Henri IV n’eut point de marine. On ne peut guère le lui reprocher. Né en 1553, il ne fut roi de France qu’en 1589, à 36 ans, et dut user ses cinq premières années de règne à conquérir son royaume. Ses difficultés de tout genre avaient été immenses. Il n’aurait jamais pu s’en tirer sans alliances. Et, chef officiel des protestants, son alliée obligatoire était la reine Elisabeth d’Angleterre.
Celle-ci tenait d’autant plus à sa suprématie navale qu’elle était tout ensemble très orgueilleuse et très avare. L’Invincible Armada de Philippe II l’avait épouvantée, sans la décider pourtant, dans l’heure du péril, à délier les cordons de sa bourse, pour ravitailler et approvisionner comme il eût fallu, ses magnifiques chefs de mer. Elle avait vaincu l’Espagne, c’est-à-dire que les marins anglais, aidés du vent et de la tempête, avaient vaincu pour elle. Elle désirait n’être plus troublée dans sa victoire. Henri IV n’eut garde d’inquiéter cette dangereuse voisine. Toutefois, se remariant en 1600 avec la Florentine Marie de Médicis, il ne cacha pas que la dot italienne servirait principalement à payer des galères à la France, qui n’en avait plus, non plus que de vaisseaux. Mais tout demeura en projet. Henri IV songea souvent à des colonies possibles, mais il ne semble pas avoir jamais conçu qu’un empire colonial exige d’abord une marine de guerre, et une marine de guerre d’autant plus forte que l’empire colonial sera plus grand. Par surcroît, le roi, tout passionné qu’il fût toujours pour le bien du pays, se libérait malaisément des vieux relents de cette énorme querelle religieuse qu’il avait si malaisément maîtrisée. Et des gens étaient auprès de lui qui lui conseillaient de ne rien faire contre la Hollande huguenote — Sully était de ces gens-là — et d’autres qui pour rien au monde n’auraient voulu qu’on contristât Sa Majesté Catholique, non plus que Rome. Henri IV avait, de ce coup, les deux mains liées.
Et lui mort, mort trop tôt, la France, on le sait, retomba dans l’anarchie. On ne parla plus de marine française, jusqu’à Richelieu.
Armand du Plessis de Richelieu, duc et cardinal, premier ministre en 1624, grand maître de la navigation en 1626, mort en 1642, ne fut proprement ministre de la marine française que seize années durant. Et seize années ne sont guère pour fonder une puissance navale qui puisse durer. C’est un proverbe anglais qui affirme qu’on fait un vaisseau en deux ans, un matelot en quatre ans, un capitaine en dix ans, un amiral en vingt ans. Et les Anglais sont bons juges en la matière. Or, quand survint Richelieu, la France n’existait plus sur mer, n’existait absolument plus. Rien ne subsistait, ni matériel, ni personnel, ni traditions. Sans doute y avait-il encore quelques matelots, quelques capitaine — nos populations côtières ayant forcément continué de vivre de la mer, et quelques armateurs s’étant toujours entêtés à armer. N’importe : l’œuvre entreprise par Richelieu vers 1626 équivalait aux douze travaux d’Hercule. Qu’il ait pu si vite accomplir une telle tâche, et proprement montrer le chemin à son vrai successeur, Colbert, représente une manière de miracle : le miracle de la volonté la plus inflexible, alliée à cette qualité si rare dans la nation française : l’esprit de suite, comme Richelieu lui-même l’a nommé.

Et comment le roi Louis XIII, grâce au cardinal de Richelieu, eut à la fois marine et colonies.
