26 novembre 1741 : Prise de Prague par les Français dans une « opération commando »

Au cœur de la guerre de Succession d’Autriche, l’année 1741 voit se cristalliser les ambitions territoriales européennes autour de la succession de l’empereur Charles VI. À sa mort, sa fille Marie-Thérèse d’Autriche revendique l’héritage impérial, mais cette prétention se heurte aux appétits de plusieurs souverains européens. L’électeur de Bavière, Charles-Albert, conteste cette succession et s’allie avec Louis XV de France et Frédéric II de Prusse. La France engage 40 000 hommes aux côtés de l’électeur bavarois, formant une coalition destinée à dépecer les possessions autrichiennes.

Au début du mois de novembre 1741, cette armée franchit le Danube et pénètre en Bohême, province stratégique du royaume de Marie-Thérèse. L’objectif : Prague, capitale historique du royaume de Bohême et verrou défensif essentiel. Le commandement des opérations est confié à Maurice de Saxe, alors comte et futur maréchal de France, militaire d’exception reconnu pour son intelligence tactique et son audace opérationnelle.

Une situation critique

Lorsque Maurice de Saxe établit le siège de Prague, la situation se complique rapidement. Les renseignements militaires lui apprennent qu’une armée autrichienne de secours approche à marche forcée et ne se trouve plus qu’à quelques lieues. Simultanément, une autre force ennemie menace ses arrières. Le piège se referme : pris en tenaille entre les défenseurs de Prague et les forces de secours, le corps expéditionnaire français risque l’anéantissement.

Le 25 novembre, la tranchée d’approche est ouverte selon les règles classiques de la poliorcétique, mais cette même journée voit arriver les Autrichiens. La situation devient insoutenable : l’armée française manque de vivres, la saison hivernale avance dangereusement, les montagnes environnantes se couvrent de neige, et aucune forteresse ne peut servir de refuge en cas de retraite. Les données du problème sont limpides : il faut s’emparer de Prague dans les heures qui viennent ou abandonner l’entreprise au prix d’une retraite catastrophique.

Face à ce dilemme, Maurice de Saxe prend une décision audacieuse qui rompt avec les pratiques conventionnelles du siège : il renonce aux lentes approches méthodiques pour ordonner un assaut de vive force, une escalade nocturne des murailles. Cette opération, que l’on qualifierait aujourd’hui de « coup de main » ou d’opération commando, repose entièrement sur la rapidité d’exécution, l’effet de surprise et le courage individuel.

Pour conduire cette mission périlleuse, Maurice de Saxe s’adjoint François de Chevert, alors lieutenant-colonel du régiment de Beauce. Le choix n’est pas anodin. Chevert incarne une figure singulière dans l’armée royale de l’Ancien Régime : sorti du rang après s’être engagé comme simple soldat en 1706, il a gravi tous les échelons par son mérite et sa bravoure. Natif de Verdun, il possède ce tempérament de chef qui galvanise la troupe, cette rudesse directe mais juste qui empoigne le soldat français. Entre le raffinement aristocratique de Maurice de Saxe et l’énergie populaire de Chevert, seul le courage constitue un terrain commun, mais c’est précisément ce qui fait la complémentarité des deux hommes.

La garnison qui défend Prague compte environ 2 500 soldats réguliers, renforcés par 1 200 bourgeois armés et un nombre équivalent d’étudiants capables de prendre les armes. La ville est protégée par des murailles impressionnantes et entourée de fossés à sec. Malgré ces défenses, Maurice de Saxe, après avoir personnellement reconnu les fortifications, a identifié un point faible dans le dispositif défensif.

La préparation de l’assaut

Dans la nuit du 24 au 25 novembre, Maurice de Saxe franchit la Moldava sur un pont de bateaux avec un corps d’élite : 800 fantassins du régiment de Beauce, dont Chevert est le lieutenant-colonel, quatre compagnies de grenadiers, 600 dragons, 800 carabiniers et 600 chevaux. Cette force frappe par sa composition : l’infanterie d’élite pour l’assaut, la cavalerie pour exploiter la brèche.

