Godefroy de Bouillon occupe une place singulière dans l’histoire médiévale européenne. Duc de Basse-Lotharingie, il fut l’un des principaux commandants de la première croisade (1096-1099) et devint, au lendemain de la prise de Jérusalem, le premier souverain de l’État latin fondé en Terre sainte. Refusant, selon la tradition, le titre de roi, il gouverna sous celui d’« avoué du Saint-Sépulcre » pendant à peine un an, avant de mourir à Jérusalem en juillet 1100. Sa carrière, relativement brève et documentée de manière inégale, a été très tôt recouverte par une abondante production légendaire qui a fait de lui l’archétype du chevalier chrétien.
Godefroy naît vers 1058, peut-être en 1060 selon certains auteurs, sans que la date ni le lieu exact puissent être établis avec certitude. Deux localités se disputent traditionnellement l’honneur de sa naissance : Boulogne-sur-Mer, siège du comté paternel, et Baisy, dans le Brabant actuel (Belgique), où sa famille maternelle possédait des terres. Les sources contemporaines ne permettent pas de trancher.
Il est le deuxième fils d’Eustache II, comte de Boulogne, et d’Ide de Lorraine (dite aussi Ide de Boulogne). Cette double ascendance place le jeune Godefroy au carrefour de deux mondes politiques. Par son père, il appartient à l’aristocratie du nord du royaume de France : Eustache II, personnage influent, avait combattu aux côtés de Guillaume le Conquérant à Hastings en 1066 et entretenait des liens étroits avec la cour anglo-normande. Par sa mère, Godefroy se rattache à la maison d’Ardenne, l’une des plus puissantes familles de l’Empire : Ide est la fille de Godefroy II le Barbu, duc de Basse-Lotharingie, et la sœur de Godefroy III le Bossu, qui succède à leur père dans le duché. Les généalogistes médiévaux, puis la légende, feront en outre remonter la lignée maternelle jusqu’à Charlemagne, filiation qui contribuera au prestige posthume du personnage.
Godefroy a un frère aîné, Eustache III, destiné à hériter du comté de Boulogne, et un frère cadet, Baudouin, initialement orienté vers une carrière ecclésiastique avant d’y renoncer. Les trois frères participeront ensemble à la première croisade, et Baudouin deviendra le premier roi couronné de Jérusalem. Leur mère Ide, connue pour sa piété et ses fondations monastiques, sera plus tard béatifiée par l’Église catholique.
En tant que fils cadet, Godefroy ne pouvait prétendre à l’héritage paternel. Son avenir se joue du côté maternel : son oncle Godefroy le Bossu, sans descendance, le désigne comme héritier de ses possessions et de ses titres. Lorsque le duc est assassiné en février 1076 dans des circonstances troubles, le jeune Godefroy, alors âgé d’environ 18 ans, se trouve en position de revendiquer un ensemble considérable : le duché de Basse-Lotharingie, le comté de Verdun, le marquisat d’Anvers et la seigneurie de Bouillon, avec son château dominant la Semois, dans l’actuelle province belge de Luxembourg.
L’ascension difficile d’un prince d’Empire (1076-1096)
La succession ne se déroule pas comme prévu. Le roi de Germanie Henri IV, futur empereur, refuse d’investir Godefroy du duché de Basse-Lotharingie, charge d’importance stratégique qu’il préfère confier à son propre fils Conrad, alors enfant. Godefroy doit se contenter du marquisat d’Anvers et de ses possessions patrimoniales, dont Bouillon. Le comté de Verdun et d’autres terres lui sont en outre disputés par des parents et voisins ambitieux, au premier rang desquels Mathilde de Toscane, veuve de Godefroy le Bossu et figure majeure du parti pontifical, ainsi qu’Albert III, comte de Namur. Les années 1076-1087 sont ainsi occupées par une série de conflits locaux au cours desquels Godefroy défend ses droits les armes à la main, avec un succès inégal mais une ténacité que relèvent les chroniqueurs.
