Le général Giap : un stratège, un patriote…


L’IRSEM organisait à l’Ecole militaire un séminaire ce 14 novembre 2013 sur le thème « Le général Vo Nguyen Giap : quelle analyse stratégique ? ». Sa tenue pouvait inspirer un questionnement légitime sur son opportunité dans une enceinte militaire française. Il était donc intéressant de s’y rendre pour voir et écouter.

L’assemblée assez nombreuse comprenait d’ailleurs un nombre important de personnes vietnamiennes et chacun sait comme la communauté militaire a toujours été sensible au peuple vietnamien, à ses souffrances (il n’y avait pas que des « colonialistes exploiteurs »), au développement de relations fortes et chaleureuses.

Le panel du séminaire était représenté par Claude Blanchemaison, ambassadeur de France à Hanoi entre 1989 et 1993, Hugues Tertrais, professeur d’histoire contemporaine de l’Asie à Paris 1 Panthéon Sorbonne et Pierre Journoud, chercheur à l’IRSEM. Les uns et les autres ont écrit un ou plusieurs ouvrages sur l’Indochine, le Vietnam et Giap.

Qui était le général Giap et anecdotes paradoxales

Le général Vo Nguyen Giap est décédé le 4 octobre à Hanoï, à l’âge de 102 ans. Originaire du centre du Vietnam, fils de mandarin, il s’engage très tôt dans la lutte contre le pouvoir colonial français. Il rejoint le parti communiste vietnamien dès les années 30. Avec Ho Chi Minh, il participe à la résistance contre l’occupation japonaise et fonde l’armée populaire vietnamienne en 1944, dont il sera le chef jusqu’en 1991. Il était profondément attaché à la culture française et parlait parfaitement notre langue.

Trois intervenants ont donc débattu sur Giap, sur ce qu’il avait été, son influence et donc sa vie. Bien sûr, beaucoup d’anecdotes ont été évoquées qui laissent à la fois une impression de respect entre les ennemis d’hier et des ambiguïtés.

Je citerai ces témoignages de l’ambassadeur Blanchemaison. Le 14 juillet 1989, le général Giap, vice-premier ministre, demande à être invité par l’ambassade de France quelques heures avant les cérémonies alors que le gouvernement vietnamien y assistait rarement. Il vient en civil avec son épouse, demande à chanter la Marseillaise avec l’assemblée, demande la parole et appelle au développement d’une nouvelle coopération franco vietnamienne.

En février 1991, 100 marsouins parachutistes viennent pour quatre mois au profit du film de Schoendorffer sur Dien Bien Phu. Plusieurs milliers de soldats vietnamiens y participeront aussi sur un terrain militaire à 80 KM d’Hanoi. Rien n’aurait pu être fait sans l’accord implicite de Giap. Une minute de silence sera faite pour tous les morts de DBP lors de la présentation du film à Hanoi.

Quelles sources pour la réflexion stratégique de Giap ?

La question est aussi de savoir si Giap est le stratège brillant tel qu’il est reflété par ses victoires. Il rencontre Ho Chi Minh en 1940, crée les premiers maquis, contribue à la création du PCI. Sans aucune formation militaire, il est nommé en 1948 général de corps d’armée à 37 ans, rang que Giap occupait encore le jour de sa mort.

Du point de vue militaire, ses succès, selon le panel, sont cependant à partager avec Ho Chi Minh. Le soutien de l’étranger (URSS, Chine) ne peut être ignoré (conseillers et matériels) et a beaucoup apporté à la victoire de Dien Bien Phu. Aujourd’hui, la Chine revendique cette victoire par la stratégie employée qui visait à disperser les forces françaises.

