Dans l’hiver glacial de 1951, sur les hauteurs désolées de la Corée centrale, une poignée de soldats américains et français a tenu tête, pendant près de trois jours, à des forces chinoises cinq à six fois supérieures en nombre. La bataille de Chipyong-ni, livrée du 13 au 15 février 1951, constitue un tournant majeur de la guerre de Corée. Pour la première fois depuis leur entrée en guerre en novembre 1950, les « Volontaires du peuple chinois » ont été battus sur le terrain par une force des Nations unies qui avait choisi de ne pas reculer.
Souvent comparée à Gettysburg dans l’historiographie anglo-saxonne, cette bataille a marqué la fin d’une période de retraite continue des forces onusiennes et a restauré la confiance d’une armée éprouvée par des mois de repli face à la marée humaine chinoise. Au cœur de cet engagement, le 23e Regimental Combat Team (RCT) américain et le Bataillon français de l’ONU ont écrit l’une des pages les plus remarquables de la coopération militaire franco-américaine du XXe siècle.
L’intervention chinoise dans le conflit coréen, à la fin du mois de novembre 1950, a pris de court le commandement des Nations unies. Près de 300 000 soldats de l’Armée populaire de libération, désignés officiellement comme « Volontaires du peuple chinois » (CPV), ont déferlé sur les forces de l’ONU alors en pleine progression vers le fleuve Yalou. Le désastre du réservoir de Chosin, la retraite chaotique depuis Kunu-ri et la chute de Séoul, reprise par les communistes le 4 janvier 1951, ont provoqué une crise morale profonde au sein de la 8e Armée américaine. Des plans d’évacuation complète de la péninsule coréenne étaient même étudiés.
La prise de commandement de la 8e Armée par le lieutenant-général Matthew B. Ridgway, en décembre 1950, a constitué le premier facteur de redressement. Officier d’infanterie aéroportée aguerri lors de la Seconde Guerre mondiale, Ridgway a rapidement diagnostiqué les faiblesses chinoises derrière l’apparente invincibilité : des lignes de ravitaillement étirées à l’extrême, une absence quasi totale d’appui aérien, une artillerie limitée et une capacité offensive qui s’épuisait au bout d’environ une semaine — le temps que les réserves de munitions et de vivres transportées à dos d’homme soient consommées. Ce cycle offensif avait reçu le surnom de « phase logistique » : après chaque poussée, les Chinois devaient se replier pour se réapprovisionner.
Ridgway a lancé fin janvier 1951 l’opération Thunderbolt, une contre-offensive prudente et méthodique remontant vers le nord. Son objectif n’était pas de reconquérir du terrain à tout prix, mais d’infliger un maximum de pertes aux forces chinoises en exploitant la supériorité de feu des Nations unies. Dans cette logique, il avait besoin d’un point d’appui avancé où une unité solide pourrait fixer l’ennemi et le contraindre à attaquer dans des conditions défavorables. Chipyong-ni, un village-carrefour situé à une soixantaine de kilomètres à l’est de Séoul, au cœur des montagnes de la Corée centrale, correspondait exactement à ce profil.
Chipyong-ni : le terrain et les forces en présence
Chipyong-ni était un modeste bourg de quelques bâtiments en brique et en bois, traversé par une voie ferrée à voie unique et situé au croisement de plusieurs routes reliant Séoul, Wonju et Yoju — trois axes essentiels pour le mouvement des troupes et du matériel à travers le terrain montagneux de la Corée centrale. Le village était niché dans une cuvette entourée de huit collines formant une crête de près de 20 kilomètres. Une grande partie des constructions avait déjà été réduite en ruines par les combats précédents.
Pour le commandement des Nations unies, tenir Chipyong-ni était indispensable pour empêcher l’effondrement de l’ensemble du front. Pour les Chinois, s’emparer du carrefour aurait ouvert une voie directe vers Wonju et, au-delà, vers le sud de la péninsule. Le village formait avec Wonju, situé à 25 kilomètres au sud-est, et Yoju, à environ 30 kilomètres au sud, un triangle stratégique dont le contrôle conditionnait la stabilité de l’ensemble du secteur central.