Ce contexte explique un choix politique déterminant : dans la querelle des Investitures qui oppose alors violemment Henri IV au pape Grégoire VII, Godefroy se range fidèlement dans le camp impérial, à rebours de sa tante par alliance Mathilde de Toscane, principal soutien de la papauté. Il participe aux campagnes militaires du souverain. Les chroniqueurs postérieurs lui attribuent un rôle notable à la bataille de l’Elster, en octobre 1080, où trouve la mort l’anti-roi Rodolphe de Souabe ; certains récits tardifs affirment même que Godefroy porta le coup fatal, affirmation que les historiens modernes considèrent comme invérifiable et probablement légendaire. Il prend également part au siège de Rome mené par Henri IV entre 1081 et 1084, épisode qui aboutit à la fuite de Grégoire VII. La participation d’un futur héros de la croisade à une guerre contre le pape ne manquera pas d’embarrasser les hagiographes ; elle illustre surtout la logique féodale qui gouvernait alors les allégeances.
La fidélité finit par payer. En 1087 selon la plupart des historiens (1089 selon d’autres), Henri IV, dont le fils Conrad s’est révélé incapable de tenir la région, investit enfin Godefroy du duché de Basse-Lotharingie. Le titre est toutefois moins prestigieux qu’il n’y paraît : le duché, vaste ensemble s’étendant entre Rhin, Meuse et Escaut, est alors une construction politique affaiblie, où l’autorité ducale est largement théorique face aux évêques, comtes et villes qui s’émancipent. Godefroy s’y comporte en administrateur honorable sans parvenir à restaurer une réelle puissance ducale. À la veille de la croisade, il apparaît comme un prince territorial de second rang à l’échelle de l’Empire, respecté mais sans éclat particulier. Rien ne le prédestinait alors au destin exceptionnel qui l’attendait.

L’appel de Clermont et la préparation du départ (1095-1096)
Le 27 novembre 1095, au concile de Clermont, le pape Urbain II lance un appel aux chevaliers d’Occident pour porter secours aux chrétiens d’Orient et libérer Jérusalem. La prédication, relayée dans toute l’Europe, rencontre un écho considérable. Godefroy de Bouillon prend la croix au cours de l’année 1096, entraînant avec lui ses deux frères, Eustache III et Baudouin, ainsi qu’un nombre important de vassaux et de chevaliers lotharingiens, ardennais et rhénans.
Les motivations de son engagement ont fait l’objet de débats. Les chroniqueurs favorables à la papauté ont voulu y voir un geste d’expiation pour sa participation aux guerres contre Grégoire VII ; les historiens modernes soulignent plutôt la conjonction d’une piété sincère, caractéristique de son milieu familial, et d’un calcul plus prosaïque : la position de Godefroy dans l’Empire restait fragile et l’aventure orientale offrait des perspectives nouvelles. Un indice matériel plaide pour un engagement sans esprit de retour, ou du moins mûrement réfléchi : pour financer l’expédition, Godefroy liquide une part substantielle de son patrimoine. Il cède ses droits sur le comté de Verdun ainsi que les seigneuries de Stenay et de Mouzay à Richer, évêque de Verdun, et engage son château de Bouillon auprès d’Otbert, prince-évêque de Liège, contre une somme considérable, que les sources évaluent à 1 300 ou 1 500 marcs d’argent. Le château ne sera jamais racheté.
Un épisode plus sombre accompagne ces préparatifs. Le printemps 1096 est marqué, dans la vallée du Rhin, par une vague de violences meurtrières contre les communautés juives, perpétrées principalement par les bandes du comte Emich de Flonheim et d’autres croisés populaires. Godefroy n’a pas pris part à ces massacres, mais les sources hébraïques, notamment la chronique de Salomon bar Siméon, rapportent qu’il aurait proclamé son intention de venger le sang du Christ sur les juifs avant son départ. Alertées, les communautés de Cologne et de Mayence en appelèrent à l’empereur Henri IV, qui ordonna leur protection, et versèrent chacune à Godefroy 500 pièces d’argent pour s’assurer de sa bienveillance. Godefroy accepta l’argent et garantit leur sécurité. L’authenticité et la portée exacte de la menace initiale sont discutées par les historiens, mais l’épisode de l’extorsion est généralement tenu pour établi.
