Dans la nuit du samedi 3 janvier, les États-Unis ont lancé l’opération « Absolute Resolve » avec pour objectif de capturer le président vénézuélien Nicolás Maduro. Cette intervention, conduite par surprise, s’est soldée par un succès tactique indéniable et a même pu paraître, vue de l’extérieur, d’une exécution presque « aisée ».
Une telle impression de facilité a rapidement nourri des commentaires et des interprétations parfois hâtives. Pourtant, derrière cette apparente simplicité se dissimule en réalité toute la complexité propre aux opérations spéciales de ce niveau. L’attaque n’a rien eu d’improvisé : elle a été préparée de longue date, coordonnée entre de multiples acteurs et surtout rendue possible par un travail de renseignement approfondi mené en amont.
Il convient donc de revenir en détail sur son déroulement. En s’appuyant sur les éléments actuellement disponibles, mais aussi en prenant en compte les nombreuses zones d’ombre qui demeurent, nous proposons d’analyser cette opération sous l’angle technique et tactique afin d’en mieux comprendre la logique, les difficultés et les enseignements.

Les faits
L’opération paraît avoir débuté par une cyberattaque de grande ampleur visant le système électrique de la capitale. Celle-ci a provoqué des coupures de courant sur de vastes secteurs de Caracas, plongeant une partie importante de la ville dans l’obscurité. Cette interruption a très probablement eu pour effet secondaire de perturber les communications militaires vénézuéliennes et de ralentir les temps de réaction des forces locales.
Parallèlement, un dispositif aérien exceptionnel a été mis en place. Plus de 150 aéronefs militaires — drones, avions de chasse, bombardiers et plateformes de commandement et de guerre électronique — auraient été mobilisés. Les moyens engagés comprenaient notamment des F-18E/F Super Hornet, des F/A-18G Growler spécialisés dans le brouillage, ainsi que des F-35, F-22 et bombardiers B-1B, appuyés par des avions radar E-2D et divers drones de surveillance. Ces appareils auraient décollé d’une vingtaine de bases américaines et de navires de la Marine, afin de constituer une couverture permanente autour du territoire vénézuélien.
Selon les sources, une partie des chasseurs aurait longé les côtes à très basse altitude, parfois à moins de 50 mètres au-dessus de l’eau, afin d’échapper à la détection radar quand d’autres sources parlent d’appareils qui auraient, au contraire, évolué à haute altitude[1], prêts à intervenir en cas d’apparition de menaces. Dans tous les cas, les plateformes radar, les avions de guerre électronique et les ravitailleurs sont demeurés en altitude pour assurer la coordination et le soutien du raid.
Les autorités américaines ont indiqué avoir entrepris, dès les premières heures, le démantèlement et la neutralisation des systèmes de défense aérienne du Venezuela, « en utilisant des armes pour garantir le passage en toute sécurité des hélicoptères chargés de l’assaut ». Un responsable américain a précisé que les frappes visaient principalement des installations radar et des tours de transmission radio, considérées comme les éléments critiques du dispositif adverse.
À ce stade, les images disponibles permettent de confirmer la destruction d’au moins un système sol-air de type Buk-M2E déployé sur la base aérienne de La Carlota, qui semblait être le seul équipement de ce type présent dans ce secteur. Des destructions ont également été constatées sur six bases militaires, dont au moins une installation dédiée aux transmissions. En revanche, aucun des sites radar connus du pays ne semble, pour le moment, avoir été frappé de manière identifiable.
Les séquences visuelles diffusées montrent par ailleurs que les hélicoptères américains ont ouvert le feu sur certaines cibles à proximité immédiate de leur objectif. Cela témoigne de quelques foyers de résistance, restés toutefois isolés et dépourvus d’armements adaptés pour s’opposer efficacement à des aéronefs modernes.

Les capacités de détection radar vénézuéliennes
Depuis plusieurs années, l’armée vénézuélienne s’est effectivement équipée de radars de fabrication chinoise, notamment des JYL-1 et un ou deux exemplaires du radar de très longue portée JY-27. Toutefois, la surveillance de l’espace aérien du pays repose encore très largement sur un parc de radars d’origine occidentale, parmi lesquels figurent des systèmes AN/TPS-70, ATCR-33, ASR-11, ASR-23SS, ATCR-44 ou encore STAR 2000.
