La guerre a toujours été un laboratoire pour les armes, les systèmes et les doctrines, autrement dit pour l’apprentissage organisationnel. La Première Guerre mondiale a accéléré l’adoption de la mitrailleuse et ouvert la voie au char ; la Seconde a porté la guerre mécanisée et les grandes opérations blindées à une échelle inédite ; le Vietnam a consacré l’hélicoptère comme outil de manœuvre. La guerre en Ukraine, elle, a fait du drone bien plus qu’une nouvelle plateforme. Son impact ne se limite pas à l’ajout de capteurs, de munitions rôdeuses ou de capacités de frappe à bas coût sur le champ de bataille : il tient surtout à la manière dont il a contraint les organisations militaires à apprendre à combattre autrement.
Ce processus peut être analysé à travers le prisme de la vitesse d’apprentissage militaire (VAM, ou Military Learning Velocity) : non pas la vitesse à laquelle apparaît une nouvelle arme, mais celle à laquelle une organisation militaire identifie un problème, en tire des enseignements, modifie ses procédures, intègre les capacités existantes et transforme cet apprentissage en une nouvelle manière d’opérer, avant de recommencer à partir du résultat obtenu.
C’est précisément sous cet angle que l’opération Vivaldi est intéressante. Non que les Ukrainiens aient découvert les robots terrestres (UGV), les drones lourds ou la guerre électronique : aucun de ces éléments n’est nouveau, et les systèmes terrestres sans équipage étaient déjà employés pour la logistique, l’évacuation ou l’appui. Ce qui semble changer avec Vivaldi, c’est l’échelle de leur emploi et la fonction opérationnelle qui leur est confiée. Pour la première fois, du moins d’après les informations disponibles à ce jour, ces systèmes paraissent intégrés à une opération de pénétration en profondeur d’une manière qui interdit de les considérer comme une simple capacité d’appui. La question n’est donc plus de savoir ce qu’un robot peut faire, mais ce qui se passe lorsqu’une organisation militaire commence à concevoir une opération autour de ce que les robots peuvent faire.
Du soldat aéroporté au robot : changer le premier échelon
Pendant des décennies, une pénétration en profondeur menée par hélicoptère ou par avion reposait sur une prémisse fondamentale : le premier élément à pénétrer sur les arrières ennemis était composé d’êtres humains. La logique est connue : insérer une force suffisamment loin pour contourner le dispositif tactique adverse, s’emparer d’un point précis ou le tenir, établir une tête de pont et survivre jusqu’à l’arrivée des forces terrestres chargées de consolider la percée. Toutes proportions gardées, on pourrait y voir une sorte de Market Garden miniature : une force insérée loin derrière les lignes ennemies, contrainte de tenir pendant une fenêtre opérationnelle limitée jusqu’à la jonction avec le second échelon.
La guerre contemporaine a profondément bouleversé cette équation. La prolifération des capteurs, des drones, des moyens de communication et des systèmes de frappe transforme la profondeur, qui offrait autrefois une protection relative, en véritable zone de destruction (kill zone). Une force aéromobile peut sans doute aller plus loin qu’auparavant, mais elle peut aussi être détectée plus vite, localisée plus précisément et frappée par des systèmes qui n’ont nul besoin d’être physiquement proches de la cible. Le problème n’est donc plus seulement d’arriver, mais de survivre une fois arrivé.
C’est là qu’apparaît la première modification observable dans Vivaldi : changer un facteur, en substituant des UGV aux hommes. Cela ne signifie ni que les soldats ont disparu de l’opération, ni que les robots ont remplacé les forces conventionnelles. Cela signifie quelque chose de plus limité, mais potentiellement plus important : le premier échelon de certaines missions peut désormais être assuré par des systèmes sans équipage. L’opération aéromobile acquiert ainsi une possibilité conceptuelle nouvelle : une pénétration peut commencer par des machines avant que l’humain n’intervienne.
Ajouter un second facteur : dégrader la zone de destruction
Remplacer un homme par un UGV ne résout pourtant pas, à lui seul, le problème. Le robot doit lui aussi atteindre son objectif, naviguer, communiquer et survivre dans un environnement où l’adversaire dispose de capteurs, de drones, de moyens de guerre électronique et de feux. C’est pourquoi Vivaldi se distingue par une seconde modification : outre le changement de premier échelon, l’opération semble chercher à dégrader la zone de destruction elle-même.
