Août (ou septembre) -480 : Léonidas et la bataille des Thermopyles, par Hérodote.

Hérodote, historien des guerres médiques (Amédée Hauvette, 1894)

Histoires (Hérodote)

CCII. Ceux des Grecs qui attendaient les Perses en ce lieu étaient 300 Spartiates pesamment armés, 500 hommes de Tégée, 500 de Mantinée, 120 d’Orchomène d’Arcadie, 1 000 du reste de cette contrée (voilà tout ce qu’il y avait d’Arcadiens), 400 de Corinthe, 200 de Phlie, 80 de Mycènes ; tous ceux-là étaient venus du Péloponèse ; ils avaient avec eux 700 Béotiens de Thespie et 300 de Thèbes.

CCIII. En outre les Locriens d’Oponte, répondant à l’appel de ceux que je viens d’énumérer, avaient amené toutes leurs forces, et 1 000 Phocéens : car les Grecs les avaient convoqués, leur faisant savoir par messages qu’ils étaient venus en avant-garde, que le reste des alliés était attendu chaque jour, que la mer était gardée par les Athéniens, les Éginètes et tous ceux qu’on avait placés dans l’armée navale ; enfin qu’il n’y avait rien à craindre. « Ce n’est pas un dieu, ajoutèrent les députés, qui envahit la Grèce, mais un homme. Or, il n’est jamais arrivé et il n’arrivera jamais qu’un mortel, à partir de sa naissance, ne connaisse point l’infortune : aux plus grands personnages sont réservées les plus grandes calamités. Il est donc inévitable que celui qui nous attaque, étant mortel, n’ait pas à rabattre de ses espérances. » Ces raisons les avaient décidés à amener du secours auprès de Trachis.

CCIV. Chaque ville avait nommé son général ; mais le plus honoré, celui qui exerçait sur toute l’armée le commandement suprême, était le Lacédémonien Léonidas, fils d’Anaxandride, fils de Léon, fils d’Eurycratide, fils d’Anaxandre, fils d’Eurycrate, fils de Polydore, fils d’Alcamène, fils de Télècle, fils d’Archélas, fils d’Agésilas, fils de Dorysse, fils de Léobote, fils d’Échestrate, fils d’Agis, fils d’Eurysthène, fils d’Aristodème, fils d’Aristomaque, fils de Cléodée, fils d’Hyllus, fils d’Hercule, qui était devenu maître de la royauté à Sparte par des circonstances imprévues.

CCV. En effet, il avait deux frères aînés, Cléomène et Doriée ; il était donc loin de penser qu’il serait roi. Mais Cléomène mourut sans enfants mâles et déjà Doriée n’existait plus : il avait péri en Sicile. Ainsi la royauté échut à Léonidas parce qu’il était né avant Cléombrote, le dernier des fils d’Anaxandride, et qu’en outre il avait épousé la fille de Cléomène. Léonidas s’était donc rendu aux Thermopyles, après avoir choisi trois cents hommes dans la force de l’âge, tous ayant des fils. En passant, il avait pris les Thébains dont j’ai dit le nombre et que commandait Léontiade, fils d’Eurymaque ; il s’était empressé de les prendre, seuls parmi les Grecs, parce qu’on les soupçonnait fortement d’incliner pour le Mède. Il les avait excités à la guerre afin de savoir s’ils enverraient des troupes avec lui, ou s’ils renonceraient ouvertement à l’alliance des Grecs ; quoiqu’ils eussent d’autres sentiments, ils lui donnèrent des secours.

CCVI. Les Spartiates envoyèrent d’avance Léonidas et sa troupe, afin que les autres alliés, le voyant, prissent aussi les armes et ne se tournassent point vers le Mède, s’ils supposaient qu’eux-mêmes pouvaient hésiter. La fête d’Apollon Carnéen d’ailleurs les retenait ; ils se proposaient, dès qu’ils l’auraient célébrée, de partir tous rapidement, en laissant quelques gardes à Sparte. Le reste des alliés avait même dessein et semblable obstacle : car l’Olympiade tombait précisément au milieu de ces grandes affaires, et, comme ils ne croyaient pas que l’on combattît sitôt aux Thermopyles, ils s’étaient contentés d’envoyer des avant-gardes, résolus à faire ensuite comme les Spartiates.

