Le 9 juillet 1817, jour anniversaire de la déclaration d’indépendance, une frégate quitte la baie de Barragán, au sud-est de Buenos Aires. Les Provinces-Unies du Río de la Plata cherchent alors à consolider une indépendance que la puissance espagnole menace encore. Le navire, La Argentina, va parcourir des milliers de milles nautiques, combattre sur trois océans et porter le drapeau bleu ciel et blanc jusqu’en Californie. À son commandement : Hippolyte Bouchard, un marin né en France qui a mis son expérience et son épée au service de la cause indépendantiste.
La mémoire collective retient surtout ses épisodes spectaculaires : la prise de Monterey, les raids sur les côtes du Pacifique, le tour du monde. Derrière ces images se pose pourtant une question moins explorée, et particulièrement intéressante pour l’histoire militaire : que peut faire un État aux moyens limités pour frapper un adversaire qui conserve un vaste réseau de positions et de communications maritimes ?
Un marin varois chez les Grenadiers de San Martín
Baptisé André-Paul Bouchard, il naît le 15 janvier 1780 à Bormes-les-Mimosas, près de Saint-Tropez. Embarqué très jeune sur des navires de pêche et de commerce, il sert ensuite dans la marine française contre les Anglais, notamment lors de la campagne d’Égypte et de l’expédition de Saint-Domingue. Il arrive à Buenos Aires en 1809, quelques mois avant la révolution de Mai, à laquelle il se rallie. Il participe aux premières opérations navales contre les royalistes, dont le combat de San Nicolás, le 2 mars 1811, qui s’achève sur une défaite de la petite flottille patriote.
Son parcours se lie ensuite à l’une des unités les plus emblématiques de l’indépendance : le régiment des Grenadiers à cheval, créé par José de San Martín. Au combat de San Lorenzo, le 3 février 1813, baptême du feu du régiment, Bouchard se distingue en s’emparant du drapeau royaliste ; San Martín salue lui-même sa conduite dans son rapport de bataille.
Le paradoxe mérite d’être relevé. La société de Buenos Aires vit alors au rythme des guerres napoléoniennes et se méfie de la France de Napoléon, qui a envahi l’Espagne et placé Joseph Bonaparte sur le trône. C’est pourtant un Français qui sert sous les ordres de San Martín, lui-même surnommé « el Mosiú » (« le Monsieur ») par certains Portègnes, en raison de son accent et de ses années passées en Europe. Deux hommes formés militairement sur le Vieux Continent, engagés dans une révolution qui se réclamait encore de la fidélité à Ferdinand VII, lient ainsi leur destin à l’émancipation sud-américaine. Bouchard n’est d’ailleurs pas le premier Français à marquer l’histoire du Río de la Plata : le Niortais Jacques de Liniers avait conduit en 1806 la reconquête de Buenos Aires face aux Britanniques.
La guerre de course, arme du faible
La guerre de course offrait aux Provinces-Unies un moyen de contester les intérêts maritimes espagnols sans disposer d’une grande escadre océanique. Munis d’une lettre de marque délivrée par l’État, les corsaires pouvaient capturer les navires ennemis, harceler leurs communications et contraindre l’Espagne à consacrer des ressources à la protection de ses routes et de ses possessions.
Bouchard s’y aguerrit aux côtés de l’Irlandais William (Guillermo) Brown, père de la marine argentine, lors de la campagne corsaire de 1815-1816 le long des côtes du Pacifique. Il reçoit ensuite le commandement de la frégate La Argentina.
La Argentina : un tour du monde sous pavillon corsaire
Partie pour une croisière prévue sur deux ans, la frégate traverse l’Atlantique Sud puis l’océan Indien. Dès le 19 juillet 1817, un incendie à bord l’oblige à une escale de réparation d’environ deux mois à Tamatave, à Madagascar, tandis que le scorbut décime l’équipage. Après le détroit de la Sonde et Java, La Argentina affronte des pirates malais, puis impose de fin janvier à fin mars 1818 un blocus devant Manille, cœur de la présence espagnole en Asie. En août 1818, elle mouille dans la baie de Kealakekua, à Hawaï, où Bouchard obtient du roi Kamehameha Ier la restitution de la corvette corsaire Santa Rosa, que son équipage mutiné avait cédée au souverain.