Richelieu, grand maître de la navigation de France, ne s’improvisait pas marin, comme trop de ministres ont fait par suite, et surtout depuis 50 ou 60 ans. Il était de famille bien maritime. Son bisaïeul avait été vice-amiral, et, sous François Ier, fort contribué à la création du Havre. Son grand-père et son père avaient commandé sur mer et commandité des corsaires. Richelieu élevé dans la familiarité des choses navales eut un programme d’ensemble dès son arrivée au pouvoir. Il s’était d’ailleurs d’avance entouré de conseillers, et il avait su choisir les meilleurs. Le chevalier Isaac de Razilly fut un d’eux. Richelieu adopta beaucoup des suggestions de cet homme sage, qui avait couru toutes les mers un quart de siècle durant. Et c’était déjà bien. Mais, surtout — et c’était mieux — Richelieu sut changer chaque suggestion en un projet précis, et chaque projet en un résultat fécond. Aboutir, telle aurait pu être sa devise.
Le programme de Richelieu se peut résumer en peu de mots. Il n’y avait plus de flotte. Richelieu en projeta deux, nettement distinctes :
- En Méditerranée, mer changeante, mais comparativement facile, des galères et seulement des galères. 40 galères. Le chiffre fut réduit à 24, en raison des difficultés du chiourme : les galères de Richelieu, armées à 5 et 7 hommes par banc, exigeaient 4 et 500 rameurs chacune et les forçats manquaient.
- Sur l’Océan, des vaisseaux ronds, — des vaisseaux de ligne : et non pas des plus gros qui soient, faute de ports propres à les recevoir ; mais des mieux armés et portant une artillerie du plus fort calibre ; des plus rapides qu’on sût construire aussi.
Il n’y aurait pas un mot à changer dans ce projet, si la France de 1934 voulait se refaire une marine efficace, comme faisait la France de 1626, incarnée par Richelieu — Richelieu voulut avoir dans le Ponant un minimum de 40 vaisseaux, — déplaçant de 300 à 2 000 tonnes, et portant jusqu’à 50 pièces de 24(1). Le tout est d’un grand homme et rien n’y manque.
Le matériel est quelque chose, mais le personnel est tout. Richelieu fit du personnel. Il s’agissait surtout de personnel militaire. Richelieu, ayant créé des forges et des fonderies, — au Havre, à Brouage, à Brest — instruisit des canonniers, institua les premières écoles de canonnage. Il forma même des ingénieurs : on construisait les vaisseaux en Hollande ; Richelieu mit en chantier, chez nous, à la Roche-Bernard, la plus puissante unité de l’époque, la Couronne, que toute l’Europe admira. La Couronne avait 70 mètres de long pour 16 mètres de large, et son grand mât s’élevait à 72 mètres au-dessus de sa flottaison. L’artillerie de ce vaisseau, en considérable avance sur tous les bâtiments de l’époque, atteignait le chiffre de 88 pièces de canon. Et ce chiffre-là avait été déjà dépassé. Mais l’artillerie de la Couronne était toute de gros calibre, et la mieux établie du monde : 8 pièces tiraient en chasse et 8 en retraite. On n’a pas fait beaucoup mieux nulle part, Jusqu’à ce que Percy Scott et John Fisher aient renouvelé l’architecture et l’artillerie navales dans le monde.
Bien entendu, discipline et code disciplinaire, avancement réglé et code d’avancement, laissant la place qui convenait aux officiers sortis du rang, place ni trop grande ni trop petite, Richelieu avait tout établi. Ecoles d’hydrographie aussi. On préparait des officiers, on prépa- rait ce qui devint par la suite le Grand Corps, qui constitua une noblesse, la plus haute : celle qui demeura toujours en contact immédiat avec cette splendide roture qu’étaient les matelots et qui osa toujours parler aux ducs et aux ministres d’égal à égal. La discipline n’en souffrit jamais, et l’honneur y gagna beaucoup.