CCVII. Aux Thermopyles, quand les Grecs virent les Perses prêts à s’engager dans le défilé, ils eurent crainte et délibérèrent sur la retraite. Les Péloponésiens furent d’avis de retourner à l’isthme et de le garder ; mais Léonidas, s’apercevant de l’irritation des Phocéens et des Locriens, vota pour que l’on tînt bon et que l’on dépêchât des courriers à toutes les villes afin de demander du secours, puisque l’on ne pouvait espérer, en si petit nombre, de repousser les Mèdes.

CCVIII. Pendant qu’ils tenaient conseil, Xerxès envoya un espion à cheval voir combien ils étaient et ce qu’ils avaient dessein de faire. On lui avait appris en Thessalie que cette poignée d’hommes étaient rassemblés en ce lieu, quels étaient leurs chefs, qu’ils étaient Lacédémoniens et que Léonidas descendait d’Hercule. Lorsque le cavalier perse fut auprès du camp, il l’examina et ne le vit pas tout entier ; car il ne pouvait apercevoir ceux qui étaient rangés en deçà du mur qu’ils avaient relevé et qu’ils gardaient. Il fit seulement la reconnaissance des troupes qui se tenaient en dehors, et dont les armes étaient appuyées contre le rempart ; il se trouva qu’à ce moment c’étaient les Lacédémoniens : les uns, sans vêtement, faisaient leurs exercices gymniques, d’autres se peignaient les cheveux. À cet aspect, il fut surpris et il les compta. Dès qu’il eut tout observé, fort exactement, il partit sans être inquiété, car nul ne le poursuivit ; à peine même fit-on attention à lui. À son retour il dit à Xerxès ce qu’il avait vu.

CCIX. Xerxès, l’ayant ouï, ne put s’imaginer ce qui était réel, savoir que les Grecs se préparaient à mourir et à tuer autant d’ennemis qu’ils le pourraient : au contraire, il lui parut qu’ils ne faisaient rien que de ridicule : il manda donc Démarate, fils d’Ariston, qui était dans le camp. Celui-ci accourut et le roi le questionna sur toutes choses, impatient d’apprendre ce que faisaient les Lacédémoniens. Démarate lui dit : « Comme nous partions pour la Grèce, tu m’as entendu déjà te parler de ces hommes ; mais tu t’es moqué de moi quand je t’ai prédit comment tourneraient ces choses. Toutefois j’ai surtout à cœur, ô roi, de te faire connaître la vérité. Écoute-moi maintenant encore : ces hommes sont venus pour nous disputer le défilé et s’y disposent. En effet, telle est leur coutume ; lorsqu’ils sont sur le point d’exposer leur vie, ils s’ornent la tête. Sache d’ailleurs que, si tu triomphes d’eux et de ceux qui sont restés à Sparte, il n’est point d’autre nation, ô roi, qui ose lever la main contre toi : car tu marches contre les citoyens du plus beau royaume de la Grèce et contre les hommes les plus vaillants. » Tout ce discours fut jugé par Xerxès peu digne de croyance, et il demanda de quelle manière, étant si peu nombreux, ils combattraient son armée ; l’autre alors reprit : « Ô roi, tiens-moi pour menteur, si les choses ne vont pas comme je te l’ai déclaré. » 

CCX. Ce langage ne persuada point Xerxès, qui laissa s’écouler quatre jours, espérant que ses adversaires battraient en retraite. Le cinquième jour, comme ils ne bougeaient pas, et qu’en demeurant ils lui semblaient obéir à une folle insolence, il lança contre eux, tout courroucé, les Mèdes et les Cissiens, avec ordre de les lui amener vivants. Les Mèdes chargèrent donc les Grecs avec fureur, mais un grand nombre des assaillants succomba ; les Cissiens s’élancèrent à leur tour et ne purent ébranler leurs ennemis, malgré l’impétuosité du choc. Ils rendirent visible aux yeux de tous, et surtout à ceux de Xerxès, que le roi avait sous ses ordres une grande multitude, mais peu d’hommes. Le combat dura toute la journée.