La marche vers Constantinople (août-décembre 1096)
L’armée de Godefroy, l’une des quatre ou cinq grandes armées princières de la croisade, se met en route le 15 août 1096. Ses effectifs, impossibles à chiffrer précisément, se comptaient probablement en dizaines de milliers de personnes, combattants et non-combattants confondus, recrutés pour l’essentiel en Lotharingie, dans les pays mosans et rhénans, en Flandre et dans le nord de la France. Contrairement aux armées provençale et normandes d’Italie, qui gagnent l’Orient par la mer ou par les Balkans occidentaux, Godefroy choisit la voie terrestre continentale : la vallée du Danube, la Hongrie et les Balkans, itinéraire des pèlerinages traditionnels mais aussi celui qu’avaient emprunté, quelques mois plus tôt, les bandes indisciplinées de la croisade populaire, laissant derrière elles pillages et affrontements.
Ce précédent rend la traversée de la Hongrie délicate. Le roi Coloman, échaudé, exige des garanties. Godefroy négocie directement avec lui et accepte de livrer son frère Baudouin, accompagné de sa famille, comme otage pour la durée du passage. L’armée traverse le royaume dans un ordre remarquable, les approvisionnements étant achetés à prix convenus, et Baudouin est restitué à la frontière. Cet épisode, rapporté en détail par Albert d’Aix, a contribué à la réputation de Godefroy comme chef capable de discipliner ses troupes. La suite du trajet, à travers les territoires byzantins de Belgrade, Niš, Sofia et Philippopolis, s’effectue sous escorte impériale et sans incident majeur. L’armée lotharingienne parvient devant Constantinople le 23 décembre 1096, première des grandes armées princières à atteindre la capitale byzantine.
Le bras de fer avec Alexis Comnène (décembre 1096 – avril 1097)
Le séjour devant Constantinople constitue le premier test politique sérieux de la croisade. L’empereur Alexis Ier Comnène, qui avait sollicité de l’aide militaire occidentale mais se trouvait face à des armées entières et autonomes, entend obtenir de chaque chef croisé un serment : les anciennes possessions byzantines reconquises devront être restituées à l’Empire, et les princes se reconnaîtront, sous une forme ou une autre, ses obligés. Godefroy, peut-être par fidélité à son suzerain Henri IV, dont les relations avec Byzance étaient ambivalentes, peut-être par méfiance envers les intentions impériales, refuse d’abord de prêter ce serment et temporise pendant des semaines.
La tension dégénère. Alexis restreint le ravitaillement de l’armée lotharingienne pour faire pression ; des escarmouches éclatent entre croisés et troupes byzantines. L’épisode culmine au début d’avril 1097, lorsque des combats se déroulent sous les murs mêmes de Constantinople – les sources byzantines, dont l’Alexiade d’Anne Comnène, et les sources latines en donnent des versions divergentes quant aux responsabilités. Militairement dominé et isolé, Godefroy finit par céder : il prête le serment demandé, reçoit en retour des dons somptueux et fait passer son armée en Asie Mineure. L’affaire révèle un trait durable de la croisade : la méfiance réciproque entre Latins et Byzantins, qui pèsera sur toute l’expédition.
De Nicée à Antioche (mai 1097 – juin 1098)
Réunies en Asie Mineure, les armées croisées, fortes au total de plusieurs dizaines de milliers de combattants, entreprennent le siège de Nicée, capitale du sultanat seldjoukide de Roum, en mai 1097. Godefroy et ses troupes tiennent un secteur du siège. La ville se rend le 19 juin 1097, non aux croisés mais aux Byzantins, avec lesquels elle a négocié secrètement, ce qui avive les rancœurs latines. L’armée reprend ensuite sa marche à travers l’Anatolie. Le 1er juillet 1097, à Dorylée, l’avant-garde normande de Bohémond de Tarente, surprise par le sultan Kilij Arslan, est dégagée par l’arrivée du gros de l’armée, dont les contingents de Godefroy : la victoire ouvre la route du plateau anatolien.