Ce que je remarque surtout est que Giap était professeur d’histoire. Outre la culture stratégique vietnamienne séculaire acquise face à la Chine (guérilla et guerre juste dès le XIe siècle, conquête des coeurs et des esprits au XIIIe siècle, liens entre le politique et le militaire), les  écrits militaires de Mao Tsé Tung (il traduit mi-1930 du chinois en vietnamien les ouvrages sur la guerre révolutionnaire), la source d’inspiration de Giap est sans aucun doute Napoléon 1er. En cette veille de commémoration de la victoire d’Austerlitz le 2 décembre prochain, il est bon de le rappeler. Cependant, malgré ce qui été parfois écrit, Clausewitz n’a pas été une source d’inspiration car il n’aurait pas été lu avant 1945-1947.

Giap a donc montré une grande passion pour l’histoire militaire française. Quand je constate la place de plus en plus limitée de l’histoire militaire consacrée à la formation des officiers pour des raisons budgétaires, aurons-nous des stratèges de la valeur du général Giap pour les conflits de demain, même si la réflexion historique ne me semble pas être un critère suffisant. Cela pourrait être l’objet d’un débat : comment former et déceler les stratèges de nos guerres futures, bien sûr pour les gagner et non pour les perdre ?

Les interventions dans la salle ont aussi permis de souligner le rôle peu connu de Giap en Algérie à qui le Vietnam du Nord adressera des armes. Pendant la guerre d’Algérie, des usines secrètes fabriquent des armes au Maroc avec l’aide de techniciens vietnamiens et bulgares. Des experts vietnamiens entrainent les forces en Egypte et en Libye. La guerre révolutionnaire ne s’est pas arrêtée à la fin de la guerre d’Indochine conformément à l’idéologie communiste.

Un impair diplomatique incompréhensible

Le vibrant hommage du Ministre des Affaires Etrangères, Laurent FABIUS, a choqué : « J’ai appris avec émotion le décès du Général Giap. Ce fut un grand patriote vietnamien, aimé et respecté par tout son peuple pour le rôle éminent et fondateur qu’il a joué pour l’indépendance de son pays (…) » (Cf. Communiqué du 5 octobre 2013)

Ce qui a choqué tient sans doute en deux points : d’abord qualifier Giap de grand patriote. Or l’idéologie communiste a toujours combattu le patriotisme et Giap était un communiste vietnamien de la première heure. Le Monde dans sa page nécrologique du 7 octobre 2013 ne s’y trompe en qualifiant Giap de « nationaliste militant » et non de patriote, débat d’actualité récent (Cf. Discours du président de la République du 7 novembre 2013).

Le second point est l’absence de compassion dans ce communiqué à l’égard des soldats français. Sur 36 979 prisonniers des forces françaises, 26 225 sont morts dans les camps, soit un taux de mortalité de 72%. Comment appelle-t-on quelqu’un qui a au moins laissé commettre cette extermination ? N’y aurait-il pas un crime de guerre si je me réfère au procès de Nuremberg et à la Charte de Londres notamment dans sa partie consacrée aux prisonniers de guerre condamnant « (…) les assassinats ou les mauvais traitements des prisonniers de guerre (…) ».

J’admets tout à fait que les forces armées de l’époque y compris les nôtres n’ont pas toujours été exemptes de reproches. Cependant les actes de  repentances ont plutôt eu lieu de notre côté sauf erreur de ma part (Cf. aussi http://www.anapi.asso.fr/index.php/vie-dans-les-camps). Cette complaisance n’entre-t-elle pas dans une certaine raison d’Etat pour reprendre un échange récent avec de jeunes étudiants de sciences-po mais est-elle encore acceptable dans notre démocratie du XXIe siècle ?

Pour conclure, comme 2014 sera une année de commémorations, quelle sera donc la place du soixantenaire de la bataille de Dien Bien Phu, année aussi de la fin de la guerre d’Indochine (et du début de la guerre d’Algérie) ? Quels honneurs rendre à des soldats qui se sont battus jusqu’à la limite de leurs forces pour une cause parfois bien obscure, aux  ordres du gouvernement de l’époque ?

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