Menaces hybrides, haute intensité, drones et intelligence artificielle, grands programmes, dissuasion avancée, industrie de défense, alliances européennes, recrutement… Catherine Vautrin passe en revue tous les chantiers du réarmement français. Et la ministre des Armées refuse tout déclinisme : « la France a su anticiper ». Explications. Une interview exclusive de notre partenaire Marine & Océans.
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Madame la ministre, où nos armées sont-elles principalement engagées et pour quelles missions ? Comment jugez-vous la menace aujourd’hui ? Faut-il craindre un conflit majeur pour la France à court terme et avec qui ?
Distinguons d’abord ce qui se passe sur le territoire national et hors de nos frontières. En France, plus de 13 000 militaires sont engagés avec Sentinelle (NDLR : mission intérieure de lutte antiterroriste) bien sûr, l’opération Harpie (NDLR : lutte contre l’orpaillage illégal) en Guyane, mais aussi pour assurer la sûreté aérienne et la sauvegarde maritime. Les armées interviennent également lorsque les Français en ont besoin, comme à Mayotte ou cet été face aux incendies. À cela s’ajoutent 9 000 militaires des forces de souveraineté dans nos territoires ultramarins.
À l’étranger, plus de 3 000 militaires sont pré-positionnés, notamment à Djibouti et aux Émirats arabes unis. Nous l’avons vu récemment : c’est un atout majeur pour réagir en cas de crise. Nos opérations extérieures mobilisent quant à elles plus de 2 400 militaires. Aujourd’hui, notre effort porte d’abord sur l’Europe, dans le cadre de l’Otan, notamment dans les États baltes et en Roumanie, mais aussi au sein de missions européennes.
Nous restons également présents au Moyen-Orient et en Afrique. S’agissant des risques, je préfère parler de menaces au pluriel.
L’hybridité est omniprésente, via les cyberattaques, sabotages, campagnes de désinformation ou tentatives de déstabilisation. La France, comme ses alliés, y est confrontée, avec des adversaires de plus en plus désinhibés. Le terrorisme, non plus, n’a pas disparu.
Enfin, nous devons nous préparer à l’hypothèse d’un conflit de haute intensité. Ma responsabilité est de faire en sorte que nos armées soient prêtes, quel que soit l’adversaire. C’est tout le sens de notre effort de réarmement.
À l’examen du budget 2026, le rapporteur spécial du Sénat Dominique de Legge a de nouveau constaté l’indisponibilité de nombreux matériels, le caractère toujours limité des stocks de munitions et de pièces, et des lacunes persistantes en matière de défense sol-air et de drones. Pourquoi l’argent voté arrive-t-il si lentement sur le terrain, et quels sont les arbitrages les plus difficiles du budget 2027 ?
Fin 2027, en une dizaine d’années, nos armées auront reçu 46 Rafale, 14 A330 MRTT Phénix, 24 A400M Atlas, 5 frégates multi-missions et 2 frégates de défense et d’intervention, 6 patrouilleurs outre-mer, 5 sous-marins nucléaires d’attaque de classe Suffren, plus de 1 000 Griffon, plus de 500 Serval et plus de 170 Jaguar. Près de 100 chars Leclerc auront également été rénovés. Le réarmement est donc bien à l’œuvre !
Nous devons maintenant accélérer. L’actualisation de la loi de programmation militaire que j’ai portée au Parlement identifie précisément les axes d’effort que vous mentionnez, les munitions, la défense sol-air et les drones.
Sur ce dernier point, le projet de loi de finances pour 2027 prévoit plus de 700 millions d’euros pour doter nos forces terrestres, navales et aériennes de drones. Il consacre également plus de quatre milliards d’euros aux munitions et plus d’un milliard à la défense sol-air et à la lutte anti-drone. C’est très concrètement ce que permet l’actualisation de la LPM : accélérer sur les capacités dont nos armées ont besoin.
Si l’adoption du budget 2027 était retardée, ces nouvelles commandes ne pourraient pas être passées et nos armées seraient privées de capacités essentielles. J’en appelle à la responsabilité de chacun.