De cette flotte solide, que montait un solide personnel, Richelieu n’eut pas à tirer, en apparence, de très éclatants résultats — en apparence — car la politique du plus grand des cardinaux fut une prudente politique, qui ne conduisit jamais la France à de célèbres et périlleuses batailles. Richelieu fut en guerre avec La Rochelle. Car Richelieu, non point pour des raisons confessionnelles — nul n’était plus tolérant que lui, et tolérant à la façon dont nous le sommes devenus péniblement trois bons siècles après lui — mais pour des raisons de discipline politique et d’organisation sociale, entreprit dès son premier jour de toute-puissance d’en finir avec ces lois caduques qui faisaient de la religion « prétendue réformée » un État dans l’Etat. Cela ne pouvait évidemment se souffrir, dès l’heure que Louis XIII, d’accord avec son ministre, proclamait désormais sa volonté de laisser à tous ses sujets entière liberté de conscience. Les protestants de La Rochelle — ceux- là, et non pas beaucoup d’autres — refusaient d’être des Français tout court, des Français soumis à toutes les lois. Il fallait bien que le cardinal-duc les réduisît, et luttât contre l’Angleterre, qu’ils avaient appelée à leur rescousse. Pour le surplus, Richelieu entreprit seulement, hors de France, de nous refaire un empire colonial en compensation de celui que les guerres de religion nous avaient ôté. Et ce fut le deuxième empire colonial français. Les fleurons de cette précieuse couronne furent la Nouvelle-Guyenne, c’est-à-dire l’Acadie, la Nouvelle-France, c’est-à-dire le Canada, les Antilles avec la Tortue, la Martinique, la Guadeloupe, Grenade et Tabago, Saint-Christophe, une dizaine d’autres îles, les Bahamas, la Guyane ; Madagascar même, à l’orient, et le Spitzberg au septentrion. Richelieu, par surcroît, avait envisagé la mainmise de la France sur le Maroc. Et le maréchal Lyautey peut revendiquer pour son réel prédécesseur le cardinal Armand du Plessis.
Siège de La Rochelle, et comme quoi, faute d’avoir, dès 1627, une flotte, il fallut faire, à coups de millions, une digue.
Toutes ces 16 années d’un pouvoir dont la sagesse et l’énergie jamais ne se démentirent n’offrent guère matière à de romantiques récits. Il n’y eut en somme qu’une épopée, moitié navale et moitié militaire : le siège de La Rochelle, que précédèrent les opérations de Ré. Le tout se déroula de juillet 1627 à octobre 1628.
Il s’agissait de réduire la république rochelaise à l’obéissance au Roi. Rien davantage. Mais les Rochelais ayant fait alliance avec l’Angleterre, l’Angleterre accourut. Or, l’Angleterre de 1627 avait une flotte, la flotte d’Elisabeth, que Jacques Ier n’avait pas amoindrie et que Charles Ier tâchait d’accroître. Jacques Ier, prince essentiellement pacifique, était mort depuis deux ans. Charles, prince au contraire assez hautain, et d’honneur chatouilleux, ne reculait pas devant l’ultima ratio. La guerre éclata d’emblée et Charles Ier attaqua d’abord. Il bouscula Le Conquet, près de Brest, et jeta ses amiraux contre l’île de Ré. L’expédition était commandée par le favori du roi, George Villiers, récemment duc de Buckingham, qui venait de subir contre les Espagnols un cuisant échec à Cadix. Le roi ne lui avait pas ménagé les moyens d’une revanche éclatante : Villiers disposait de 5 escadres comptant plus de 100 bâtiments et portant près de 15 000 soldats. Le gouverneur de Ré, le sire de Toiras, se défendit bravement, tua beaucoup d’ennemis et se renferma à temps dans sa citadelle, le mauvais fort de Saint-Martin. Mais il faillit y périr, faute de secours.
Richelieu, malgré ses efforts désespérés, ne put pas vaincre de longtemps la mauvaise volonté générale et la trahison latente partout. On était encore trop près des guerres religieuses. Et tout l’Ouest — l’Aunis, le Poitou, la Marche, l’Angoumois, la Saintonge — allié d’instinct aux Rochelais ne considérait nullement les flottes anglaises, la comme des flottes ennemies. Richelieu dut aller chercher des Basques pour avoir des gens sûrs —- tout à fait sûrs, parce que catholiques, et parce que les Anglais étaient protestants.
