Au printemps 1915, alors que la Première Guerre mondiale entrait dans sa deuxième année et que les armées européennes s’enlisaient dans la guerre de tranchées, un événement pour le moins extraordinaire se produisit à Tiflis, capitale du gouvernorat de Transcaucasie de l’Empire russe (l’actuelle Tbilissi en Géorgie). Le gouverneur russe Ivan Mikhaylovich Strakhovsky, absorbé par les tâches administratives d’une région stratégique en temps de guerre, fut brutalement arraché à ses préoccupations quotidiennes par une nouvelle qui semblait surgir d’un autre âge.
Dans la cour de son palais se tenaient plusieurs dizaines de guerriers dont l’apparence aurait mieux convenu à une enluminure médiévale qu’au XXe siècle industrialisé. Casqués de fer, revêtus de cottes de mailles et de harnachements de cuir, armés de larges épées à double tranchant, de boucliers ronds et, pour certains d’entre eux, de quelques arquebuses et pétoires antiques, ces hommes semblaient avoir franchi les siècles pour surgir au cœur de la modernité. Sous les regards médusés des fonctionnaires russes et des employés géorgiens, ces guerriers s’adressèrent au gouverneur dans un dialecte caucasien approximatif, avec une question aussi directe que déconcertante : « Où est la guerre ? Nous avons entendu dire qu’il y avait la guerre. »
Ces hommes venus d’un autre temps étaient les Khevsours, un peuple montagnard géorgien originaire de la Khevsourétie, une région minuscule et extraordinairement isolée nichée au cœur des montagnes du Caucase, coincée entre la Géorgie au sud et les territoires tchétchène et ingouche au nord. Leur apparition anachronique au seuil de l’ère de la guerre industrielle, des mitrailleuses, de l’artillerie lourde et des gaz de combat, constitue l’une des anecdotes les plus fascinantes et les plus poignantes de la Grande Guerre.
Un peuple préservé par l’isolement
Pour comprendre cette extraordinaire rencontre entre deux époques, il faut remonter le fil d’une histoire qui plonge ses racines dans les profondeurs du Moyen Âge caucasien. Les Khevsours, partiellement évangélisés par sainte Nino dans la première moitié du IIIe siècle, vivaient dans un isolement quasi total dans leurs montagnes escarpées. Seuls trois cols, tous situés à plus de 3 000 mètres d’altitude et fermés huit mois sur douze par la neige, les pluies, les congères et les éboulements, permettaient d’accéder à leur territoire par de simples sentiers. Cette barrière naturelle était si efficace qu’il fallut attendre 1934 pour qu’une première route carrossable soit inaugurée entre la Khevsourétie et la Géorgie.
Dans ce sanctuaire montagnard, une population clairsemée de quelques milliers d’âmes seulement s’accrochait aux flancs des montagnes dans des forteresses, des hameaux et de modestes villages fortifiés nichés au fond des vallées. La société khevsour, dépourvue de seigneurs et de noblesse héréditaire, ne reconnaissait comme seules autorités que les chefs de clan, élus par leur parentèle masculine, ainsi que les chefs religieux des sanctuaires sacrés appelés « Khati ». Guerriers nés, les Khevsours avaient développé un art martial unique, le khridoli, qui combinait l’escrime à deux épées, l’escrime avec épée et petit bouclier, ainsi que des techniques de lutte et de boxe pratiquée d’une seule main, l’autre étant entravée dans la ceinture.
Une culture guerrière géorgienne authentique
L’histoire particulière des Khevsours prit un tournant décisif à la fin du XIIe siècle, lorsque leur territoire fut vassalisé par la reine géorgienne Tamar, une souveraine exceptionnelle qui régna de 1160 à 1213 et entra dans l’histoire de son pays sous le titre de « roi » Tamar le Grand. Cette femme de fer de la légendaire dynastie des Bagration porta la Géorgie à son apogée territoriale, un sommet qu’elle ne devait plus jamais retrouver par la suite. Confrontée à la poussée inexorable des Turcs seldjoukides, Tamar décida de constituer un glacis d’États vassaux, pour la plupart musulmans, destinés à jouer le rôle de principautés tampons entre la Géorgie chrétienne et les Turcs musulmans. La Khevsourétie, peuplée de guerriers redoutables, faisait partie intégrante de cette stratégie défensive en constituant un rempart montagnard aux frontières du royaume.
Les Khevsours développèrent ainsi une culture militaire unique, préservée par l’isolement géographique extrême de la région. Pendant que le reste de l’Europe évoluait à travers les siècles, adoptant de nouvelles technologies militaires, passant de l’armure de plates au mousquet puis au fusil moderne, les Khevsours continuaient de transmettre de génération en génération les techniques de combat et l’équipement de leurs ancêtres géorgiens. Ils devinrent ainsi, sans en avoir conscience, les gardiens vivants d’une tradition militaire médiévale géorgienne, préservée intacte comme dans une capsule temporelle naturelle.