CCXI. Les Mèdes, ayant été rudement maltraités, firent retraite ; les Perses les remplacèrent à leur tour : c’étaient ceux que le roi appelait les immortels ; Hydarne les commandait, et Xerxès croyait les envoyer à une victoire facile. Ils s’engagèrent corps à corps et n’eurent pas plus de succès que la troupe médique ; leur sort fut le même : car, comme eux, ils combattaient dans un passage étroit ; ils se servaient de javelines plus courtes que celles des Grecs ; enfin, ils ne pouvaient se prévaloir de leur grand nombre. Quant aux Lacédémoniens, ils combattirent glorieusement et montrèrent ce que peuvent des hommes exercés à la guerre contre ceux qui ne le sont pas. Lorsqu’ils tournaient le dos, ils se retiraient à rangs serrés ; les barbares, les voyant reculer, s’élançaient à grand fracas, en jetant de hautes clameurs ; mais eux, se retournant brusquement, leur faisaient face, reprenaient l’attaque et en immolaient une innombrable quantité, tandis que de leur côté un petit nombre succombait. Les Perses, ne pouvant occuper aucun point du défilé, après mainte tentative faite par détachements et de toute manière, se retirèrent finalement.

CCXII. Pendant les phases de la bataille, on dit que le roi, qui la contemplait, sauta trois fois de son trône, craignant pour l’armée. Telle fut la lutte de cette première journée. Le lendemain, les barbares n’eurent point de meilleures chances. La faiblesse numérique des Grecs, l’espoir que leurs blessures les auraient mis dans l’impossibilité de lever encore les mains contre eux, les encouragèrent à recommencer le combat. Les Grecs, en bataille par corps et par nations, combattirent tour à tour, hormis les Phocéens ; car ceux-ci avaient occupé le sommet de la montagne pour garder le sentier. Les Perses, ne voyant aucune différence entre cette journée et la précédente, se retirèrent une seconde fois.

CCXIII. Comme le roi était rempli d’anxiété et ne savait quel parti prendre en cette conjoncture, Éphialte, fils d’Eurydème, citoyen de Malis, entra en conférence avec lui, espérant emporter quelque grande récompense : il indiqua le sentier qui, à travers la montagne, conduit aux Thermopyles, et il perdit ceux des Grecs qui occupaient le défilé. Plus tard, craignant les Lacédémoniens, cet homme se réfugia en Thessalie, et, après sa fuite, les pylagores, pendant que les amphictyons étaient réunis aux Pyles, mirent sa tête à prix. Il fut tué à Anticyre, où il était revenu, par Athénade de Trachis, mais pour un motif particulier que je rapporterai en un autre lieu de mon récit ; Athénade n’en fut pas moins récompensé par les Lacédémoniens. Ainsi périt enfin Éphialte.

CCXIV. Selon quelques-uns, ce serait Onète, fils de Phanagore, habitant de Caryste, et Corydalle d’Anticyre, qui auraient eu avec le roi cet entretien et qui auraient guidé les Perses autour de la montagne ; mais je n’en crois rien. Car premièrement la question doit avoir été jugée, puisque les pylagores ont mis à prix, non la tête d’Onète, non la tête de Corydalle, mais celle d’Éphialte le Trachinien, après avoir pris les plus exactes informations ; secondement, nous savons qu’à cause de son crime Éphialte s’enfuit. Onète, il est vrai, quoiqu’il ne fût point né à Malis, pouvait connaître le sentier, s’il avait eu de fréquents rapports avec le pays ; mais c’est Éphialte qui guida les Perses par le sentier autour de la montagne : je le déclare coupable.