Tenir un navire de guerre en opérations aussi longtemps exigeait bien plus que de l’audace. Navigation, discipline, gestion des vivres, capacité de réparation : chaque avarie ou épidémie pouvait compromettre la mission. Et la distance avec Buenos Aires n’était pas seulement géographique : elle signifiait opérer sans aucune structure logistique capable d’apporter un soutien régulier. L’expédition ne fut ni une succession ininterrompue de victoires, ni exempte de controverses ; son importance tient à ce qu’elle a soutenu, sur une longue durée, une campagne navale à très grande distance de tout territoire contrôlé par le nouvel État.
Monterey : un drapeau sur la côte californienne
Renforcé par la Santa Rosa, Bouchard fait voile vers la Haute-Californie, alors espagnole. Ses navires sont aperçus devant Monterey le 20 novembre 1818. Après un premier assaut coûteux pour la Santa Rosa, la troupe débarquée s’empare de la ville le 24 novembre et l’occupe 6 jours, faisant flotter le drapeau des Provinces-Unies sur le presidio. Installations et biens espagnols sont détruits ou incendiés, puis la campagne se poursuit vers Santa Barbara, San Juan Capistrano et les côtes d’Amérique centrale.
L’épisode est devenu l’une des images les plus marquantes de la mémoire argentine ; une plaque posée dans le parc historique du Lower Presidio de Monterey pour le bicentenaire de la naissance de Bouchard en témoigne encore. Il faut pourtant en préciser la portée. Bouchard n’a pas conquis la Californie ni établi de présence argentine durable : l’occupation fut temporaire et s’inscrivait dans une campagne de course contre des positions espagnoles. L’opération démontre surtout qu’une petite force navale, opérant loin de ses bases, pouvait surgir à l’improviste sur une côte lointaine, frapper et contraindre les autorités locales à réagir. Elle ne conférait pas pour autant de supériorité navale : la course sème l’incertitude, interrompt les activités et oblige l’adversaire à disperser ses moyens, sans permettre d’occuper ni de contrôler durablement l’espace frappé.
Portée et limites de la course
Le 12 juillet 1819, La Argentina entre à Valparaíso, achevant une circumnavigation que l’Armada argentine reconnaît comme la première accomplie par un navire sous pavillon national. Le bilan doit toutefois être évalué avec prudence. Le nombre de navires capturés ou détruits ne suffit pas à mesurer l’impact stratégique d’une campagne : comptent aussi la valeur des objectifs atteints, la durée des perturbations, les ressources que l’adversaire a dû consacrer à sa protection et le rapport entre les effets obtenus et le coût de l’expédition.
Il ne faut pas davantage idéaliser Bouchard. Son parcours est marqué par la dureté des combats, les conflits de commandement et les controverses inhérentes à la course. À Valparaíso, Lord Cochrane, qui commande l’escadre chilienne, le fait arrêter ; un procès pour piraterie s’ouvre le 20 juillet 1819. Ses navires ne lui sont restitués qu’en décembre, sans l’argent ni le butin. L’épisode rappelle que la légitimité juridique des opérations, et la perception qu’en avaient les autres acteurs, faisaient partie du problème, même pour qui combattait sous lettre de marque.
Au service du Pérou
Bouchard reste fidèle à la cause indépendantiste et participe en 1820 à l’Expédition libératrice du Pérou conduite par San Martín. Sept ans après San Lorenzo, il retrouve son ancien chef dans une campagne visant à briser la domination espagnole sur l’un des principaux centres du pouvoir royaliste en Amérique du Sud. Lorsque San Martín crée la marine péruvienne, il lui confie la frégate Prueba, la plus importante unité de la nouvelle escadre. Bouchard combat encore lors de la guerre contre la Grande-Colombie (1828) et dirige un temps la marine péruvienne après la mort de l’amiral Martin Guise.