Le 23e Regimental Combat Team
L’unité désignée pour tenir Chipyong-ni était le 23e Régiment d’infanterie de la 2e Division d’infanterie américaine, organisé en équipe de combat régimentaire (RCT) sous le commandement du colonel Paul L. Freeman Jr. Vétéran de la Seconde Guerre mondiale, Freeman était un officier expérimenté et respecté de ses hommes. Son régiment venait de s’illustrer lors de la bataille des Twin Tunnels, les 31 janvier et 1er février, où il avait sévèrement étrillé trois régiments de la 125e Division chinoise. Mais cette victoire avait coûté cher : le 23e RCT n’était plus qu’à 75 % de son effectif autorisé lorsqu’il a atteint Chipyong-ni le 3 février.
Au 13 février, Freeman disposait d’environ 4 500 hommes, dont 2 500 fantassins de première ligne. Ses forces comprenaient trois bataillons d’infanterie organiques (le 1er bataillon sous les ordres du lieutenant-colonel James W. Edwards au nord, le 2e bataillon du lieutenant-colonel Frank Meszar au sud et le 3e bataillon du lieutenant-colonel John H. Kane à l’est), renforcés par le 37e bataillon d’artillerie de campagne (obusiers de 105 mm), une batterie du 503e bataillon d’artillerie (155 mm), la batterie B du 82e bataillon d’artillerie antiaérienne dotée de canons Bofors de 40 mm et de mitrailleuses quadruples de calibre .50, la compagnie B du 2e bataillon du génie de combat, plusieurs chars Sherman M4A3 et un peloton du 2e bataillon médical. La 1re compagnie de Rangers était également rattachée au dispositif en réserve.
Le Bataillon français de l’ONU
L’élément le plus singulier du dispositif était sans doute le Bataillon français de l’Organisation des Nations unies (BF-ONU), placé sous les ordres du lieutenant-colonel Ralph Monclar. Derrière ce nom de guerre se cachait le général de corps d’armée Raoul Magrin-Vernerey, né en 1892, figure légendaire de la Légion étrangère et des Forces françaises libres. Blessé 17 fois au cours de deux guerres mondiales, titulaire de la grand-croix de la Légion d’honneur, inspecteur de la Légion étrangère au moment de la décision française d’envoyer des troupes en Corée, Magrin-Vernerey avait accepté de rétrograder volontairement de trois étoiles au grade de lieutenant-colonel pour pouvoir commander le bataillon sur le terrain. Il avait alors 58 ans.
Le bataillon, fort d’environ un millier d’hommes, était composé de volontaires issus de l’armée de Terre, de la marine, des troupes aéroportées et de la Légion étrangère, répartis en trois compagnies de fusiliers et une compagnie d’armes lourdes, complétées par une compagnie de supplétifs sud-coréens (programme KATUSA). Arrivé à Pusan le 29 novembre 1950, il avait été immédiatement rattaché au 23e régiment d’infanterie américain. Dès ses premiers engagements, à Wonju puis aux Twin Tunnels, le BF-ONU avait gagné le respect du général Ridgway et établi une relation de confiance étroite avec le colonel Freeman. Ses hommes étaient appelés « le Général » par les soldats, qui continuaient de donner à Monclar son ancien grade malgré sa rétrogradation.

Les forces chinoises
Face à ce dispositif défensif, les Chinois avaient déployé des éléments de plusieurs divisions issues des 39e, 40e et 42e Armées de l’Armée populaire des Volontaires. Avant la bataille, huit régiments d’infanterie chinois étaient positionnés dans la région, parmi lesquels les 343e et 344e régiments de la 115e Division (39e Armée), les 356e et 357e régiments de la 119e Division et le 359e régiment de la 120e Division (40e Armée), ainsi que les 375e, 376e et 377e régiments de la 126e Division (42e Armée). Les estimations onusiennes évaluaient les forces chinoises engagées ou disponibles autour de Chipyong-ni à environ 25 000 hommes. Le renseignement chinois avait initialement estimé la garnison de Chipyong-ni à seulement un millier de défenseurs — une erreur d’appréciation qui allait peser lourdement sur la conduite de la bataille.