CCXV. Xerxès, approuvant ce que cet homme avait promis, et rempli d’allégresse, fit soudain partir Hydarne et la troupe qu’il commandait. Les immortels sortirent du camp au moment où l’on allume les lampes. Les Maliens les premiers découvrirent jadis ce sentier, et aussitôt ils l’indiquèrent aux Thessaliens pour qu’ils pussent attaquer par là les Phocéens, dans le temps que ceux-ci, ayant fermé le défilé d’une muraille, s’étaient mis à l’abri de l’invasion. Depuis cette époque, il ne paraît pas que les Maliens en fissent usage.

CCXVI. Voici la description de ce sentier : il commence à l’Asope, qui coule à travers le ravin ; la montagne et le sentier ont l’un et l’autre le nom d’Anopée ; ce sentier d’Anopée va jusqu’à la crête du mont et descend sur la ville d’Alpène, la première des Locriens du côté de Malis ; sa partie la plus étroite est auprès du rocher de Mélampyre et du séjour des Cercopes.

CCXVII. Les Perses, après avoir traversé l’Asope, marchèrent toute la nuit par ce sentier, entre l’Œta, à leur droite, et les monts Trachiniens, à leur gauche. L’aurore parut comme ils arrivaient à la cime extrême ; les mille Phocéens pesamment armés surveillaient, ainsi que je l’ai dit tout à l’heure, ce côté des monts ; ils défendaient leur propre territoire et le sentier : car le défilé, au bas du massif, était gardé par ceux que j’ai énumérés, et les Phocéens s’étaient spontanément offerts à Léonidas pour protéger le sentier qui coupe la montagne.

CCXVIII. Voici comment les Phocéens s’aperçurent de la marche des Perses ; ceux-ci montaient cachés par les chênes dont la montagne est couverte, et le bruit que font sous les pas les feuilles tombées retentissait au loin. Les Phocéens revêtent leurs armes et courent au sommet du mont ; ils y arrivent en même temps que les barbares ; les Perses, à l’aspect d’hommes en armes, sont frappés de surprise, car ils s’attendaient à ne rencontrer personne qui leur fît obstacle, et ils se heurtent contre une armée. Alors Hydarne, craignant que ce ne fût une troupe lacédémonienne, demanda de quel pays elle était ; Éphialte le lui apprit exactement ; aussitôt il rangea les Perses en bataille. Les Phocéens reçurent une grêle de traits, quittèrent le sentier et gagnèrent les aspérités de la montagne ; persuadés qu’ils étaient le but principal de cette attaque, ils se préparèrent à mourir. Telle fut leur pensée ; mais Éphialte, Hydarne et les Perses, sans tenir plus de compte des Phocéens, descendirent rapidement le revers de la montagne.

CCXIX. Le devin Mégistias, d’après l’inspection des victimes, annonça le premier aux Grecs, défenseurs des Thermopyles, le trépas qui les menaçait au lever de l’aurore ; en outre, quelques transfuges leur apprirent le détour que faisaient les Perses. Il était encore nuit lorsqu’ils reçurent ces nouvelles ; comme le jour commençait à poindre, en troisième lieu, les éclaireurs accourent de la cime des monts. Les Grecs alors tinrent conseil et les avis furent partagés : car les uns ne voulaient pas abandonner leur poste ; d’autres demandaient à partir. Ils se séparèrent sans s’être mis d’accord ; quelques-uns prirent à l’instant chacun le chemin de sa ville : le reste se résolut à tenir bon avec Léonidas.

CCXX. On rapporte que lui-même congédia les premiers, ayant à cœur de leur sauver la vie ; que pour lui et les Spartiates qui l’accompagnaient, ils ne pouvaient volontairement quitter le poste que d’abord ils étaient venus défendre. Je croirais plutôt que le zèle des alliés s’était refroidi et qu’ils ne se souciaient pas de partager ses dangers, qu’alors il leur ordonna de faire retraite, convaincu que lui-même ne pouvait s’éloigner sans déshonneur. En demeurant, il s’acquérait une gloire immense, et la fortune de Sparte n’en était pas amoindrie. Car, dès l’origine de la guerre, les Spartiates ayant consulté la Pythie, elle leur répondit que Lacédémone serait détruite par les barbares ou que leur roi périrait ; voici les hexamètres qui contiennent cette réponse : 

Léonidas, plein du souvenir de cet oracle, et voulant que sa gloire rejaillît sur les Spartiates seuls, aura congédié les alliés, et, selon moi, ils ne seraient point partis si mal à propos, quelle que fût la divergence des opinions.