La traversée de l’Anatolie, durant l’été 1097, est une épreuve d’endurance : chaleur, soif, pertes en hommes et surtout en chevaux. C’est au cours de cette étape, à l’automne 1097, que se situe un épisode célèbre rapporté par Albert d’Aix : Godefroy, portant secours à un pèlerin attaqué par un ours, est grièvement blessé dans le combat contre l’animal. La blessure, bien réelle semble-t-il, le tient éloigné du commandement pendant plusieurs semaines et son rétablissement est lent. L’anecdote, promise à une riche postérité littéraire, illustre la manière dont la geste godefridienne s’est construite dès les premiers récits.
Le siège d’Antioche, d’octobre 1097 au 3 juin 1098, constitue l’épisode le plus éprouvant de la croisade : famine, désertions, guerre d’usure contre une ville immense et bien défendue. Godefroy y tient son rang parmi les principaux chefs, sans y jouer le rôle moteur, qui revient à Bohémond de Tarente, artisan de la prise de la ville par intelligence avec un défenseur, puis vainqueur, le 28 juin 1098, de l’armée de secours de Kerbogha, atabeg de Mossoul, bataille à laquelle Godefroy participe à la tête d’un corps de troupe. C’est du siège d’Antioche que datent certains exploits individuels prêtés à Godefroy par les chroniqueurs, comme celui d’avoir tranché un cavalier turc en deux d’un seul coup d’épée sur le pont de l’Oronte.
L’année qui suit la prise d’Antioche est marquée par la désunion. La mort du légat pontifical Adhémar de Monteil, évêque du Puy, le 1er août 1098, prive la croisade de son arbitre. Bohémond et Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, se disputent Antioche ; les princes s’attardent en Syrie du Nord, où Godefroy lui-même acquiert des positions dans la région d’Édesse et de Turbessel, non loin du comté que son frère Baudouin, ayant quitté l’armée principale dès 1097, s’est taillé à Édesse en mars 1098 — première principauté latine d’Orient. Sous la pression des pèlerins de base, exaspérés par ces atermoiements, la marche vers Jérusalem reprend finalement en janvier 1099, d’abord sous la conduite de Raymond de Saint-Gilles, que Godefroy et les autres princes rejoignent au printemps.
Le siège et la prise de Jérusalem (juin-juillet 1099)
L’armée croisée, réduite par trois années de campagne à un effectif estimé entre 12 000 et 15 000 combattants dont un peu plus d’un millier de chevaliers, parvient devant Jérusalem le 7 juin 1099. La ville, passée un an plus tôt sous le contrôle du califat fatimide d’Égypte, est solidement fortifiée, et la garnison a empoisonné ou comblé les puits alentour. Un premier assaut, le 13 juin, échoue faute de matériel de siège. L’arrivée à Jaffa de navires génois, dont les équipages fournissent bois, cordages et savoir-faire, permet la construction de tours d’assaut roulantes, de mangonneaux et d’échelles.
Le dispositif final attribue à Godefroy et à ses alliés — Robert de Flandre, Robert de Normandie, Tancrède – le front nord de la ville, tandis que Raymond de Saint-Gilles attaque au sud, sur le mont Sion. Dans la nuit du 13 au 14 juillet, Godefroy fait déplacer sa tour d’assaut vers un secteur du rempart nord-est moins bien défendu, près de l’actuelle porte d’Hérode, manœuvre qui prend les défenseurs au dépourvu. L’assaut général est lancé le 14 juillet. Le 15 juillet 1099, en fin de matinée, la tour de Godefroy touche la muraille ; selon Albert d’Aix, deux frères de Tournai, Lethold et Engelbert, sont les premiers à prendre pied sur le rempart, suivis de Godefroy lui-même et du gros des assaillants. La défense s’effondre et la ville est prise.