L’attaque de Chipyong-ni s’inscrivait dans le cadre de la quatrième offensive de phase lancée par le commandement chinois le 11 février 1951. Deux jours plus tôt, des unités chinoises avaient submerge des forces du Xe Corps américain à Hoengsong, au nord-est de Chipyong-ni, créant un sentiment d’urgence chez le commandement onusien.
La mise en place du dispositif défensif
Du 3 au 13 février, le 23e RCT a transformé Chipyong-ni en position fortifiée. Plutôt que de tenter de défendre les huit collines environnantes, ce qui aurait étiré ses forces sur un périmètre de 20 kilomètres bien trop vaste pour 4 500 hommes, Freeman a fait le choix tactique déterminant de concentrer ses troupes sur un périmètre resserré autour du village, en terrain bas. Ce périmètre défensif circulaire ne dépassait pas trois kilomètres de circonférence.
Ce choix était dicté par une analyse lucide des forces et des faiblesses en présence. Les Chinois ne disposaient ni de supériorité aérienne, ni d’artillerie lourde. Un périmètre compact maximisait les zones de feux croisés, rendait l’infiltration plus difficile et permettait une concentration optimale de l’artillerie et des armes automatiques. Les intervalles entre les unités étaient couverts par des champs de mines, des réseaux de barbelés, des canons antiaériens de 40 mm utilisés en tir tendu et des mitrailleuses lourdes quadruples de calibre .50.
Le 1er bataillon a été déployé au nord du périmètre, le 2e bataillon au sud et le 3e bataillon à l’est. Le Bataillon français a reçu la responsabilité du secteur ouest, un secteur comprenant la colline 345 (Mangmi-san). La compagnie B du 23e régiment et la compagnie de Rangers ont été placées en réserve derrière les positions du 1er bataillon. Le 37e bataillon d’artillerie a positionné ses obusiers au centre du périmètre, d’où ils pouvaient battre l’ensemble des approches. Pendant 10 jours, les hommes ont creusé des positions, réglé leurs tirs d’artillerie, posé des mines, envoyé des patrouilles dans les collines environnantes et coordonné les procédures d’appui aérien rapproché.
Le 13 février : la décision de tenir
Le matin du 13 février, une patrouille envoyée sur la Route 24, au nord du village, a signalé une présence chinoise massive. Les deux routes principales menant à Chipyong-ni ont été coupées par l’ennemi dans l’après-midi. Le 23e RCT était désormais isolé, à plus de 30 kilomètres en avant des lignes amies.
Le lieutenant-général Edward Almond, commandant le Xe Corps, a ordonné le repli du régiment vers Yoju, à 25 kilomètres au sud, pour éviter l’encerclement. Mais dans la même journée, Ridgway a infirmé cet ordre après une entrevue avec le général Douglas MacArthur. La décision de Ridgway était mûrement réfléchie : il voulait transformer Chipyong-ni en piège. Il savait que les commandants chinois ne pourraient résister à la tentation de détruire un régiment onusien isolé et y engageraient des forces considérables. Ces forces, concentrées sur un objectif fixe, seraient alors exposées à la puissance de feu aérienne et terrestre des Nations unies. Ridgway a donné l’ordre à Almond de préparer une force de secours pour rejoindre le régiment si celui-ci était encerclé.
Informé de cette décision, Freeman a réuni ses commandants de bataillon. Il leur a annoncé que le régiment resterait sur place et se battrait. Il a immédiatement demandé un réapprovisionnement par voie aérienne et des frappes aériennes pour le lendemain. Tout au long de la journée du 13, l’artillerie et l’aviation ont maintenu les forces chinoises à distance, mais celles-ci ont progressivement enveloppé le périmètre. À la tombée de la nuit, le 23e RCT était complètement encerclé.