Au regard de ce réseau de détection diversifié, et compte tenu surtout du nombre particulièrement élevé d’appareils américains mobilisés, il paraît peu vraisemblable que leur présence soit passée inaperçue. Une force aérienne de cette ampleur ne peut être dissimulée durablement. Même en tenant compte de l’engagement de plateformes dites « furtives » (F-35, F-22), la furtivité radar ne rend pas un aéronef invisible : elle vise avant tout à retarder sa détection et à compliquer son suivi.
Or, le volume d’appareils non furtifs engagés dans l’opération était tel que le déploiement de forces américaines ne pouvait être ignoré. Cette démonstration de puissance a sans doute été délibérée. Elle ne laissait en effet guère d’espoir à l’aviation militaire vénézuélienne, qui est restée à l’écart et n’a pas tenté de s’opposer au raid.
La poignée d’appareils qui auraient éventuellement pu être mis en vol en urgence n’aurait, de toute façon, eu aucune chance face à une telle armada. Une confrontation directe se serait apparentée à une mission suicide quelque soit les qualités des appareils ou des pilotes. Fait révélateur, les deux principales bases aériennes du pays, celles abritant les avions de chasse F-16 et Su-30MK2V, ont d’ailleurs été épargnées par les frappes américaines, signe que Washington ne considérait pas la force aérienne adverse comme une menace très importante.

La défense sol/air vénézuélienne
Beaucoup se sont étonnés de l’absence de réaction de la défense sol-air vénézuélienne. Sur le papier, celle-ci peut paraître relativement bien dotée. Pourtant, elle demeure en réalité peu nombreuse pour un pays dont la superficie représente environ 1,6 fois celle de la France.
L’arsenal connu se compose principalement de deux batteries de longue portée S-300VM « Antey-2500 », de neuf systèmes mobiles de moyenne portée 9K317M2 Buk-M2E, d’une quarantaine de systèmes plus anciens S-125 Pechora-2M, aujourd’hui largement dépassés, ainsi que de quelques centaines de pièces d’artillerie antiaérienne telles que les ZU-23-2. À cela s’ajoutent plusieurs milliers de missiles sol-air portables, dont le statut réel — disponibilité, maintenance, niveau de formation des opérateurs — reste difficile à établir. La présence de systèmes russes de défense rapprochée Pantsir-S1 a parfois été évoquée, mais leur livraison n’a jamais été confirmée de manière formelle.
Il faut également souligner que les systèmes S-300VM constituent des équipements complexes et exigeants en matière de soutien technique. Plusieurs observateurs estiment que ces deux batteries ne sont probablement pas pleinement opérationnelles, en raison d’un entretien insuffisant, en particulier pour leurs radars d’acquisition et de conduite de tir. De façon plus générale, l’armée vénézuélienne souffre de lacunes chroniques en matière d’entraînement, de disponibilité des pièces détachées et de maintenance régulière de matériels hétérogènes.
Dans ces conditions, il est vraisemblable qu’une partie seulement des moyens annoncés était effectivement opérationnelle. Le dispositif n’apparaissait donc pas comme une menace insurmontable pour une opération américaine très limitée géographiquement, conduite par surprise et sur un laps de temps réduit.
Dès lors, l’absence de réaction s’explique assez logiquement. Entre la neutralisation préalable des rares systèmes sol-air déployés dans la zone d’intervention, le faible niveau d’entraînement des forces locales et la désorganisation engendrée par la cyberattaque ayant affecté le réseau électrique, il n’est pas surprenant que la défense antiaérienne vénézuélienne soit restée muette.

Scénario possible et probable des opérations
D’après les informations disponibles, le dispositif aérien américain serait demeuré dans l’espace aérien international. Sa mission n’aurait pas été de pénétrer le territoire vénézuélien, mais bien de couvrir et de sécuriser un raid héliporté conduit à très basse altitude. Les hélicoptères chargés de l’assaut auraient ainsi progressé sous les faisceaux radar afin de retarder au maximum leur détection.