« La vitesse d’intégration de l’innovation
sur le champ de bataille est un levier
de supériorité opérationnelle. »
Le Sénat a récemment publié un rapport concluant à l’impréparation de la France à la « guerre des robots »1. Plus largement, la France est-elle prête à la guerre des drones, des robots et de l’intelligence artificielle ?
Les conflits récents nous le démontrent chaque jour : la vitesse d’intégration de l’innovation sur le champ de bataille est un levier de supériorité opérationnelle. En Ukraine, la robotisation du champ de bataille est une réalité ; au Moyen-Orient, l’intelligence artificielle est employée massivement pour accélérer la décision opérationnelle.
Mais si les conditions matérielles des conflits changent, la nature de la guerre, elle, demeure. Nos exigences éthiques doivent rester inchangées : la personne humaine conserve la responsabilité de l’emploi de la force.
Je précise que ces capacités sont déjà dans nos armées. Pendragon est par exemple la première unité robotique autonome de l’armée française, 60 drones et 15 robots commandés par un seul homme, qui rejoindra un régiment de l’armée de Terre dès l’été 2027. Grâce aux travaux du Pacte drone, nous avons commandé en mai 5 000 drones du combattant, après les 1 000 de 2025. Nous avons lancé au début de l’année l’initiative Arcadia, un écosystème de commandement et de contrôle intégrant l’IA pour accélérer l’analyse et la prise de décision militaire, tout en préservant notre souveraineté. Enfin, l’Agence de l’innovation de défense (AID) accélère le plan quantique ministériel pour que notre pays puisse toujours garder un temps d’avance.
Espace, cyber, fonds marins, influence : où en sont les armées françaises dans ces champs de conflit ?
Aujourd’hui, il n’y a pas de conflit sans dimension spatiale, sans lutte informationnelle ni compétition dans les profondeurs marines.
Partout, il nous faut pouvoir agir. Dans tous ces domaines, la France a su anticiper. Ne cédons pas aux sirènes du déclinisme ! Le Comcyber conduit depuis près de dix ans de véritables opérations militaires. Dès 2022, le ministère s’est doté d’une stratégie de maîtrise des fonds marins, puis, en juin 2025, d’une stratégie pour la très haute altitude, entre 20 et 100 km, où évoluent ballons atmosphériques, planeurs et missiles balistiques.
Dans la lutte informationnelle, la France dispose de capacités interministérielles structurées de détection et de riposte. Dans le spatial, elle s’appuie sur une excellence scientifique et technologique reconnue et sur une interaction civilo-militaire particulièrement dense. J’étais ainsi en juillet à Kourou, symbole de cette puissance spatiale duale. La France avait d’ailleurs créé dès 2019 le Commandement de l’espace, avant tous ses partenaires européens.
Ces ambitions sont financées : la LPM actualisée consacre 4 Md€ au cyber et 1 Md€ à l’intelligence artificielle de défense. Sous les mers, elle garantit notre liberté d’action dans le deuxième espace maritime mondial : j’ai décidé en juillet l’acquisition d’une douzaine de drones de surface et sous-marins supplémentaires ainsi que l’affrètement de navires porteurs de drones. Enfin, le spatial de défense représentera à lui seul 1 Md€ en 2027. Notre avance est donc bien réelle. Ma priorité est de la conserver.
« La LPM actualisée consacre 4 Md€
au cyber et 1 Md€ à l’intelligence
artificielle de défense. »
Le programme d’avion de combat du futur (SCAF) semble avoir vécu, du moins dans sa version franco-allemande. Quelle conséquence pour la France ? Où en sont les autres grands programmes – char du futur (MGCS), porte-avions de nouvelle génération (PA-NG), SNLE 3G… – au regard des contraintes budgétaires que nous connaissons ?
La France dispose aujourd’hui de la seule filière industrielle en Europe capable de concevoir et produire un avion de chasse de manière autonome. L’essentiel des investissements réalisés sur le SCAF nous permettra de poursuivre les travaux sur l’avion de combat de 2040.
