message : Fourniture d’une première situation puis tous les 5 jours à 18 h 00 situation des effectifs présents GONO par unité et par catégorie. Situation demandée comportera seulement personnels valides et blessés légers non classés à évacuer + situation des blessés à évacuer.

Un message de Hanoï arrive : DE CASTRIES est promu général, LANGLAIS colonel, et BIGEARD lieutenant-colonel.

Il n’y a pas les galons correspondant, juste les étoiles de DE CASTRIES, celui-ci donne ses galons de spahis rouges à LANGLAIS qui les noircira à l’encre de chine.

Tuan Giao mentionne préparation de 2 000 tonnes de riz pour Juin, soit pour l’effectif actuel.

Entre le 5 et 14 avril

Les équipages des B-26 arrivent de France.

Bilan : 

  • Sur la face Ouest reste les débris de 3 bataillons de Légion : 814 hommes.
  • Un bataillon marocain à 2 Cies sur le Sud-Ouest.
  • Les autres faces sont tenues par les parachutistes : environ 2 500 hommes.

Le reste ne compte plus. Il reste environ 3 000 hommes en état de se battre. Au 12 mars ils étaient 11 000.

Depuis le 13 mars, 4 bataillons ont été parachutés.

Pascal PECCAVET
Pascal PECCAVET
Ancien pilote d'hélicoptère sur Gazelle au sein de l’aviation Légère de l’armée de Terre (ALAT) pendant 18 ans cumulant 2 500 heures de vol. Ancien combattant de la guerre du Golfe et de la Somalie. Attaché Principal d’Administration d’État dans l’Éducation nationale. Adjoint gestionnaire d’un établissement scolaire. Commissaire aux Armées de Réserve (en attente d'affectation). Membre de l’Union Nationale des Combattants de Saint-Paul-lès-Dax (Landes). Historien chercheur pour l'ECPAD. Historien "War Studies". Spécialiste de la guerre d’Indochine. A rejoint l'équipe rédactionnelle de THEATRUM BELLI en janvier 2024.
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2 Commentaires

  1. En voyage au Vietnam, il m était impossible de ne pas faire halte à Dien Bien Phu pour honorer nos soldats martyrs.
    J ai passé deux jours sur les positions 11 et 12 avril 2024 : Béatrice, Gabrielle, Anne Marie qui a failli disparaître avec l allongement de la nouvelle piste d atterrissage.
    Dominique dominee par la colossale statue staliniene ..
    Je me suis recueilli (avec mon epouse) au pied du monument aux morts près de la position Elianne1 mais quelle déception de ne pas trouver de cimetière Français dans ce lieu. Quelle tristesse .

  2. Effectivement, et cela est très triste, il existe très peu de cimetières militaires dans ces pays que ce soit les guerres de décolonisation que guerre mondiale.
    Ainsi durant la seconde guerre mondiale, dans l’ex union soviétique, plus de 1 700 000 allemands sont tombés. Une grande partie de ces cimetière ont été « rasés » au Bull dozer par les Russes. Il en a été de même pour les vietnamien après la guerre d’Indochine. Aujourd’hui, en Russie, il n’y a que 80 000 tombés recensées en Russie, tant dans des cimetières militaires que civils. Heureusement, dans d’autres pays, leurs souvenirs sont rappelés, non dans les régimes de l’époque, mais en tant qu’hommes, père, frère, et fils.
    Reposez en paix

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