La différence est fondamentale. La guerre électronique, le brouillage, la dégradation des communications, la neutralisation des capteurs et des opérateurs, les frappes contre les systèmes qui permettent à l’adversaire d’observer et de réagir ne constituent pas une simple addition d’effets tactiques. Ils peuvent servir un objectif d’une autre nature : élargir la fenêtre opérationnelle. Il ne s’agit plus seulement de protéger l’élément qui pénètre, mais d’empêcher l’adversaire de boucler la chaîne qui mène de l’observation à la frappe :
détecter → identifier → localiser → transmettre → décider → frapper
Si cette chaîne peut être ralentie, interrompue ou dégradée, la zone de destruction ne disparaît pas, mais elle cesse de fonctionner avec la même efficacité. Et cela pourrait suffire.
Zone de destruction et retour de la manœuvre
Ce point rejoint directement une hypothèse développée dans De la Guerra, Siglo XXI III : El regreso de la maniobra (« De la guerre au XXIe siècle III : le retour de la manœuvre »). La guerre numérique n’a pas supprimé le besoin de mouvement ; la technologie a réduit la capacité à dissimuler ce mouvement et, par là même, accru le coût de la concentration et de la manœuvre. Il en a résulté un déséquilibre : le risque pouvait dépasser le seuil acceptable pour engager certaines formations, conférant à la défense un avantage temporaire sur la manœuvre. Autrement dit, la manœuvre n’a pas disparu parce qu’elle avait cessé d’être nécessaire, mais parce qu’elle était devenue trop dangereuse.
La réponse ne consiste pas nécessairement à atteindre un risque nul, mais à ramener le risque à un niveau opérationnellement acceptable. Vivaldi permet d’observer une approche possible de ce problème, au moyen de deux leviers distincts agissant sur la même difficulté : d’un côté, réduire l’exposition humaine grâce aux systèmes terrestres sans équipage ; de l’autre, dégrader les conditions qui permettent à l’adversaire de transformer l’information en effets. Moins d’hommes exposés, moins de capacité ennemie à convertir la détection en destruction : cette combinaison pourrait ouvrir une fenêtre opérationnelle qui n’existait pas auparavant.
La prudence reste toutefois de mise. Les éléments disponibles ne permettent pas d’affirmer que Vivaldi a démontré le retour de la manœuvre blindée conventionnelle à grande échelle ; l’engagement significatif de grandes formations blindées traditionnelles ne semble pas, jusqu’à présent, constituer le cœur de l’opération. Cette absence rend la question d’autant plus intéressante : assistons-nous au retour de la manœuvre, ou seulement à la construction des conditions qui pourraient le permettre ?
Du drone-arme au drone-architecture
La première grande révolution du drone aérien a été d’en faire un capteur, un observateur, puis une arme, avant de l’intégrer à l’artillerie, au renseignement, à la guerre électronique et à d’autres systèmes. Vivaldi laisse entrevoir une étape différente : un système sans équipage devient le moyen de transporter et de déployer un autre système sans équipage. Le drone aérien n’est plus seulement l’acteur qui observe ou qui frappe ; il devient l’élément qui projette une capacité robotique dans une profondeur autrement difficile à atteindre.
On peut donc parler, à titre d’hypothèse, d’opération aéroportée robotisée. L’expression ne désigne pas simplement un drone transportant un robot : elle signifie qu’une organisation militaire commence à reproduire, au moyen d’une architecture de systèmes sans équipage, une fonction historiquement réservée aux forces aéroportées ou aéromobiles, la pénétration dans la profondeur. Et cette architecture peut s’étoffer : un système aérien transporte un système terrestre, qui attaque une position, franchit un obstacle ou exécute d’autres tâches à haut risque, tandis que d’autres systèmes assurent le renseignement, la surveillance et la reconnaissance (ISR), la guerre électronique ou les communications. Le résultat n’est pas forcément le remplacement du soldat, mais un changement dans l’ordre selon lequel il apparaît dans l’opération : d’abord la machine, ensuite l’homme.