Nous soutenons pleinement le projet franco-allemand de char du futur, le MGCS. Ce programme connaît néanmoins des retards, et nous avons fait le choix de lancer une capacité intermédiaire pour éviter toute rupture capacitaire en 2037, date de retrait du service des chars Leclerc. Cette capacité est d’emblée pensée comme préfiguratrice du système MGCS dont elle est la première brique. Il ne s’agit pas de concevoir le dernier char d’une génération passée, mais bien du premier système d’armes d’une génération future, dont la connectivité sera une capacité clé.
Le PA-NG France Libre préparera, lui, le combat naval du futur. Dès 2027, nous lancerons à Toulon les travaux nécessaires à son accueil, avec une transformation profonde de la base navale. C’est indispensable : certains bassins utilisés aujourd’hui ont plus de deux siècles !
Enfin, le SNLE 3G est un investissement majeur pour notre dissuasion. Le premier doit être livré à l’horizon 2037, avant le renouvellement progressif de nos quatre sous-marins actuels.
Ces programmes représentent des investissements considérables. Qui dit investissement, dit activité et emplois dans nos territoires. Pour ne prendre que l’exemple du SNLE 3G, près de 200 entreprises, 400 compétences et 3 000 personnes sont mobilisées partout en France, pour plusieurs décennies.
Que peut-il sortir du dialogue proposé aux Européens sur la dissuasion nucléaire française ?
La dissuasion avancée permet de matérialiser la dimension européenne de la dissuasion nucléaire française. Elle permet ainsi de créer une communauté stratégique à travers des échanges réguliers de niveau politique mais aussi de niveau opérationnel via, notamment, la participation à des exercices à dimension nucléaire. Ces coopérations bilatérales permettront également de réaliser, le cas échéant, des déploiements de circonstance d’éléments de forces stratégiques chez nos partenaires. Cette dispersion sur le territoire européen apportera de la profondeur stratégique à nos forces et compliquera les calculs de nos adversaires. Elle renforcera ainsi la sécurité de la France et de l’Europe. Elle s’accompagne de la nécessité de s’articuler avec les forces conventionnelles. C’est ce qu’on appelle l’épaulement stratégique. C’est un symbole fort de la responsabilité que nous endossons pour la sécurité du continent européen. Je rappelle que la dissuasion avancée exclut tout partage de la décision d’engager les armes nucléaires, qui relève du seul président de la République. Elle est complémentaire de la dissuasion de l’Otan.
« J’attends des industriels qu’ils maîtrisent
leurs coûts et renforcent leur compétitivité. »
Qu’attendez-vous des grands industriels de la défense ? À la lumière de la guerre en Ukraine, envisagez-vous par ailleurs de donner aux PME de la BITD un rôle plus direct dans la contractualisation avec l’État et dans la production, et non plus seulement celui de sous-traitants des grands groupes ?
Revenons sur ce qu’est la BITD : plus de 4 500 entreprises, dont une dizaine de grands maîtres d’œuvre industriels, et plus de 240 000 emplois non délocalisables. Nos grands systèmes – avions de chasse, sous-marins, chars de combat – sont naturellement confiés à ces maîtres d’œuvre. Mais derrière chacun d’eux, il y a tout un tissu de PME et d’ETI. Plus de 400 entreprises participent par exemple à la production d’un Rafale !
L’État dialogue avec toute cette chaîne, du grand groupe à la start-up. J’échange régulièrement avec les industriels, les fédérations professionnelles et les entreprises, et j’ai demandé une attention particulière aux start-ups, qui sont nos champions de demain, à l’image d’Harmattan AI, première licorne française de défense. J’attends aussi des industriels qu’ils maîtrisent leurs coûts et renforcent leur compétitivité : c’est l’objectif de la cellule de « cost killing » que j’ai demandée à la DGA.
Toutes les entreprises ont leur rôle à jouer dans le réarmement de la France et de l’Europe : trouver des financements, produire davantage, innover. Les grands groupes ont en outre la responsabilité d’entraîner et d’accompagner leurs sous-traitants. Notre exigence reste la même : que la BITD réponde, in fine, aux besoins opérationnels d’une armée d’emploi.
Quelle part les investisseurs financiers, institutionnels ou particuliers, doivent-ils prendre dans le financement de l’effort de défense ?