Dans ce schéma, les avions radar E-2D Hawkeye jouaient un rôle central, assurant la surveillance de toute activité aérienne adverse et en particulier la détection d’éventuels décollages de l’aviation vénézuélienne. Parallèlement, les appareils spécialisés de guerre électronique F/A-18G Growler étaient chargés de brouiller ou de neutraliser les systèmes sol-air susceptibles d’être activés dans la zone des opérations.
Les chasseurs de supériorité aérienne F-22 Raptor et les F-18E/F Super Hornet constituaient la principale couverture air-air. Ils devaient être prêts à intercepter tout aéronef hostile tentant de s’opposer au raid. Compte tenu du rapport de forces, une réaction vénézuélienne se serait heurtée à des moyens très supérieurs et aurait été extrêmement risquée.
Les avions furtifs F-35 auraient été utilisés pour fournir un appui-feu complémentaire. Leur moindre détectabilité radar permettait de s’approcher d’éventuelles cibles mobiles sans s’exposer outre mesure, tout en apportant une capacité de frappe de précision supplémentaire si nécessaire.
De leur côté, les bombardiers B-1B ont très probablement tiré des missiles à distance de sécurité, selon un mode dit « stand-off », afin de traiter des objectifs préalablement désignés : dépôts logistiques, centres de commandement, installations de transmissions ou équipements de défense aérienne. Les drones assuraient quant à eux la surveillance en temps réel au plus près de l’action, permettant d’éclairer la situation tactique et, le cas échéant, de délivrer eux aussi des frappes ponctuelles.
L’ensemble de ce dispositif visait à garantir aux forces américaines une maîtrise complète du ciel tout en restant à distance du territoire. Les frappes contre certaines bases et infrastructures, combinées à la cyberattaque initiale sur le réseau électrique, ont contribué à désorganiser profondément la chaîne de commandement vénézuélienne et à réduire drastiquement ses capacités de réaction.
Ce très haut niveau de préparation révèle une connaissance fine des moyens militaires locaux et du comportement de la cible, Nicolás Maduro. Il suggère un travail de planification mené sur une longue période et rend crédibles plusieurs hypothèses : infiltration préalable d’agents américains, retournement d’officiers ou complicité interne ayant facilité la préparation et l’exécution de la mission.
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Cette opération militaire constitue une démonstration remarquable du niveau de préparation et de compétence opérationnelle atteint par l’armée américaine, niveau dont peu de nations seraient aujourd’hui capables. L’ampleur des moyens engagés ne doit toutefois pas être sous-estimée : un déploiement de forces particulièrement important a été nécessaire afin d’assurer à la fois un effet pleinement dissuasif et une protection maximale aux unités chargées de conduire l’assaut.
Les forces américaines ont tiré parti d’un différentiel de puissance écrasant en leur faveur, d’une planification très minutieuse et d’un adversaire déjà fortement affaibli sur les plans militaire et institutionnel. Dans ce contexte, certaines comparaisons apparues dans les médias doivent être considérées avec prudence. L’opération ne saurait notamment être assimilée à l’assaut aéroporté russe sur la piste d’Hostomel au début de l’année 2022. Si l’objectif initial — de s’en prendre à la tête d’un état — peut sembler comparable, la finalité et l’environnement opérationnel étaient profondément différents. L’armée ukrainienne de 2022 disposait en effet de capacités, d’équipements et d’un niveau d’entraînement sans commune mesure avec ceux des forces vénézuéliennes actuelles.
Il convient enfin de rappeler qu’à ce stade, l’opération « Absolute Resolve » n’a pas entraîné de changement de régime au Venezuela. Le pouvoir chaviste demeure techniquement en place et les États-Unis n’ont pas, pour l’heure, déployé de troupes destinées à prendre le contrôle du pays. Le succès tactique obtenu ne préjuge donc pas des évolutions politiques à venir ni des conséquences stratégiques de plus long terme.
Vidéos de l’US Navy.