CCXXI. J’ai de ce que j’avance une preuve assez forte ; car Léonidas renvoya non-seulement les autres, mais aussi le devin qui suivait l’armée, Mégistias d’Acarnanie ; il descendait, disait-on, de Mélampe, et c’est lui qui, sur l’inspection des victimes, avait annoncé ce qui allait advenir ; or, il est visible qu’il le congédia pour qu’il ne pérît pas avec lui. Mégistias, toutefois, refusa de s’éloigner, et il fit partir son fils unique qui servait dans l’armée.

CCXXII. Les alliés congédiés par Léonidas lui obéirent et s’en allèrent ; les Thespiens seuls et les Thébains restèrent auprès des Spartiates : les Thébains, non qu’ils en eussent le désir, mais parce que Léonidas les retint comme otages ; les Thespiens, très-volontairement. Ces derniers refusèrent d’abandonner Léonidas et les siens ; ils périrent avec eux ; Démophile, fils de Diadrome, les commandait.

CCXXIII. Xerxès, au lever du soleil, répandit des libations et attendit pour attaquer l’heure où le marché est tout à fait rempli, car Éphialte lui avait donné cette indication, calculée sur ce que la descente par le sentier est moins sinueuse et exige moins de temps que la montée. Les barbares de Xerxès s’élancent ; de leur côté les Grecs avec Léonidas, en hommes qui sont résolus à la mort, se déploient en un lieu du défilé beaucoup plus large qu’au commencement. D’abord, ils s’appuyaient sur le rempart et ils combattaient dans la partie la plus resserrée du col ; maintenant que la mêlée s’engage sur un plus vaste espace, les barbares tombent en foule ; derrière eux, les chefs de corps, le fouet à la main, les poussent en avant à force de coups. Un grand nombre roula dans la mer et se noya ; d’autres, plus nombreux, furent foulés vivants aux pieds de ceux qui survenaient ; on ne tenait pas compte des morts. Les Grecs, sachant qu’ils allaient périr sous le fer de ceux qui tournaient la montagne, déployaient contre les barbares la plus extrême vigueur, méprisant le péril et prodiguant leur vie.

CCXXIV. La plupart eurent bientôt leurs javelines brisées, et ils frappèrent avec le glaive. Léonidas en cette mêlée tomba après avoir vaillamment combattu, et avec lui d’autres Spartiates illustres, dont j’ai recueilli les noms, comme de gens dignes d’une éternelle renommée ; je sais les noms des trois cents. Du côté des Perses aussi beaucoup d’hommes du premier rang succombèrent, entre autres deux fils de Darius, Abrocome et Hypéranthe ; ils avaient pour mère Phratagune, fille d’Artane, lequel était frère du roi Darius, fils d’Hystaspe et d’Arsame. Avec sa fille, Artane avait donné au roi toutes ses richesses, car elle était sa seule enfant.

CCXXV. Ainsi deux frères de Xerxès furent tués en combattant sur le corps de Léonidas, pour lequel le choc fut terrible entre les Perses et les Lacédémoniens ; ceux-ci, à force de valeur, quatre fois l’enlevèrent et repoussèrent leurs ennemis ; cette lutte dura jusqu’à l’arrivée de la troupe que conduisait Éphialte. Dès que les Grecs s’aperçurent qu’elle était survenue, la bataille changea de face. Car ils se retirèrent au plus étroit du défilé, repassèrent le mur et prirent position sur le tertre, tous serrés en masse, moins les Thébains. Ce tertre est à l’entrée du défilé, au lieu où maintenant on voit un lion érigé en mémoire de Léonidas. Ceux qui survivaient s’y défendirent avec leurs glaives, leurs mains et leurs dents ; cependant les barbares les accablèrent de traits, les uns les attaquant de front après avoir renversé le mur, tandis que les autres les enveloppaient de toutes parts.