La nuit du 13 au 14 février : le premier assaut
L’assaut chinois a débuté entre 22 heures et 23 heures par des tirs de mortiers et d’armes légères frappant le périmètre depuis le nord-ouest, le nord et le sud-est. Le températures avoisinaient zéro degré Celsius. Des clairons, des sifflets et des grelots ont retenti dans les collines environnantes — les signaux tactiques chinois précédant les attaques d’infanterie en masse.
La première vague d’infanterie a frappé le secteur Sud, tenu par le 2e bataillon, avant d’être repoussée. Un barrage de mortiers et d’artillerie encore plus intense a suivi juste avant minuit, précédant une attaque concertée depuis le nord, l’ouest et le sud. Le 1er bataillon, au nord, a été particulièrement visé, notamment la compagnie C chargée de défendre la Route 24, axe principal d’approche vers le village. Les assaillants ont pénétré localement dans les positions avant d’être rejetés par des contre-attaques immédiates. Seul le 3e bataillon, à l’Est, n’a pas été engagé lors de cette première phase.
À 02 h 00 du matin, le 14 février, un peloton chinois a attaqué le Bataillon français. Les assaillants se sont approchés à une centaine de mètres des positions françaises avant de lancer leur charge. Les Français les ont repoussés à coups de grenades à main. La compagnie G du 2e bataillon américain a été attaquée à 02 h 30 puis de nouveau à 04 h 00. Lors de cette deuxième attaque, la position a failli être submergée ; un char Sherman a été envoyé d’urgence en renfort pour stabiliser le secteur. Les Chinois ont lancé de nouvelles attaques contre le 23e régiment à 06 h 30 et contre le Bataillon français à 07 h 30. Ces deux offensives ont échoué et les forces chinoises se sont retirées dans les montagnes alentour.
À l’aube du 14 février, le bilan de la première nuit s’établissait à une centaine de pertes onusiennes. Freeman lui-même avait été blessé à la jambe par un éclat de mortier, mais avait refusé de céder son commandement.
Le 14 février : répit précaire et nuit critique
La journée du 14 a offert un répit relatif. L’appui aérien a permis de maintenir les Chinois à distance. Vingt-quatre largages de munitions par parachute ont été effectués, fournissant un réapprovisionnement partiel mais insuffisant. La situation des munitions restait préoccupante. Les avions de l’US Air Force, de l’US Navy et du Corps des Marines ont mitraillé, bombardé et napé au napalm les positions chinoises dans les collines environnantes.
Mais au crépuscule, les Chinois sont revenus en force. Des tirs de mortiers et d’artillerie se sont abattus sur le périmètre. À partir de 20 h 30, des attaques d’infanterie massives ont frappé simultanément le 2e et le 3e bataillons. Le 3e bataillon, jusque-là relativement épargné, a subi le choc de plein fouet. La compagnie I a été enfoncée et les Chinois ont pénétré dans le périmètre, créant une brèche dangereuse. Des éléments de la compagnie L et les mitrailleurs de la compagnie M ont contre-attaqué et restauré la ligne.
Les combats dans le secteur sud ont été les plus violents. Vers 03 h 15, les Chinois ont percé le périmètre et délogé les défenseurs de leurs positions, menaçant directement le poste de commandement régimentaire. Les obus de mortier tombaient si près que les personnels de l’état-major devaient se déplacer en courant sous les balles perdues pour transmettre les ordres. Au plus fort de la crise, les Chinois étaient si proches du PC que le major Stewart, chef d’état-major du régiment, a tenu le combiné téléphonique hors de la porte de son abri pour que le général Ruffner, commandant la 2e Division d’infanterie, puisse entendre le bruit des combats.