Après sept heures d’une marche éprouvante dans l’obscurité, hommes et chevaux parviennent exténués à proximité de Prague, stoppant leur progression à environ 23 km de la ville. La fatigue pèse sur les troupes, mais l’urgence tactique ne permet aucun repos prolongé. Le plan conçu par Maurice de Saxe repose sur une sophistication tactique remarquable : pendant que Chevert conduira l’attaque principale sur un point précis des murailles, une diversion sera organisée du côté opposé pour fixer l’attention des défenseurs.

Cette mission de diversion échoit à un descendant de Jean de Gassion, l’illustre compagnon d’armes du Grand Condé, perpétuant ainsi une tradition familiale de service militaire. Le dispositif est minutieusement orchestré : lorsque les détonations de la fausse attaque éclateront, ce sera le signal pour que Chevert et ses grenadiers se lancent à l’assaut.

La nuit du 25 au 26 novembre : l’escalade

À la tombée de la nuit, les grenadiers saisissent leurs échelles d’assaut. La tension est palpable. Pour réussir, l’opération doit se dérouler dans le plus grand silence : pas de tir de mousquet qui alerterait toute la garnison, uniquement la baïonnette pour neutraliser les sentinelles. L’obscurité constitue à la fois un allié et un danger.

Les hommes progressent vers le fossé qui précède les murailles. C’est alors que survient un moment qui entrera dans la légende militaire française. Arrivé au bord du fossé, Chevert arrête ses grenadiers et rassemble les sergents de son détachement. Son discours est direct, sans fioritures : « Mes amis, vous êtes tous braves, mais il faut ici un brave à trois poils. » L’expression désigne un courage exceptionnel, celui qui surpasse l’héroïsme ordinaire.

Son regard parcourt les visages tendus dans l’obscurité et s’arrête sur le sergent Jacob Pascal, des grenadiers du régiment d’Alsace. « Le voilà », dit-il simplement. Puis, s’adressant directement à Pascal : « Camarade, monte le premier, je te suivrai. Quand tu seras sur le mur, le factionnaire te criera ‘Wer da?’ (Qui va là ?). Tu répondras en allemand : ‘Ronde de la place’. C’est le mot d’ordre. Mais si cela ne suffit pas, tu le tueras avec ta baïonnette et tu feras signe aux autres de monter. »

Cette scène cristallise toute l’essence de l’opération : l’identification du point de rupture humain, la désignation publique du plus brave, la clarté des ordres, et surtout, la promesse du chef de suivre immédiatement celui qu’il envoie au danger. Chevert ne demande rien qu’il ne soit prêt à faire lui-même.

Les grenadiers descendent dans le fossé, appliquent les échelles contre la muraille à l’endroit repéré comme le moins défendu. Pascal grimpe le premier, suivi de Chevert et des autres. Le silence est absolu, troublé seulement par le frottement du cuir et du métal contre la pierre. Parvenu au sommet du rempart, Pascal se trouve face à une sentinelle. Le dialogue prévu se déroule dans un chuchotement tendu, mais la ruse fonctionne. Les grenadiers peuvent poursuivre leur escalade sans donner l’alarme.

En quelques minutes qui semblent une éternité, plusieurs dizaines d’hommes se hissent sur le chemin de ronde. Les sentinelles isolées sont neutralisées à la baïonnette, rapidement et silencieusement. Lorsque la garnison comprend enfin ce qui se passe, il est trop tard : les Français tiennent déjà une portion significative des remparts.

L’exploitation du succès

La phase critique de l’opération franchie, tout s’enchaîne avec une précision d’horlogerie militaire. Les grenadiers de Chevert progressent le long des remparts, élargissant leur contrôle. L’objectif suivant est le pont-levis qui commande l’accès à l’une des portes principales. Sous le feu désormais nourri des défenseurs qui tentent de reprendre le contrôle de leurs murailles, les Français parviennent au mécanisme du pont-levis et l’abaissent.

C’est le signal attendu par Maurice de Saxe. La cavalerie française, tenue en réserve, s’engouffre au grand galop par la porte ouverte. Ce flot de cavaliers qui déferlent dans les rues de Prague brise psychologiquement toute velléité de résistance organisée. Pris entre les grenadiers qui contrôlent les murailles et la cavalerie qui envahit la ville, les défenseurs n’ont d’autre choix que de se rendre.