CCXXVI. Parmi les Lacédémoniens et les Thespiens qui montrèrent tant de valeur, celui qui se signala le plus fut, dit-on, le Spartiate Diénèce ; on rapporte de lui ce mot qu’il dit avant que la bataille fût engagée. Un homme de Trachis prétendait que, quand les barbares avaient lancé leurs flèches, il y en avait tant que le soleil en était caché ; Diénèce l’entendit, et sans être ému, tenant pour rien le grand nombre des Mèdes : « Notre hôte de Trachis, dit-il, nous annonce une chose agréable ; si les Mèdes nous cachent la lumière, nous combattrons à l’ombre et non au soleil. » Diénèce laissa, dit-on, en souvenir aux Spartiates, ce mot et d’autres semblables.

CCXXVII. Les plus braves après lui furent, dit-on, deux frères lacédémoniens, Maron et Alphée, fils d’Orsiphante ; celui des Thespiens qui mérita le plus de gloire fut Dithyrambe, fils d’Harmatide.

CCXXVIII. Sur ceux qui sont ensevelis au lieu même où ils ont succombé, et sur ceux qui étaient morts avant que Léonidas eût congédié les alliés, on a gravé cette inscription : 

Cette inscription est commune à tous ; voici celle des Spartiates en particulier :

Telle est l’inscription en l’honneur des Spartiates ; voici celle du devin :

Les amphictyons ont fait graver les deux premières de ces inscriptions sur des colonnes ; celle de Mégistias est l’œuvre de son hôte Simonide, fils de Léoprèpe.

CCXXIX. On rapporte que deux des trois cents, Euryte et Aristodème, lorsqu’il leur était permis, en se mettant d’accord, de revenir ensemble vivants en leurs demeures, puisque Léonidas les avait renvoyés du camp et qu’ils étaient restés couchés à Alpène, à cause d’une violente ophthalmie, ou, s’ils ne voulaient point rentrer à Sparte, de mourir avec les autres, ne purent s’entendre tandis qu’ils étaient maîtres de leur choix, et agirent diversement. Euryte, informé du détour que prenaient les Perses, demanda ses armes et s’en revêtit, puis il ordonna à son Hilote de le conduire parmi les combattants ; son guide, après l’y avoir mené, s’enfuit, mais lui, en se jetant dans la mêlée, y trouva la mort. Cependant le courage d’Aristodème défaillit et il demeura où il était. Or, s’il n’y avait eu que lui de malade et s’il était retourné à Sparte, ou bien s’ils y étaient revenus ensemble, les Spartiates, à ce que je crois, ne se seraient nullement courroucés contre eux. Mais l’un ayant péri et l’autre ayant évité la mort, sans avoir plus de motifs que le premier, les citoyens ne pouvaient manquer de ressentir contre Aristodème une vive indignation.

CCXXX. Selon les uns, Aristodème rentra sain et sauf à Sparte en usant de ce prétexte ; selon d’autres, on l’avait envoyé en message hors du camp, et il ne tenait qu’à lui de prendre part à la bataille ; mais il n’eut garde et il survécut pour avoir tardé en route ; son compagnon de message était revenu à temps et avait péri.

CCXXXI. De retour à Sparte, Aristodème y subit déshonneur et outrages ; voici les marques de mépris qu’on lui infligea : nul des Spartiates ne l’admit à son foyer, nul ne s’entretint avec lui ; on le surnomma Aristodème le Trembleur. Mais à la bataille de Platée, il répara la faute qu’on lui imputait.

CCXXXII. On dit encore que l’un des trois cents, ayant été député en Thessalie, échappa : son nom était Pantite ; quand il revint à Sparte, il s’étrangla, parce qu’il se voyait méprisé.