S’ensuit un massacre de grande ampleur de la population musulmane et juive de la ville, que les chroniqueurs latins décrivent eux-mêmes en termes crus et que les sources arabes et hébraïques confirment. L’ampleur exacte des tueries est débattue par les historiens (les chiffres des chroniques, allant de 10 000 à 70 000 morts, sont jugés invraisemblables, et des travaux récents ont établi qu’une partie de la population fut épargnée, expulsée ou rançonnée). Le rôle personnel de Godefroy dans ces violences n’est pas documenté avec précision ; les chroniqueurs le montrent se rendant en pèlerin, pieds nus, prier au Saint-Sépulcre tandis que les tueries se poursuivaient. Aucune source ne lui attribue d’effort notable pour les arrêter.

L’« avoué du Saint-Sépulcre » (juillet 1099 – juillet 1100)
Le 22 juillet 1099, les principaux chefs se réunissent pour désigner un souverain. Raymond de Saint-Gilles, le plus puissant et le plus riche des princes présents, se voit selon toute vraisemblance offrir la couronne en premier et la refuse – par piété affichée ou par calcul, les avis des chroniqueurs divergent. Le choix se porte alors sur Godefroy, dont la réputation de piété, la naissance prestigieuse et le caractère jugé accommodant font un candidat de consensus acceptable à la fois par les barons et par le clergé.
Godefroy accepte la charge mais, selon la tradition rapportée par les chroniqueurs, refuse le titre de roi et la couronne, ne voulant pas, selon le mot célèbre que lui prête une tradition tardive, « porter une couronne d’or là où le Christ avait porté une couronne d’épines ». Les historiens modernes invitent à la prudence sur ce point : la formule est absente des sources les plus anciennes, et le titre exact adopté par Godefroy fait débat. L’appellation d’Advocatus Sancti Sepulchri (« avoué », c’est-à-dire protecteur laïc, du Saint-Sépulcre), popularisée par l’historiographie, n’apparaît que dans un nombre restreint de documents ; d’autres actes le désignent simplement comme « prince » (princeps) ou « duc ». Ce qui est établi, c’est qu’il ne se fit jamais couronner roi, à la différence de son frère et successeur Baudouin. Ce choix traduisait sans doute autant une conviction religieuse qu’une nécessité politique : une partie du clergé, emmenée bientôt par le nouveau patriarche, contestait le principe même d’une royauté laïque sur la ville sainte.
Le premier acte militaire du nouveau régime est décisif. Dès le mois d’août 1099, une grande armée fatimide commandée par le vizir al-Afdal débarque en Palestine pour reprendre Jérusalem. Godefroy rassemble les forces croisées encore présentes et, le 12 août 1099, surprend et met en déroute l’armée égyptienne près d’Ascalon. Cette victoire assure la survie immédiate de la conquête, même si Ascalon elle-même, faute d’entente entre Godefroy et Raymond de Saint-Gilles sur son attribution, échappe aux Latins et restera une épine fatimide au flanc du royaume pendant un demi-siècle.
Le règne de Godefroy, qui dure moins d’un an, s’exerce dans des conditions précaires. La grande majorité des croisés, leur vœu accompli, reprend le chemin de l’Occident à l’automne 1099 : le souverain ne dispose plus que de quelques centaines de chevaliers et de quelques milliers d’hommes pour tenir Jérusalem, Jaffa et un arrière-pays discontinu. Son gouvernement combine opérations militaires limitées, diplomatie et prélèvement de tributs : au printemps 1100, les cités côtières d’Ascalon, d’Arsouf, de Césarée et d’Acre, encore musulmanes, acceptent de lui verser tribut. Dans l’intérieur, son lieutenant Tancrède se taille une principauté en Galilée, autour de Tibériade. Godefroy pose ainsi, de manière encore embryonnaire, les fondations territoriales de ce qui deviendra le royaume latin de Jérusalem.
Sur le plan intérieur, la principale difficulté vient de l’Église. L’arrivée, à la fin de 1099, de Daimbert (Dagobert), archevêque de Pise, qui se fait élire patriarche de Jérusalem avec l’appui de Bohémond, ouvre un conflit sur la nature même du nouvel État : Daimbert entend faire de Jérusalem une seigneurie ecclésiastique. Affaibli, dépendant de la flotte pisane pour ses projets militaires, Godefroy multiplie les concessions : il prête hommage au patriarche et, selon Guillaume de Tyr, s’engage à lui remettre Jérusalem et Jaffa dès qu’il aurait conquis d’autres possessions, notamment Le Caire ; promesse aux termes discutés par les historiens, dont la portée réelle reste incertaine et que sa mort rendra caduque.