La contre-attaque française : l’épisode de la colline 345
Dans la nuit du 14 au 15 février, le secteur ouest tenu par le Bataillon français a été soumis à une pression croissante. Vers 02 h 00 du matin, des vagues d’infanterie chinoise ont déferlé sur la colline 345. Lors de l’un de ces assauts, une section de la 3e compagnie française a été submergée. Le lieutenant Ange Nicolai a commandé un détachement d’arrière-garde pour couvrir le repli momentané de la position. Le lieutenant Louis Leroux, gravement blessé à l’abdomen, a continué à combattre pendant 13 heures. Les servants de mitrailleuses se sont battus à coups de poing lorsque leurs positions ont été débordées. Le premier-sergent Paul Amban a mené une contre-attaque de 13 hommes sous le commandement du lieutenant Claude L. Jaupart.
C’est alors que Monclar a déclenché une contre-attaque qui allait marquer les esprits. Sur son ordre, les soldats français ont actionné des sirènes à main et sonné leurs propres clairons, imitant les signaux d’assaut chinois. Les assaillants, déconcertés, ont marqué un temps d’hésitation. Les Français ont alors fixé la baïonnette au canon et se sont lancés en avant. La charge a été menée au corps à corps, à l’arme blanche, à la crosse et à mains nues. Ce type de combat rapproché correspondait à l’entraînement de nombre de ces soldats, dont plusieurs étaient d’anciens légionnaires ou parachutistes rompus au combat au contact. L’assaut a brisé la cohésion des troupes chinoises, qui ont rompu le combat et se sont repliées dans les collines. Les Français ont repris leurs positions et les ont conservées jusqu’à la fin de la bataille.
Cet épisode est devenu l’action la plus célèbre du Bataillon français pendant la guerre de Corée. Il a été abondamment relayé par les correspondants de guerre américains présents sur le théâtre d’opérations. Le colonel Chiles, officier américain présent sur les lieux, a rendu un hommage appuyé aux Français, déclarant en substance que lorsqu’ils attaquaient une position, ils l’emportaient, et que lorsqu’ils défendaient une position, ils la tenaient.
Le 15 février : la crise et la colonne de secours
À l’aube du 15 février, la situation des défenseurs était critique. Les Chinois tenaient encore des positions à l’intérieur du périmètre dans le secteur sud. Les stocks de munitions étaient dangereusement bas. Freeman a ordonné une contre-attaque menée par la compagnie de Rangers, un peloton de la compagnie F et 14 rescapés de la compagnie G. Lancée à l’aube, cette attaque a été repoussée à 06 h 15 après de lourds combats au corps à corps. À midi, la compagnie B a tenté un nouvel assaut à découvert, sous le feu des mitrailleuses chinoises, mais a été clouée au sol.
La couverture nuageuse empêchait l’intervention de l’aviation et les largages de ravitaillement. Freeman, Stewart et Monclar ont rassemblé toutes les munitions disponibles en préparation d’une résistance ultime. Puis, en début d’après-midi, des troues sont apparues dans le plafond nuageux. Des chasseurs-bombardiers de l’US Air Force et des Corsair du Corps des Marines ont plongé à travers les brèches dans les nuages pour frapper les positions chinoises avec des bombes de 250 kilogrammes, des roquettes et du napalm. Des pilotes de la Navy ont rejoint les frappes depuis leurs porte-avions. L’intensité de cet appui aérien rapproché a retourne la situation tactique. Les troupes chinoises, prises à découvert, ont été dispersées.
La Task Force Crombez
Parallèlement, une colonne de secours avait été organisée sur ordre du IXe Corps. Le colonel Marcel G. Crombez, commandant le 5e régiment de cavalerie de la 1re Division de cavalerie, a constitué une force blindée composée de 23 chars (des Sherman M4A3 et des Pershing M26) tirés de la compagnie D du 6e bataillon blindé et de la compagnie A du 70e bataillon blindé, accompagnés de 160 fantassins de la compagnie L du 5e régiment de cavalerie et de quatre sapeurs. Faute de véhicules de transport, les fantassins ont été installés sur les tourelles et les châssis des chars — une disposition qui allait se révéler meurtrière.