Toiras tint magnifiquement.
Richelieu dompta les rébellions, châtia les trahisons, usa de la hache, usa de la potence, jeta son manteau rouge sur le sang versé et secourut Toiras. Des pinasses de Bayonne, des barques de Brouage(2) forcèrent le blocus, dans la nuit du 8 au 9 octobre 1627 aux cris de « Vive le Roi ! » « Passer ou mourir ! » Ce fut en cette occasion qu’un de nos amiraux, Beaulieu-Pressac s’illustra par un de ces mots que le peuple de France aime à répéter et qui aurait certes passé à la postérité s’il avait été prononcé sur terre et non sur mer. La barque de Beaulieu-Pressac, enveloppée par toute une escadrille ennemie, allait être prise à l’abordage. Nos hommes se défendaient pourtant avec toute l’énergie du désespoir, car il était bien connu que les Anglais ne faisaient guère quartier et jetaient souvent leurs prisonniers, pieds et poings liés, par-dessus le bord. Soudain, Beaulieu-Pressac saisissant un boutefeu d’artillerie courut à la sainte-barbe. « La vie sauve pour tous ! » s’empresse de crier le capitaine anglais épouvanté : « Oui-da ! riposte Beaulieu-Pressac, approchant du premier baril de poudre sa mèche enflammée : jurez- le sur votre bible, car, mort pour mort, rôti vaut mieux que bouilli ! ». Beaulieu-Pressac sauva son équipage, et l’énergie de sa défense sauva Toiras et le fort de Saint-Martin.
Un mois plus tard, jour pour jour, Richelieu qui donnait partout de sa personne, lançait un renfort sérieux sur Ré, avec le maréchal Schomberg. Buckingham cette fois lâcha pied, et l’île fut délivrée. Le favori du roi Charles attribua fort justement sa défaite à M. Toiras, qui fut adroit et à M. de Schomberg qui fut prompt, mais par-dessus ces messieurs, à M. le cardinal qui est le premier homme du monde. Richelieu, lui, négligeant Buckingham et même les résultats acquis, se dépitait seulement d’une victoire payée trop cher à son gré : « La France, écrivait-il au roi, a tellement méprisé la mer qu’il faut tout acheter aujourd’hui ! » Il achetait cependant, et ne trouvait rien de coûteux dès qu’il s’agissait de cette marine si nécessaire à toute grande nation. Mais sans doute déplorait-il de prévoir que, faute d’« esprit de suite », son œuvre, négligée par ses successeurs, risquait grandement de n’être pas durable.
Vainqueur à Ré, Richelieu ne pouvait guère ne pas décider d’en finir avec la rébellion, en prenant La Rochelle corps à corps. L’admirable de l’affaire, c’est que Ré n’était pas encore délivrée — la délivrance de Ré ne fut définitive qu’à la mi-novembre 1627 — que déjà toutes les dispositions étaient prises par le cardinal-duc pour le siège de la place forte protestante. Dès octobre, les matériaux utiles à la construction de la célèbre digu1e étaient réquisitionnés. Dès le 8 novembre, un premier coup de main était tenté, en vain, pour enlever La Rochelle par surprise. Dès le 23 novembre, Richelieu appelait de Bretagne dans les eaux rochelaises la flotte française de l’amiral duc de Guise. C’était une bien petite flotte encore. Richelieu n’en tira proprement rien. Il avait en effet contre lui la puissante escadre rochelaise, et les vaisseaux sans nombre de l’Angleterre. Une vraie flotte française eût tout mis au point, intimidé ceci, réduit cela. Mais la France avait si longtemps « méprisé la mer » qu’il n’était plus temps de rien. Richelieu se résigna à prendre La Rochelle par la terre, et de force. Il fallait pour cela isoler La Rochelle de l’océan. Richelieu fit sa digue. Il en coûta des sommes qui équivaudraient à ce que nous nommons aujourd’hui des milliards. Hélas ! cela n’est pas une nouveauté : qui épargne mille francs dans le temps de la paix, se refusant à voir venir la guerre, est obligé de débourser dix millions, dès que la guerre est venue. Et ce sont les générations à venir qui paient.