Maladie, mort et succession (juin-juillet 1100)
En juin 1100, au retour d’une expédition, Godefroy tombe gravement malade. Les chroniqueurs situent l’apparition du mal lors d’un passage à Césarée, où il aurait été reçu par l’émir de la ville. Albert d’Aix rapporte la rumeur d’un empoisonnement, que les historiens modernes écartent généralement au profit d’une maladie infectieuse, peut-être la typhoïde, endémique parmi les Francs d’Orient. Transporté à Jérusalem, il s’éteint après plusieurs semaines d’agonie, en juillet 1100 : la plupart des chroniqueurs et des historiens retiennent la date du 18 juillet, certaines sources et traditions indiquant le 17 juillet. Il avait environ quarante-deux ans.
Godefroy est inhumé dans l’église du Saint-Sépulcre, au pied du Calvaire, honneur insigne qui consacre son statut de libérateur de la ville. Son tombeau, décrit par de nombreux pèlerins au fil des siècles, y demeura jusqu’au début du XIXe siècle : il fut détruit, avec celui de Baudouin Ier, lors des travaux de reconstruction qui suivirent l’incendie de la basilique en 1808.
Mort sans alliance ni descendance, Godefroy laisse une succession disputée. Le patriarche Daimbert tente de faire valoir les engagements du défunt pour s’emparer du pouvoir, mais l’entourage lotharingien de Godefroy, tenant la citadelle de Jérusalem, appelle son frère Baudouin, comte d’Édesse. Celui-ci arrive en novembre 1100 et, rompant avec le scrupule de son aîné, se fait couronner roi de Jérusalem à Bethléem le jour de Noël 1100. C’est donc Baudouin Ier, souverain énergique et bâtisseur, qui donne au royaume latin sa forme institutionnelle ; mais la mémoire collective retiendra Godefroy comme son fondateur.
La construction d’une légende
Peu de figures médiévales ont connu une postérité légendaire aussi rapide et aussi ample. Dès le XIIe siècle, les chansons de geste du « cycle de la croisade » (Chanson d’Antioche, Chanson de Jérusalem, puis leurs continuations) font de Godefroy le héros central de l’expédition, au prix de nombreuses distorsions. Le cycle s’enrichit d’une préhistoire merveilleuse : la légende du Chevalier au Cygne fait de Godefroy le petit-fils d’un mystérieux chevalier conduit par un cygne, récit qui compense l’absence de descendance du héros par une ascendance surnaturelle et que reprendra, bien plus tard, le Lohengrin de Wagner par l’intermédiaire de la tradition allemande.
Au XIVe siècle, Godefroy est intégré au canon des « Neuf Preux », les neuf parangons de la chevalerie répartis entre Antiquité païenne, monde biblique et chrétienté, où il figure aux côtés de Charlemagne et du roi Arthur : consécration qui fixe pour des siècles son image de chevalier chrétien idéal. La Renaissance prolonge le mythe avec la Jérusalem délivrée du Tasse (1581), épopée qui fait de « Goffredo » le chef pieux et providentiel de la croisade et connaît un immense succès européen.
Les XIXe et XXe siècles donnent à la légende une coloration nationale. La jeune Belgique, en quête de héros fondateurs, s’approprie le duc de Basse-Lotharingie : la statue équestre de Godefroy par Eugène Simonis, érigée en 1848 place Royale à Bruxelles, en est le témoignage le plus visible. La France, de son côté, l’annexe volontiers à son propre récit des croisades « gestes de Dieu par les Francs ». L’historiographie récente s’est attachée à déconstruire ces usages mémoriels et à restituer le personnage à son contexte : celui d’un prince lotharingien de l’Empire, ni français ni belge au sens moderne, dont la carrière effective fut plus modeste que sa gloire posthume.
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