Retiré du service, il fonde une sucrerie dans la région de Nazca, où il est assassiné par l’un de ses domestiques le 4 janvier 1837. Ses restes, longtemps perdus, sont retrouvés en 1962 dans une crypte de l’église de l’hacienda San Javier, puis rapatriés à Buenos Aires à l’initiative d’une commission navale argentino-péruvienne. Ils reposent aujourd’hui au panthéon de la Marine, au cimetière de la Chacarita.
Un nom qui navigue toujours
La marine argentine a perpétué son nom sur plusieurs bâtiments : un dragueur de mines en 1936, un destroyer, puis l’actuel patrouilleur hauturier. Le destroyer ARA Bouchard (D-26), ancien USS Borie acquis auprès des États-Unis en 1972, appartient en 1982 au groupe opérationnel 79.3, aux côtés du croiseur ARA General Belgrano et du destroyer ARA Piedra Buena. Le 2 mai 1982, après le torpillage du croiseur par le sous-marin nucléaire britannique HMS Conqueror, le Bouchard participe avec d’autres unités argentines aux opérations de recherche et de sauvetage des naufragés. Les conditions météorologiques rendent la tâche ardue : la survie des hommes dépend autant de leur endurance dans les radeaux que de la capacité des navires à les localiser et à les recueillir. Le nom du marin français se trouve ainsi associé non seulement à la projection océanique de l’indépendance, mais aussi au devoir naval et à l’effort pour sauver des camarades.
Le lien franco-argentin s’est prolongé de manière très concrète au XXIe siècle. L’actuel ARA Bouchard (P-51) n’est autre que l’ancien L’Adroit, patrouilleur hauturier de type Gowind construit sur fonds propres par DCNS (aujourd’hui Naval Group) et mis à la disposition de la Marine nationale de 2011 à 2018. Cédé à l’Argentine, il a été remis à la marine argentine le 6 décembre 2019 à la base navale de Toulon, où le pavillon français a été amené et le pavillon argentin hissé. Il ouvrait une série de quatre patrouilleurs : les trois autres, neufs, ont été construits en France par Kership, coentreprise de Piriou et de Naval Group, et livrés entre 2021 et 2022. Le deuxième porte le nom de Piedrabuena, écho direct au destroyer qui naviguait aux côtés du Bouchard en 1982. Plus de deux siècles après le départ de La Argentina, un bâtiment conçu en France et baptisé du nom d’un marin né dans le Var patrouille ainsi l’Atlantique Sud.
Un trait d’union entre la France et l’Argentine
Bouchard incarne l’un de ces liens historiques qui unissent la France et l’Argentine de manière concrète, au-delà des relations diplomatiques ou commerciales. Sa ville natale ne l’a pas oublié : une première pierre commémorative y a été posée en 1983, et un buste offert par l’Argentine en 2009 accueille chaque 9 juillet, jour de la fête nationale argentine, une cérémonie réunissant élus, représentants diplomatiques argentins et marins des deux pays, prolongée par des festivités autour du tango et de la culture argentine. La France garde d’ailleurs une autre trace majeure de l’indépendance argentine : c’est à Boulogne-sur-Mer que San Martín, l’ancien chef de Bouchard, est mort en exil en 1850.
Le legs de Bouchard ne tient pas seulement au fait qu’un Français a combattu pour l’indépendance argentine. Il s’est construit avant tout au commandement de La Argentina : un navire, un drapeau et une expédition qui ont fait d’un marin varois l’un des protagonistes de l’histoire navale d’une nation sud-américaine. Que son nom continue de naviguer dans l’Atlantique Sud, des Malouines aux patrouilleurs construits en France, prolonge une mémoire partagée qui mérite d’être racontée.