Pour défendre nos intérêts, nous devons produire, pour produire, nous devons développer nos capacités industrielles et technologiques, et pour les développer, nous devons les financer. Il y a encore quelques années, financer la défense était un tabou, quand ce n’était pas interdit !
Nous avons notamment rassemblé dans un dialogue de place investisseurs privés et réseaux bancaires pour lever les blocages de financement que nos PME et ETI nous pointaient. J’attends également des investisseurs qu’ils se mobilisent pour soutenir notre industrie de défense.
Aujourd’hui, les résultats sont probants, nous l’avons déjà constaté lors du premier bilan en avril dernier : en 2025, le financement des entreprises françaises de la défense a progressé de 26 %, pour atteindre 46,6 Md€.
Plus de 30 véhicules d’investissement dédiés à la défense ont été créés en 12 mois, soit davantage que sur les 30 dernières années.
Les représentants bancaires, assureurs et industriels de la défense, les institutions, dialoguent, à travers notamment le club des investisseurs de défense animé par la DGA.
Nous devons poursuivre certains travaux, par exemple dans l’investissement au profit de la deeptech, technologies de la guerre de demain : le ministère a un rôle d’accompagnement, c’est l’une des raisons de l’accélération du plan quantique ministériel.
« Ce que nous voulons aujourd’hui, c’est
renforcer le pilier européen de l’Alliance. »
Les États-Unis affirment régulièrement vouloir se désengager de la sécurité de l’Europe. Quelle forme doivent prendre les alliances entre pays européens pour donner plus d’autonomie stratégique à l’Europe ?
Nous, alliés européens, sommes profondément attachés à l’Otan. C’est une alliance politique et militaire indispensable à notre sécurité. Ce que nous voulons aujourd’hui, c’est renforcer le pilier européen de l’Alliance. Cela signifie être davantage capables d’assurer nous-mêmes notre sécurité, de réduire nos dépendances et de disposer d’une base industrielle de défense européenne plus solide.
Nous montrons aussi que les Européens savent agir lorsque la situation l’exige. C’est le sens des coalitions ad hoc auxquelles nous participons, comme la coalition des Volontaires pour l’Ukraine ou la mission maritime dans le détroit d’Ormuz.
Pour l’une, il s’agit de la sécurité du continent et de son intégrité territoriale ; pour l’autre, de la sécurité de nos approvisionnements et de nos intérêts. Dans les deux cas, c’est la même logique : des Européens capables de prendre davantage leur part dans leur propre sécurité.
Dans quels domaines, et avec qui, convient-il d’accélérer les partenariats stratégiques de la France et les coopérations opérationnelles ?
Nous renforçons nos coopérations avec tous nos alliés, en Europe comme au-delà. Et nous le faisons d’abord avec nos partenaires stratégiques : l’Italie dans le cadre du traité du Quirinal, le Royaume-Uni avec Lancaster House, l’Allemagne avec le traité d’Aix-la-Chapelle, ou encore la Pologne avec le traité de Nancy.
Mais il n’existe pas un modèle unique de coopération. Nous adaptons nos partenariats à nos besoins opérationnels et à nos priorités stratégiques. Cela peut concerner la dissuasion, avec dix partenaires européens ; le domaine naval, avec l’Inde ou l’Indonésie ; ou encore l’espace, avec Singapour et l’Allemagne.
Je veux aussi citer la Suède et la Grèce, avec lesquelles nous construisons des partenariats d’avenir pour la sécurité de l’Europe, sur son flanc Nord comme sur son flanc Sud. Il faut souligner des coopérations particulièrement intégrées, comme avec la Belgique, avec laquelle nous avons atteint un très haut degré d’intimité opérationnelle et industrielle.
Face à des menaces qui se durcissent, aucun pays européen ne peut agir seul. Notre force, c’est aussi la densité de nos alliances et notre capacité à agir ensemble.
Notes :
- Sénat, commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, rapport d’information « La guerre des drones : l’urgence d’un sursaut stratégique français », Ronan Le Gleut, Hélène Conway-Mouret et Étienne Blanc.