Le vrai changement n’est pas le robot
L’intérêt de Vivaldi au regard de la vitesse d’apprentissage militaire ne tient ni au robot lui-même, ni au degré de sophistication des systèmes, ni au nombre de drones ou d’UGV qu’une force est capable d’aligner. Le véritable changement survient lorsqu’une organisation apprend à combiner des capacités existantes pour résoudre autrement un problème opérationnel. Une armée peut posséder pendant des années des UGV, des drones, des moyens de guerre électronique, des munitions de précision et des systèmes de surveillance sans modifier en profondeur sa manière de combattre ; une autre peut reprendre ces mêmes capacités, les réorganiser autour d’une vulnérabilité identifiée et en faire un nouveau mode opératoire. La différence ne réside pas nécessairement dans la technologie disponible, mais dans la vitesse à laquelle l’organisation apprend à l’employer, selon un cycle continu :
observer → apprendre → adapter → intégrer → opérer → réapprendre
Une variable supplémentaire entre cependant en jeu : l’adversaire apprend lui aussi. La VAM ne se mesure donc pas seulement à la vitesse d’apprentissage d’une force, mais à sa capacité à apprendre et à s’adapter avant que l’ennemi n’achève son propre cycle.
Vivaldi semble précisément illustrer une évolution de ce processus. L’expérience accumulée avec les drones, les UGV, la guerre électronique et les systèmes de reconnaissance n’apparaît plus comme une juxtaposition de capacités indépendantes, mais comme une architecture opérationnelle. L’apprentissage ne produit plus seulement de nouveaux outils : il commence à modifier la conception même de l’opération. Le véritable saut est peut-être là : non pas passer d’une arme à une autre, mais passer de l’emploi de systèmes à l’apprentissage du combat en tant que système.
Une hypothèse, pas une conclusion : place à l’apprentissage russe
Vivaldi est encore trop récente, et trop de questions restent ouvertes, pour en tirer des conclusions. On ignore si ce mode d’emploi des systèmes sans équipage deviendra une doctrine stable, si les UGV resteront avant tout un complément des forces humaines ou s’ils commenceront à assumer des fonctions jusqu’ici réservées aux soldats. On ignore également si la dégradation de la zone de destruction suffira à rendre possibles des opérations de plus grande ampleur, notamment celles qui exigent de concentrer des forces mécanisées dans la profondeur.
Surtout, la véritable épreuve de Vivaldi commence maintenant, car la Russie a observé ce qui s’est passé. Elle peut tenter d’en reproduire certains éléments, d’adapter ses propres capacités ou de concevoir une réponse destinée à empêcher l’Ukraine de recréer la même fenêtre opérationnelle : améliorer la détection, renforcer sa guerre électronique et ses moyens de lutte contre les systèmes sans équipage, protéger ses communications et ses nœuds de commandement, accroître sa capacité de frappe dans la profondeur, voire développer sa propre architecture de pénétration robotisée. Nul ne sait encore quelle voie sera choisie.
C’est pourquoi cette phase est particulièrement instructive du point de vue de la VAM. Si la Russie parvient à identifier rapidement ce qui a permis à l’Ukraine d’ouvrir cette fenêtre et à y répondre, le cycle aura recommencé : l’Ukraine devra à son tour apprendre de cette réponse, modifier son architecture et opérer de nouveau. L’opération cesserait alors d’être un simple épisode de la guerre en Ukraine pour devenir un cas d’école de la manière dont les organisations militaires apprennent sur un champ de bataille où la technologie évolue sans cesse.
Conclusion
La valeur de Vivaldi ne tient peut-être pas à la découverte d’une solution définitive, mais à la démonstration d’une nouvelle façon de poser le problème. L’innovation militaire consiste rarement à inventer chacun des composants d’une opération ; elle consiste bien plus souvent à découvrir une nouvelle manière de les faire fonctionner ensemble. Si l’hypothèse du retour de la manœuvre est juste, Vivaldi montre peut-être comment modifier à nouveau l’équation, en réduisant l’exposition humaine tout en dégradant la capacité de l’adversaire à transformer l’observation en riposte efficace. Reste à savoir si cela suffira à permettre le retour de grandes formations mécanisées, ou si l’étape suivante sera une combinaison toujours plus étroite entre systèmes robotisés et forces humaines.
C’est peut-être là la question centrale. La prochaine révolution militaire ne dépendra pas seulement des armes que nous serons capables de construire. Elle dépendra de ce qu’une organisation militaire est capable d’apprendre lorsque ces armes commencent à fonctionner comme un système.