La colonne a quitté Yoju vers 15 h 45 et s’est engagée sur les dix kilomètres de route menant à Chipyong-ni. Les Chinois avaient établi des barricades et des positions de tir le long de l’itinéraire. La colonne a été attaquée à deux reprises par des vagues d’infanterie, certains soldats chinois tentant de détruire les chars à bout portant avec des charges explosives. Les équipages de chars ont fermé leurs écoutilles. Les fantassins juchés sur les blindages, sans aucune protection, ont subi des pertes effroyables. Sur les 164 fantassins et sapeurs montés sur les chars au départ, seuls 23 sont arrivés à Chipyong-ni, dont 13 blessés ambulatoires.
À 14 h 00, les Chinois avaient déjà commencé à se replier de leurs positions à l’intérieur du périmètre, sous la pression combinée d’un bombardement au napalm de l’US Air Force et d’une attaque de la compagnie B. Lorsque cette dernière a repris la position contestée vers 16 h 30, ses soldats pouvaient voir les chars de la Task Force Crombez approcher à l’horizon. La colonne blindée a rejoint le périmètre à 17 h 25, accompagnée de camions de ravitaillement et d’ambulances. Les forces chinoises, à court de munitions et de vivres, leurs barrages routiers forcés et leurs pertes s’accumulant, ont entamé un repli général vers le nord. La bataille de Chipyong-ni était terminée.
Bilan humain et matériel
Les pertes onusiennes pendant la bataille se sont élevées à 51 tués, 250 blessés et 42 disparus pour le 23e RCT et les unités rattachées, auxquelles s’ajoutent les lourdes pertes de la Task Force Crombez. Les estimations des pertes chinoises varient considérablement selon les sources. Le commandement onusien a évalué les pertes chinoises à environ 2 000 tués et 3 000 blessés, soit un total d’environ 5 000 hommes hors de combat. De son côté, le commandant chinois Xu a contesté ces chiffres après la guerre, affirmant que les trois régiments chinois engagés dans l’assaut principal n’avaient subi qu’un peu plus de 900 pertes, dont un tiers de tués — sans toutefois fournir de chiffres pour les pertes hors combat ou les prisonniers. Le commandement de la 40e Armée chinoise a par ailleurs reconnu avoir sous-estimé les défenseurs, dont il pensait qu’ils n’étaient qu’un millier, alors qu’ils dépassaient en réalité les 4 500 hommes.
Le sergent de première classe William S. Sitman, chef de section de mitrailleuses à la compagnie M du 23e régiment, a reçu la Medal of Honor à titre posthume le 20 février 1951 pour s’être jeté sur une grenade afin de sauver cinq de ses camarades pendant les combats. Le soldat Bruno R. Orig a également reçu la Medal of Honor à titre posthume, bien que la distinction n’ait été attribuée que le 3 janvier 2025, pour son action au cours de la bataille où il avait tenu une mitrailleuse pour couvrir le repli de son peloton. L’ensemble du 23e RCT et des unités rattachées a reçu la Presidential Unit Citation. Le colonel Freeman a été décoré de la Distinguished Service Cross pour son commandement.
Conséquences stratégiques et portée historique
La bataille de Chipyong-ni a constitué la première défaite tactique nette infligée aux forces chinoises depuis leur entrée en guerre quatre mois plus tôt. Son impact psychologique a dépassé ses résultats purement militaires. Depuis le désastre de Chosin et la retraite générale de novembre-décembre 1950, les forces de l’ONU avaient systématiquement cédé du terrain face aux attaques massives chinoises. La perception d’une armée chinoise invincible, capable de submerger n’importe quelle position par le nombre, s’était installée dans les rangs. Chipyong-ni a brisé cette perception.
Combinée avec la troisième bataille de Wonju, où d’autres unités onusiennes avaient également tenu bon dans la même période, la victoire a démontré qu’une force bien organisée, disposant d’un appui d’artillerie et aérien adéquat, pouvait résister aux tactiques chinoises d’assaut en vagues humaines, à condition de ne pas céder à la panique. La bataille a validé la stratégie de Ridgway fondée sur l’attrition et la puissance de feu plutôt que sur la reconquête territoriale.