La digue de Richelieu aurait embouteillé l’escadre rochelaise, si l’escadre rochelaise, flairant le danger, ne fût précipitamment sortie de La Rochelle le 19 janvier 1628. Constatons ici une identité qu’on ne s’est point encore avisé de signaler : Richelieu, contre La Rochelle, opéra fort exactement comme, 166 années plus tard, Napoléon Bonaparte contre Toulon. Bonaparte, en effet, porta tout son effort sur Tamaris et sur le Manteau, parce que les batteries du Manteau, couvrant l’unique issue de la Petite Rade, prenaient au piège toute force navale enfermée dans Toulon. L’escadre anglaise se hâta d’évacuer la Petite Rade, avant que Bona- parte eût retourné les canons du Manteau et de l’Eguillette. Pareillement Richelieu, faute d’artillerie à longue portée, ferma la rade rochelaise par une manière d’immense palissade flottante, la plus solide et la mieux défendue qu’on eût vue nulle part depuis qu’Alexandre le Grand avait assiégé Tyr. Et la flotte rochelaise se hâta d’évacuer La Rochelle avant que la digue de Richelieu fût achevée. Mêmes effets, résultant des mêmes causes.
Le reste n’est guère du ressort de cette étude. Les escadres britanniques lancées par le roi Charles et le duc de Buckingham au secours des rebelles rochelais vinrent comme elles voulurent mais ne rencontrèrent aucune force navale française qui valut d’être combattue : Richelieu n’avait pas encore eu le temps de constituer sa marine. Par contre, comme des vaisseaux n’ont jamais rien pu contre un littoral défendu, les vaisseaux anglais n’empêchèrent pas Richelieu de réduire la place assiégée. Ni l’amiral Denbigh, en mai 1628, ni Bertie de Linds, en septembre, ne changèrent quoi que ce fût au destin des Rochelais. Pas un sac de farine n’entra. La digue attaquée — d’ailleurs mollement — résista comme elle devait Et les Anglais s’en retournèrent, et le maire Guiton, qui avait juré sur son poignard de ne jamais capituler, capitula.
La fin couronna l’œuvre. Maître des rebelles protestants dès octobre 1628, Richelieu sut se montrer le vainqueur le plus clément. Mais il usa de sa victoire pour briser tout de suite les résistances à venir. La flotte qu’il préparait n’eût servi de rien au roi, si le roi ne l’avait pas eue bien à lui. Richelieu brisa toute la vieille féodalité navale. Les charges d’amiral et de vice-amiral de France furent rachetées. Le Havre, Brest et Brouage, rachetés de même. Il n’y eut plus d’amiral de Guyenne, ni de Bretagne, ni du Levant ou de Provence. Richelieu tout seul fut grand maître, chef et surintendant de tout ce qui flottait et naviguait. Et ce fut excellent, tant qu’il fut vivant, parce qu’il était lui. Ce fut moins bon peut- être, quand des successeurs moins grands que lui l’eurent remplacé.

Création, après la prise de La Rochelle, d’une vraie marine royale qui intervint glorieusement dans la guerre de Trente Ans
La marine créée par Richelieu n’avait servi de rien devant La Rochelle, parce qu’elle était encore en enfance. Richelieu avait dû conquérir la vieille ville navale par terre seulement, et il lui en avait coûté cette merveilleuse digue, gouffre d’argent. Richelieu, comme juste, n’en poursuivit que plus tenacement, et toujours avec la même inflexible énergie, son effort sur la mer. Et il eût été assez injuste qu’il ne pût pas finalement constater de son vivant à quel point la France, comme il l’avait toujours affirmé, a besoin d’être puissante sur les trois mers qui la cernent. Cette injustice-là, grâce à Dieu, lui fut épargnée.