CCXXXIII. Les Thébains que commandait Léontiade, tant qu’ils furent parmi les Grecs, combattirent par contrainte contre l’armée du roi. Dès qu’ils virent la fortune des Perses prendre le dessus et les alliés de Léonidas refoulés sur le tertre, ils se séparèrent de ces derniers ; ils étendirent les mains, se rapprochèrent des barbares et leur dirent ce qui était très-véritable : qu’ils étaient du parti mède, qu’ils avaient été les premiers à envoyer au roi la terre et l’eau, qu’ils étaient venus aux Thermopyles contraints et forcés, et qu’ils n’étaient en rien coupables de l’échec que venait d’essuyer Xerxès. Grâce à ces discours, ils obtinrent la vie ; ils avaient d’ailleurs, à l’appui de leur affirmation, le témoignage des Thessaliens. Ils n’eurent point toutefois un bonheur sans mélange : car, à mesure qu’ils vinrent se mettre entre les mains des barbares, ceux-ci les saisirent, en tuèrent quelques-uns, et, selon l’ordre de Xerxès, marquèrent le surplus de l’empreinte royale, à commencer par le général Léontiade, dont le fils Eurymaque, plus tard, fut tué par les Platéens, après qu’il se fut emparé de leur citadelle à la tête de quatre cents Thébains.

CCXXXIV. Ainsi combattirent les Grecs aux Thermopyles ; Xerxès, ayant appelé Démarate, le questionna et d’abord lui dit : « Démarate, tu es un homme estimable, je te rends ce témoignage d’après la vérité ; tout ce que tu m’as annoncé s’est accompli. Apprends-moi maintenant combien il reste de Lacédémoniens et combien il y en a, s’ils ne le sont tous, d’aussi exercés à la guerre. » L’autre répondit : « Ô roi, le nombre des Lacédémoniens est grand, et ils ont beaucoup de villes ; ce que tu désires savoir, je vais te le dire : en leur contrée, la cité de Sparte contient au moins huit mille hommes tels que ceux qui viennent de combattre ici ; les autres citoyens de Lacédémone, s’ils ne leur ressemblent pas entièrement, ne laissent pas d’être braves. » À cela Xerxès reprit : « Démarate, quel est le moyen le plus aisé de venir à bout de ces hommes ? N’hésite pas, parle, car tu es au fait de la marche de leurs conseils, puisque tu as été leur roi. »

CCXXXV. Or, Démarate repartit : « Ô roi ! puisque tu prends conseil de moi avec confiance, il est juste que je te suggère le parti le plus sûr. Envoie contre la Laconie trois cents voiles de l’armée navale. Il y a auprès une île dont le nom est Cythère ; Chilon, le plus sage des hommes qui aient existé parmi nous, répétait qu’il vaudrait mieux pour les Spartiates qu’elle fût au fond de la mer qu’au-dessus des flots, prévoyant qu’il en partirait un jour quelque chose comme ce que je dis ; non qu’il eût pressenti ton armement, mais parce qu’il craignait un armement préparé par un peuple quelconque. Que tes navires, s’élançant de cette île, jettent l’effroi chez les Lacédémoniens ; lorsqu’ils auront à leurs portes une guerre menaçant leurs foyers, tu n’auras plus à craindre qu’ils portent secours à la Grèce qu’occupera ton armée tout entière : or, toute la Grèce étant asservie, la Laconie, isolée, n’aura plus de force. Si tu opères autrement, voici à quoi tu peux t’attendre : l’isthme du Péloponèse est étroit ; compte bien que, dans cette position, contre tous les Péloponésiens réunis, tu auras à livrer des batailles plus sanglantes que par le passé. Si tu exécutes mon plan, l’isthme et les villes tomberont en ton pouvoir sans coup férir. »