Dans les semaines qui ont suivi, Ridgway a lancé successivement les opérations Killer et Ripper, qui ont repoussé les forces chinoises vers le nord. Séoul a été reprise à la mi-mars 1951. Les Chinois, qui nourrissaient l’espoir de rejeter les Nations unies à la mer, ont été eux-mêmes repoussés au-delà du 38e parallèle. Cette dynamique a finalement conduit à l’ouverture de négociations de cessez-le-feu.
Le commandement chinois a tiré ses propres leçons de Chipyong-ni. Un rapport chinois d’après-bataille a reconnu que l’ennemi avait été sous-estimé et que l’issue des combats avait infligé une leçon payée en sang. Le fait que les défenseurs n’aient pas fui, contrairement aux précédents, avait dérouté les planificateurs chinois, habitués à voir les forces onusiennes se replier sous la pression.
Le Bataillon français : une contribution décisive
La participation du BF-ONU à la bataille de Chipyong-ni reste l’un des faits d’armes les plus marquants de l’armée française dans la seconde moitié du XXe siècle. Le bataillon de Monclar, composé de professionnels aguerris, a tenu le secteur Ouest du périmètre sans faillir pendant toute la durée des combats, repoussant chaque assaut et menant des contre-attaques locales décisives.
La personnalité de Monclar a largement contribué à la cohésion et au moral de l’unité. Officier formé dans les tranchées de la Grande Guerre, combat de la Légion étrangère au Levant et en Afrique du Nord, héros des Forces françaises libres, il incarnait une tradition militaire où le chef combat au milieu de ses hommes. Son choix de rétrograder de trois grades pour servir en Corée a fait de lui une figure respectée tant par les soldats français que par leurs alliés américains. À 59 ans, lors de la bataille des Twin Tunnels quelques jours plus tôt, il avait personnellement conduit une compagnie à l’assaut d’une colline pour sécuriser le flanc nord du régiment.
Le BF-ONU a poursuivi son service en Corée jusqu’à la fin des hostilités, participant notamment aux batailles de Creve-Cœur (Heartbreak Ridge) à l’automne 1951 et d’Arrow Head à l’automne 1952. Monclar a quitté le commandement du bataillon en octobre 1951, réintégrant son grade de général à son retour en France. Il a terminé sa carrière comme gouverneur des Invalides, où il est enterré parmi les grands soldats de France. Sur sa tombe, une simple inscription : « Monclar, Général, 1964. »
La bataille de Chipyong-ni illustre ce que peut accomplir une force déterminée, bien commandée et correctement appuyée, même lorsque le rapport de forces lui est largement défavorable. Elle témoigne aussi de l’importance du commandement à tous les échelons : la décision stratégique de Ridgway de ne pas reculer, le choix tactique de Freeman de concentrer ses forces, la combativité de Monclar et de ses soldats français dans le secteur le plus exposé. Sur le plan de la coopération interalliée, Chipyong-ni a démontré qu’un bataillon français intégré à un dispositif américain pouvait opérer avec une efficacité remarquable lorsque la confiance réciproque était établie. Le lien forgé entre Freeman et Monclar, cimenté par les combats de Wonju, des Twin Tunnels et de Chipyong-ni, est resté un exemple de fraternité d’armes transatlantique.
75 ans après les faits, une cérémonie commémorative est organisée chaque année à Chipyong-ni — désormais appelé Jipyeong-ri — par les autorités sud-coréennes et les forces onusiennes encore stationnées dans la péninsule. Le visiteur qui s’y rend aujourd’hui découvre un paisible village agricole du comté de Yangpyeong, dans la province de Gyeonggi. L’ancienne brasserie qui servait de poste de commandement au Bataillon français existe toujours. Rien, dans ce paysage tranquille, ne laisse deviner que s’y est jouée, par un hiver glacial, l’une des batailles les plus décisives de la guerre froide.
Le bataillon français de l’Onu en Corée (1950-1953).