Leur société présentait des caractéristiques remarquables qui les distinguaient du reste de la Géorgie. Ils mêlaient christianisme orthodoxe et pratiques païennes ancestrales jusqu’au XVIIe siècle, croyant notamment en un dieu qui résidait dans un chêne géant. Leur dialecte géorgien, presque inchangé depuis l’époque médiévale, constituait un véritable trésor linguistique. Ils pratiquaient également une coutume amoureuse unique appelée sts’orproba, une forme de relation platonique nocturne entre jeunes gens qui devaient faire preuve d’une chasteté absolue, puisque les mariages étaient arrangés dès la naissance.
Le mythe romantique des « croisés perdus »
Il est important de noter qu’une légende romantique s’est développée au XIXe siècle, prétendant que les Khevsours descendaient de croisés francs envoyés par la reine Tamar. Ce mythe, né des observations d’officiers russes comme Arnold Zisserman et popularisé par l’aventurier américain Richard Halliburton dans son livre « Seven League Boots », reposait sur la ressemblance superficielle entre les armures khevsour et celles des chevaliers médiévaux européens.
Zisserman lui-même avait d’ailleurs pris soin de préciser dans ses mémoires : « Mais, je le répète, ceci n’est qu’une proposition, pas un fait. » Malheureusement, cette précaution fut rapidement oubliée, et le mythe se propagea, alimenté par l’imagination occidentale et son goût pour l’exotisme romantique.
Les historiens contemporains, notamment Ryan Sherman de l’Université Cornell, ont démontré de manière définitive que cette théorie est fausse. Les Khevsours sont authentiquement géorgiens, et leur culture militaire médiévale résulte uniquement de la préservation de traditions caucasiennes anciennes due à leur isolement géographique extrême. Les Géorgiens eux-mêmes n’ont d’ailleurs jamais accordé le moindre crédit à cette théorie, reconnaissant les Khevsours comme l’un des peuples montagnards les plus fiers et les plus authentiques de leur nation.
Lorsque, au printemps 1915, les échos lointains de la Grande Guerre parvinrent enfin dans les vallées reculées de Khevsourétie, ces guerriers montagnards y virent l’appel à remplir leur devoir ancestral de protecteurs des marches de la Géorgie. Pour eux, le tsar de Russie représentait le protecteur de la chrétienté orthodoxe. Lorsqu’ils apprirent qu’il était en guerre contre l’Empire ottoman turc, ils comprirent que le moment était venu d’honorer la mission défensive que leurs ancêtres avaient assumée pendant des siècles aux frontières du monde chrétien.
La scène qui se déroula dans la cour du palais du gouverneur Strakhovsky dut être profondément troublante pour tous les témoins présents. D’un côté, des fonctionnaires de l’Empire russe, représentants d’une nation engagée dans le premier conflit industrialisé de l’histoire, une guerre de mitrailleuses, d’obus de 420 mm, de gaz toxiques et d’avions de combat. De l’autre, des guerriers géorgiens vêtus d’armures qui n’avaient pas changé depuis l’époque médiévale, équipés d’armes blanches et d’armes à feu que leurs contemporains occidentaux auraient jugées tout juste dignes d’un musée. Cette confrontation brutale entre deux univers, deux conceptions de la guerre séparées par sept siècles de progrès technologique, devait créer un choc culturel et temporel d’une intensité rare.
Les témoins russes et géorgiens, frappés par l’apparence de ces guerriers, crurent voir des chevaliers médiévaux surgis du passé. Leur équipement – cottes de mailles, casques de fer, boucliers ronds, larges épées – ressemblait effectivement à celui que portaient les combattants du Moyen Âge partout en Europe et au Proche-Orient. Mais il s’agissait en réalité de l’armure traditionnelle géorgienne, préservée intacte par des siècles d’isolement dans les montagnes du Caucase.
L’énigme du destin des guerriers khevsours
On ignore malheureusement les détails précis de ce qui advint ensuite. Les archives russes de l’époque, si tant est qu’elles mentionnent cet épisode de manière détaillée, n’ont pas été largement diffusées, et les témoignages directs manquent. La réaction du gouverneur Strakhovsky face à cette situation inédite n’est pas documentée avec précision. Comment réagit-il devant ces guerriers d’un autre âge ? Tenta-t-il de les équiper d’armes modernes ? Les intégra-t-il dans des unités régulières de l’armée impériale russe combattant sur le front du Caucase contre les Ottomans ? Ou préféra-t-il les renvoyer dans leurs montagnes en invoquant quelque prétexte administratif, conscient que ces hommes, aussi courageux fussent-ils, ne pourraient survivre longtemps face à l’artillerie moderne et aux fusils à répétition ? L’histoire ne le dit pas clairement.
Ce qui rend cette anecdote particulièrement poignante, c’est le contraste absolu entre l’héroïsme archaïque qu’elle incarne et la réalité de la guerre moderne telle qu’elle se déroulait en 1915. Au moment même où ces guerriers khevsours, animés d’un esprit chevaleresque et d’une conception médiévale du combat, se présentaient pour défendre la chrétienté, des millions d’hommes s’entre-tuaient dans les tranchées de France, de Belgique et de Pologne, non plus au corps à corps avec l’épée et le bouclier, mais à distance, à coups d’obus tirés depuis des batteries invisibles situées à plusieurs kilomètres, asphyxiés par des gaz mortels ou fauchés par des rafales de mitrailleuses.