L’opération, d’une grande audace quelques heures plus tôt, se conclut par un succès complet. Prague tombe aux mains des Franco-Bavarois avec des pertes remarquablement faibles compte tenu de l’enjeu. L’historiographie militaire retiendra cette action comme l’un des coups de main les plus brillamment exécutés du XVIIIe siècle, démontrant que l’armée française pouvait conjuguer rapidité, discrétion et audace tactique.

Dès le 27 novembre, soit le lendemain de la prise de la ville, Charles-Albert de Bavière est couronné roi de Bohême dans Prague conquise. Ce triomphe apparent masque cependant la fragilité stratégique de la position française. En effet, si l’opération tactique fut un chef-d’œuvre, la situation stratégique demeure précaire.

Prague restera sous contrôle français jusqu’en décembre 1742, soit un peu plus d’un an. Durant cette période, la ville devient une position avancée difficilement tenable. L’offensive austro-saxonne de décembre 1741, menée par le général Ludwig Andreas von Khevenhüller, reconquiert rapidement la majeure partie des territoires perdus. Prague se retrouve isolée, encerclée par les forces autrichiennes qui en font le siège à leur tour.

C’est encore Chevert qui illustrera son héroïsme lors de ce siège inversé. À la fin de 1742, il défend la ville pendant 18 jours avec seulement 1 800 hommes valides contre l’ensemble de l’armée autrichienne. Lorsqu’il capitule le 26 décembre 1742, c’est aux conditions les plus honorables : la garnison française sort drapeaux déployés, armes à l’épaule, avec tous les honneurs de la guerre. Certaines sources mentionnent que la reddition finale eut lieu en janvier 1743 face aux Prussiens, mais le consensus historique retient la date de décembre 1742 face aux Autrichiens.

L’héritage

L’exploit de Chevert à Prague en novembre 1741 marquera profondément la mémoire militaire française. Cette opération illustre plusieurs principes qui deviendront des classiques de la pensée tactique : l’importance du renseignement et de la reconnaissance personnelle du terrain, la valeur de l’effet de surprise, la nécessité d’une préparation minutieuse même pour une action audacieuse, et surtout, le rôle décisif du leadership à tous les niveaux de commandement.

Pour Chevert personnellement, cet exploit constitue le tremplin d’une carrière militaire exceptionnelle. Promu brigadier-général, puis maréchal de camp en 1744, il deviendra lieutenant-général en 1748. Durant la guerre de Sept Ans, il commandera l’aile française lors de batailles majeures. Fait chevalier de Saint-Louis dès 1742 alors qu’il n’est que commandant de régiment, il recevra successivement la dignité de commandeur en 1754 puis de Grand-Croix en 1758, avant d’être décoré de l’Aigle Blanc de Pologne la même année. Il mourra en 1769, gouverneur militaire de Givet et Charlemont, comme lieutenant-général des armées du roi.

La postérité réserva à Chevert une place de choix dans la galerie des héros populaires de l’Ancien Régime. À une époque où la noblesse monopolisait les hauts grades militaires, son ascension depuis le rang de simple soldat incarnait la méritocratie militaire et la reconnaissance du courage. Un monument fut élevé à sa mémoire en 1771 dans l’église Saint-Eustache à Paris. Une rue du 7e arrondissement parisien porte son nom, tout comme des places à Verdun, sa ville natale, et à Thionville.

L’histoire de cette nuit du 26 novembre 1741 fut maintes fois racontée dans les ouvrages de morale militaire et les manuels d’instruction de l’armée française. L’anecdote du sergent Pascal, le « brave à trois poils », devint un exemple classique du courage français et de la qualité du commandement de proximité. Elle illustre comment, au moment décisif, la guerre se résume à des hommes face au danger, à des choix individuels qui déterminent l’issue collective.

Cette opération demeure également un témoignage de l’évolution de l’art de la guerre au XVIIIe siècle. Si la guerre restait largement codifiée par les règles de la poliorcétique classique, héritées de Vauban, des commandants audacieux comme Maurice de Saxe et des exécutants courageux comme Chevert démontraient que l’audace, la surprise et la rapidité pouvaient parfois accomplir en une nuit ce que des semaines de siège méthodique n’auraient pas permis. Cette leçon tactique continuera d’inspirer les penseurs militaires jusqu’à nos jours.

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