LIVRE : « Corps à corps – Le combat rapproché pendant la Première Guerre mondiale » (auteur : Dimitri Chavaroche).

Publié en novembre 2025 aux éditions Passés Composés, « Corps à corps – Le combat rapproché pendant la Première Guerre mondiale » de Dimitri Chavaroche s’impose comme une contribution originale à l’historiographie du premier conflit mondial. En 256 pages, l’historien relève un défi historiographique considérable : restituer la réalité des affrontements à l’arme blanche et au contact direct, ces moments d’une violence extrême que l’imaginaire collectif associe volontiers aux corps francs immortalisés par le film « Capitaine Conan » de Bertrand Tavernier.

Pendant longtemps, les historiens se sont accordés sur un point : la rareté des combats à l’arme blanche durant la Grande Guerre. Cette guerre industrielle, marquée par l’artillerie lourde, les mitrailleuses et les gaz de combat, semblait avoir relégué la baïonnette et le couteau au rang de symboles anachroniques. Pourtant, Dimitri Chavaroche démontre que cette vision mérite d’être profondément nuancée. Loin d’être anecdotiques, ces affrontements rapprochés constituaient une réalité quotidienne du front, particulièrement lors des coups de main, du nettoyage des tranchées et des combats dans les boyaux souterrains.

L’auteur s’inscrit au cœur des débats historiographiques contemporains qui, depuis les années 2000, utilisent précisément ces combats comme grille de lecture pour analyser les violences de guerre. Ces affrontements servent d’arguments pour valider ou réfuter des concepts fondamentaux de l’histoire de la Grande Guerre : la brutalisation des sociétés européennes, la culture de guerre, ou encore la question du mutisme des sources face à l’indicible du combat. Chavaroche apporte une contribution décisive à ces discussions en proposant une analyse minutieuse fondée sur un corpus documentaire exceptionnel.

La grande originalité de l’ouvrage réside dans son approche méthodologique. Dimitri Chavaroche, docteur en histoire formé à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, refuse la hiérarchisation traditionnelle des sources. Contrairement à une tendance historiographique qui privilégiait les documents officiels au détriment des témoignages personnels, l’historien redonne toute leur légitimité aux récits des combattants.

Les témoignages de soldats français et allemands engagés dans ces luttes mortelles sont placés au centre de l’analyse, sans pour autant négliger les sources militaires officielles. Cette double approche permet de croiser les perspectives et de restituer la complexité de ces moments où les hommes s’affrontaient au couteau, à la grenade, à la pelle, voire à mains nues. L’auteur réussit ainsi à dépasser le prétendu « mutisme des sources » : les combattants n’étaient pas muets face à l’horreur, mais leurs paroles ont longtemps été considérées avec méfiance par une partie de la communauté historienne.

L’ouvrage ne se contente pas d’une approche théorique. Chavaroche nous fait pénétrer dans les espaces concrets où se déroulaient ces affrontements : les parapets des tranchées, les boyaux étroits, les cratères d’obus transformés en positions défensives, les abris souterrains où l’obscurité amplifiait la terreur. Cette géographie minutieuse du combat rapproché permet de comprendre comment les contraintes spatiales déterminaient les modalités de l’affrontement et influençaient les armes utilisées.

L’historien établit avec précision les conditions, les lieux, les acteurs et le déroulement de ces combats. Il distingue les différents types d’engagement : les coups de main planifiés par le commandement pour maintenir l’esprit offensif des troupes, le nettoyage des positions conquises, les rencontres fortuites dans le no man’s land, ou encore les combats défensifs lors des assauts ennemis. Chaque situation imposait ses propres contraintes tactiques et psychologiques.

Soldats américains à l’entrainement durant la Grande Guerre.

Au-delà de l’analyse tactique, « Corps à corps » explore une dimension anthropologique fondamentale : l’expérience vécue par les combattants. Comment se prépare-t-on mentalement à tuer un homme au couteau ? Quelles techniques gestuelle développe-t-on dans l’urgence du combat ? Quelle place occupe la peur dans ces moments où la mort se donne et se reçoit à bout portant ? Comment les soldats intègrent-ils après coup ces épisodes traumatisants dans leur récit de guerre ?

Chavaroche analyse les imaginaires qui entouraient ces combats, tant chez les combattants que dans l’arrière. La figure du guerrier primitif, du barbare sanguinaire, côtoie celle du héros sacrificiel. L’auteur montre comment la propagande s’emparait de ces épisodes pour construire des récits nationaux opposés, chaque camp accusant l’autre de sauvagerie tout en valorisant la bravoure de ses propres soldats.

Une attention particulière est portée aux corps francs, ces unités spécialisées créées en 1916 pour mener les opérations de coups de main. Basées sur le volontariat, disposant d’un statut particulier au sein de l’armée, ces troupes d’élite bénéficiaient d’avantages matériels et échappaient au service ordinaire de tranchée pour se consacrer exclusivement à l’entraînement et aux raids en terrain ennemi. Leur existence même témoigne de l’importance stratégique accordée par le commandement au combat rapproché, contredisant ainsi la thèse de sa marginalité.

En définitive, l’ouvrage de Dimitri Chavaroche renouvelle notre compréhension de la violence combattante durant la Grande Guerre. Il démontre que la guerre de position n’était pas seulement une guerre d’usure menée à distance par l’artillerie, mais aussi une succession d’affrontements brutaux où les hommes se trouvaient confrontés à la réalité physique de l’adversaire. Cette dimension du conflit, longtemps minimisée, révèle toute la complexité de l’expérience combattante et enrichit notre vision d’une guerre qui demeure, plus d’un siècle après son déclenchement, un objet d’étude inépuisable.

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Corps-à corps – Le combat rapproché pendant la Première Guerre mondiale, Dimitri Chavaroche, Éditions Passés/Composés, 256 pages, 23 €.

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