Sur le front du Caucase lui-même, où les armées russes et ottomanes s’affrontaient dans des conditions épouvantables, la guerre avait déjà montré son visage industriel et meurtrier. Les batailles de Sarıkamış en janvier 1915 et les combats autour de Van au printemps de la même année avaient fait des dizaines de milliers de morts. Dans ce contexte, des guerriers équipés d’armures médiévales ne pouvaient représenter qu’un anachronisme touchant, un témoignage vivant d’une époque révolue. Alors que l’Europe occidentale vivait à l’heure de la seconde révolution industrielle, des peuples entiers, isolés dans des régions reculées du monde, continuaient d’exister dans des cadres culturels et matériels appartenant à des époques révolues. Les Khevsours ne constituaient pas une reconstitution historique, un spectacle pour touristes ou une survivance folklorique édulcorée : ils incarnaient une authentique continuité historique, un fil direct reliant le XXe siècle au Moyen Âge géorgien, maintenu intact par l’isolement géographique et la fidélité culturelle.
Cette rencontre de 1915 marque symboliquement la fin d’un monde. Les Khevsours, gardiens involontaires d’un héritage militaire médiéval géorgien, furent confrontés à la réalité brutale de la modernité. Leur équipement, qui avait fait ses preuves pendant des siècles dans les combats montagnards du Caucase contre les incursions venues du nord et de l’est, était parfaitement adapté à leur environnement et à leur mode de combat traditionnel. Dans les vallées étroites et sur les sentiers escarpés de Khevsourétie, un guerrier en cotte de mailles armé d’une épée et d’un bouclier pouvait efficacement défendre un col ou une forteresse. Mais face aux armées industrialisées du XXe siècle, ces armures et ces épées n’étaient plus que des reliques d’un passé révolu, incapables d’offrir la moindre protection contre les balles de fusil Mosin-Nagant ou les éclats d’obus.
Au-delà de son caractère extraordinaire et presque fantastique, l’anecdote des Khevsours pose des questions profondes sur la nature de la tradition, de la fidélité et du devoir. Ces hommes qui traversèrent leurs montagnes pour rejoindre une guerre dont ils ne comprenaient probablement pas les véritables enjeux politiques et économiques, animés uniquement par un serment ancestral de défense des frontières et une conception sacrée du combat, représentent une forme pure et sans doute anachronique de l’honneur guerrier. Dans un conflit qui allait définir le XXe siècle par sa brutalité industrialisée et son caractère total, l’apparition de ces guerriers géorgiens d’un autre temps constitue un paradoxe historique saisissant.
La mémoire et le mythe
L’histoire des Khevsours ne s’arrête pas en 1915, mais leur apparition spectaculaire dans la cour du gouverneur de Tiflis reste gravée dans la mémoire collective comme l’un des moments les plus surréalistes de la Première Guerre mondiale. Elle rappelle que l’histoire ne progresse pas de manière uniforme et linéaire, que des poches de temps différent peuvent coexister simultanément, et que la modernité n’efface pas toujours instantanément les héritages du passé. Les Khevsours furent probablement les derniers hommes à se présenter au combat avec un équipement qui aurait été familier aux guerriers géorgiens du XIIe siècle, fermant ainsi définitivement un chapitre de l’histoire militaire humaine qui avait duré près d’un millénaire. Leur culture unique, préservée par l’isolement géographique, allait progressivement s’estomper au cours du XXe siècle, sous l’effet de la modernisation forcée de l’époque soviétique et de l’ouverture de leur région au monde extérieur.
Il est remarquable que cette histoire authentique et déjà extraordinaire ait eu besoin d’être embellie par le mythe romantique des « croisés perdus ». Les Khevsours, en tant que peuple guerrier géorgien ayant maintenu vivantes les traditions militaires de leurs ancêtres pendant des siècles dans les montagnes les plus reculées du Caucase, représentent déjà un phénomène historique et culturel fascinant. Leur fidélité à leurs coutumes, leur art martial unique, leur dialecte archaïque et leur mode de vie préservé constituent un témoignage précieux sur la capacité des cultures humaines à résister au temps lorsque les circonstances géographiques le permettent.
L’anecdote de 1915, dépouillée de ses embellissements mythiques, conserve toute sa puissance évocatrice : celle de la rencontre tragique entre une tradition guerrière ancienne et la guerre moderne industrielle, entre la fidélité à un mode de vie ancestral et l’inexorable marche de l’histoire. Les Khevsours qui descendirent de leurs montagnes ce printemps-là incarnaient littéralement la fin d’une époque, le dernier souffle d’un monde guerrier qui avait régné pendant des millénaires et qui s’apprêtait à disparaître définitivement dans les carnages mécanisés du XXe siècle.