On sait comment, l’an 1635 — sept ans après son triomphe de La Rochelle — Richelieu fut obligatoirement conduit à intervenir dans cette guerre de Trente Ans, dont il ne devait pas voir la fin. Mais, avant de mourir, Richelieu put être content des batailles navales de Guétharia (22 août 1638) et de Gênes (1er septembre de la même année) qui furent deux victoires, celle-ci remportée par l’archevêque Sourdis(3) et celle-là par le général du Pont-Courlay. En 1639, Sourdis, attaquant la côte des Asturies, enleva les galions espagnols réfugiés à Santona, près de Santander, et prit la Corogne. En 1640, le 22 juillet, Armand de Maillé-Brézé, promu, à 20 ans, coup sur coup, lieutenant général des galères et lieutenant général des vaisseaux gagnait pour ses débuts la belle bataille de Cadix — Maillé-Brézé, plus tard duc de Fronsac et plus tard encore grand maître chef et surintendant général de la navigation, était neveu du cardinal Mais le cardinal ne donnait dans le népotisme qu’à bon escient. Maillé-Brézé, couvert de gloire devait tomber à l’ennemi, à la bataille d’Orbitello, le 14 juin 1646, et sa mort seule fit perdre aux Français la bataille. — Enfin, devant Tarragone, que nous assiégions pour la Catalogne contre la Castille, l’archevêque Sourdis, deux fois vainqueur du duc de Fernandina, le 6 juin et le 4 juillet 1641, était finalement battu le 20 août par le duc de Maqueda. Mais Maqueda avait 72 bâtiments, et Sourdis moins de 50. Et nous n’avions pas perdu un seul vaisseau, si bien que les Castillans ne poursuivirent pas Sourdis. Sourdis avait désapprouvé le siège de Tarragone. Il fut disgracié fort injustement « pour s’être retiré, disait ironiquement le grand Génois Gionettino Doria, après quatre jours de bataille, contre des ennemis quatre fois supérieurs en nombre ! » La disgrâce de Sourdis pèse sur la mémoire de Richelieu. Il est juste de reconnaître que cette triste affaire advint à la fin de 1641, et que, moins d’un an plus tard, Richelieu, usé de travail et de fièvre, était mort.
Il avait encore vu la victoire navale de Barcelone (30 juin-2 juillet 1642). Maillé- Brézé, aidé du chevalier de Cangé, glorieusement mort dans cette affaire, y fut vainqueur du duc de Ciudad-Real. Mais la plus difficile bataille avait été gagnée par Richelieu lui- même, en faisant de la France une nation puis- sante sur mer. Cet homme au-dessus des hommes eut peut-être même l’illusion de croire que la France, ayant une fois connu le goût de la gloire navale, n’accepterait plus désormais d’en être sevrée. Et peut-être, dans cet espoir fallacieux, le cardinal-duc Armand du Plessis de Richelieu mourut-il, le 4 décembre 1642, content, car il aimait chèrement son pays. Mais les deux tiers des vieilles provinces françaises sont trop éloignées de la mer et vivent d’une vie trop personnelle pour que le rêve du grand cardinal ait jamais la moindre chance de se changer en mieux qu’un rêve.
Claude FARRÈRE

NOTES :
- Une pièce de 24 c’est-à-dire tirant le boulet rond de 24 livres, était d’un calibre d’environ 15 ou 16 centimètres.
- Brouage venait d’être acquis par Richelieu des mains du comte de Saint-Luc qu’Alexandre Dumas prit pour l’un des personnages de son roman « La Dame de Montsoreau ». Dans la réalité historique, Saint-Luc fut d’ailleurs l’un des seigneurs de la cour d’Henri III qui contribuèrent le plus efficacement à l’avènement d’Henri IV et la pacification du royaume.
- Henri de Sourdis, archevêque de Bordeaux, primat d’Aquitaine.