CCXXXVI. Après lui parla le frère de Xerxès, Achémène, chef de l’armée navale, présent à l’entretien ; craignant que le roi, convaincu, ne fît ce qu’on lui suggérait, il dit : « Ô roi, je te vois accueillir le discours d’un homme envieux de ta fortune et traître à ton autorité : car les Grecs se complaisent dans ces traits de caractère : envier le succès, haïr le pouvoir. Or, si, dans les circonstances présentes, après que quatre cents vaisseaux ont fait naufrage, tu en envoies trois cents autres naviguer autour du Péloponèse, tes adversaires pourront te combattre à forces égales. Réunie, la flotte est pour eux difficile à vaincre, et d’abord ils auront une grande infériorité de forces ; de plus, les vaisseaux soutiennent l’armée, et l’armée les vaisseaux, si des deux parts on marche simultanément. Disperse tes forces, tu cesseras de leur être utile, et elles à toi. Règle sagement tes affaires, et ne t’informe pas de celles de tes ennemis ; ne demande pas où ils porteront leurs armes, ce qu’ils feront, quel est leur nombre. S’ils sont en droit d’avoir une haute opinion d’eux-mêmes, nous ne leur cédons en rien sous ce rapport. Que les Lacédémoniens reviennent au combat, et ils ne guériront point la blessure qu’ils viennent de recevoir. »

CCXXXVII. À ce discours Xerxès répondit : « Achémène, tu me sembles parler à propos, et j’agirai en conséquence. Démarate dit ce qu’il croit le plus à mon avantage, mais ton opinion triomphe de la sienne. Je ne puis admettre, en effet, qu’il ne prenne pas intérêt à ma fortune ; j’en juge par ce qu’il m’a dit précédemment, et par le fait qu’un citoyen envie et hait en silence son concitoyen heureux ; si ce dernier lui demande conseil, il se garde bien de lui suggérer ce qui, selon lui, est le parti le meilleur, à moins qu’il ne soit arrivé à un haut degré de vertu, et la chose est rare ; mais l’hôte pour son hôte heureux est le plus bienveillant des amis ; s’il est consulté, il donne le conseil le plus salutaire. Ainsi donc, je défends qu’à l’avenir on parle en termes injurieux de Démarate, qui est mon hôte. »

CCXXXVIII. Xerxès, après ces mots, passa au milieu des morts : ayant appris que Léonidas était roi et général des Lacédémoniens, il ordonna qu’on lui tranchât la tête et qu’on la plantât sur un poteau. Cet incident et plusieurs autres rendent évident pour moi que le roi des Perses était courroucé contre Léonidas vivant plus que contre nul autre des hommes. Sans cela il n’aurait point traité son cadavre si contrairement aux usages, puisque, comme je le sais, les Perses honorent particulièrement les hommes qui se sont bravement comportés à la guerre. Au reste, ceux à qui il avait donné cet ordre l’exécutèrent.

CCXXXIX. Je reviens à un point de mon récit où j’ai fait une omission. Les Lacédémoniens furent informés les premiers des apprêts du roi contre la Grèce. C’est alors qu’ils envoyèrent consulter l’oracle de Delphes, où ils recueillirent la réponse que j’ai rapportée un peu plus haut. L’avertissement leur était arrivé d’une manière surprenante. Démarate, fils d’Ariston, réfugié chez les Mèdes, n’avait, comme je crois, et la vraisemblance est d’accord avec mon opinion, aucune bienveillance pour les Lacédémoniens ; il est donc permis de se demander s’il fut guidé par la bienveillance ou par le désir de triompher d’eux ; car, quand Xerxès eut résolu d’envahir la Grèce, Démarate, qui se trouvait à Suse, et qui savait ses desseins, voulut les annoncer aux Spartiates ; mais il courait grand danger d’être surpris, et il n’avait d’autre moyen que celui qu’il imagina : il prit une tablette double ; il en racla la cire, et sur le bois de la tablette il écrivit le projet du roi. Cela fait, il étendit de la cire au-dessus des caractères, afin que la tablette, transportée sans qu’on y vît aucune écriture, fût ainsi montrée aux gardes de la route. Lorsqu’elle parvint à Lacédémone, nul, m’a-t-on raconté, n’y comprit rien, avant que Gorgo, fille de Cléomène, femme de Léonidas, l’ayant considérée, ordonnât d’enlever la cire, annonçant que l’on trouverait une lettre sur le bois. Les Lacédémoniens obéirent ; ils lurent et ils avertirent les autres Grecs. Voilà, dit-on, comme les choses se passèrent.

Traduction de Pierre GUIGUET (1794-1883)

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