5 mars 1895 : naissance d’Albert Roche, « premier soldat de France ».

Albert Fernand Séverin Roche naît le 5 mars 1895 à Réauville, un petit village de la Drôme situé non loin de Montélimar. Il est le troisième fils d’une famille nombreuse de cultivateurs modestes. Son père, Séverin Roche, et sa mère, Louise Savel, vivent du travail de la terre. Rien, dans ce milieu rural du sud-est de la France, ne laisse présager le destin militaire hors du commun qui attend ce garçon chétif et discret.

Lorsque la guerre éclate en août 1914, Albert Roche a 19 ans. Comme des millions de jeunes Français, il se présente devant le conseil de révision. Mais la réponse est sans appel : il est refusé pour constitution trop faible. Du haut de son mètre cinquante-huit, le jeune homme est jugé inapte au service armé. Son père s’en réjouit ouvertement, car il a besoin de bras pour faire tourner l’exploitation familiale.

Mais Albert ne l’entend pas ainsi. Animé d’une détermination que personne ne soupçonnait chez lui, il décide de forcer le destin. Un soir, contre la volonté de son père, il fait son sac et quitte la ferme familiale. Il se présente au camp d’instruction d’Allan, rattaché au 30e bataillon de chasseurs à pied, basé à Grenoble, qui accepte les volontaires. Cette fois, il est déclaré apte au service.

Des débuts difficiles à la caserne

L’entrée dans l’armée n’a rien d’une épopée. Albert Roche supporte mal la rigueur de la vie en caserne. Mal noté par sa hiérarchie, maladroit dans les exercices, le jeune paysan déçoit ses instructeurs. Il ne voit pas le front et croupit au camp d’entraînement. Roche enrage. Il tente de s’enfuir, est rattrapé, jeté en prison pour désertion. Là, il réclame avec insistance sa mutation en première ligne.

Les officiers finissent par céder. Après tout, envoyer les mauvais éléments au front était une pratique courante : on s’en débarrassait en les envoyant là où les chances de survie étaient les plus minces. Roche est muté au 27e bataillon de chasseurs alpins (BCA), une unité d’élite engagée sur le front de l’Aisne, dans les Vosges et en Alsace. Les chasseurs alpins, que les Allemands surnomment les « Diables bleus » pour leur ténacité au combat et la couleur de leur uniforme, opèrent en permanence en première ligne.

Les premiers faits d’armes

C’est au sein du 27e BCA que la transformation d’Albert Roche s’opère. Au cours de l’été 1915, un capitaine demande 15 volontaires pour neutraliser un nid de mitrailleuses allemand. Roche se lève et propose de s’y rendre avec seulement deux camarades. Le capitaine hésite, puis accepte. À la nuit tombée, le petit groupe se faufile en silence jusqu’aux positions ennemies. Repérant la cheminée d’un poêle autour duquel les soldats allemands se chauffent, Roche y laisse tomber une poignée de grenades. La déflagration fait plusieurs morts parmi les Allemands. Les survivants, persuadés d’être attaqués par un bataillon entier, se rendent. Roche revient avec les mitrailleuses et 8 prisonniers.

Le 15 octobre 1915, il est distingué comme chasseur de première classe. Cet épisode est le premier d’une longue série de coups d’éclat qui jalonnent les trois années suivantes.

L’un des épisodes les plus connus de la guerre d’Albert Roche se déroule dans le massif du Sudel, en Alsace. Après un bombardement d’une violence extrême, il se retrouve seul survivant de sa section. Tous ses camarades ont été tués. Plutôt que de se replier, Roche dispose les fusils Lebel des morts le long de la position. Il court d’un fusil à l’autre, tirant alternativement pour donner l’illusion d’une garnison encore en place. Le subterfuge fonctionne : les Allemands, croyant faire face à une défense nourrie, battent en retraite. La tranchée est tenue.

Au cours d’une mission de reconnaissance menée avec son lieutenant, Roche est capturé par les Allemands. Son officier est blessé. Isolé dans une casemate lors d’un interrogatoire, Roche profite d’un moment d’inattention de son geôlier, lui subtilise son pistolet et l’abat. Exploitant la confusion générale, il contraint quarante-deux soldats allemands désarmés à se rendre, puis ramène l’ensemble des prisonniers vers les lignes françaises en portant son lieutenant blessé sur son dos.

Au Chemin des Dames : sauvetage et menace du peloton

Pendant la bataille du Chemin des Dames, l’un des affrontements les plus meurtriers du conflit, le capitaine de Roche est grièvement blessé et gît entre les lignes. Sans attendre d’ordres, le chasseur rampe pendant près de six heures pour le localiser, puis quatre heures encore pour le ramener vers les positions françaises. Épuisé, il confie l’officier aux brancardiers et s’endort dans un trou de guetteur.

Réveillé par un lieutenant, Roche est immédiatement arrêté pour abandon de poste. Il ne peut s’expliquer, aucun témoin n’est disponible. En cette période de mutineries de 1917, les procès sont expéditifs. Conduit dans une tranchée pour être fusillé, il est sauvé in extremis par une estafette dépêchée par le capitaine qu’il venait de secourir, et qui avait repris connaissance entre-temps. L’épisode, d’une ironie tragique, contribue à forger la légende d’Albert Roche dans les rangs du 27e BCA.

Un bilan de guerre exceptionnel

Tout au long du conflit, Albert Roche accumule les missions périlleuses en tant que voltigeur, grenadier, puis agent de liaison. Le 31 août 1918, lors d’opérations de liaison, il transmet sous le feu les ordres du commandement à toutes les sections de sa compagnie, faisant preuve, selon les termes de sa citation, d’un « rare esprit de décision » et d’une « conscience au-dessus de tout éloge ».

Lorsque la guerre prend fin le 11 novembre 1918, son bilan personnel est considérable. À vingt-trois ans, soldat de deuxième classe sans le moindre galon, il a été blessé neuf fois au combat et a capturé à lui seul environ 1 180 soldats allemands. Il totalise 12 citations à l’ordre de l’armée, de la division et du bataillon. Il est titulaire de la croix de chevalier de la Légion d’honneur, remise par le général de Maud’huy, commandant de l’armée des Vosges, de la Médaille militaire et de la Croix de guerre avec palmes et étoiles.

Le moment le plus emblématique de la reconnaissance accordée à Albert Roche survient le 27 novembre 1918, lorsque les troupes françaises entrent dans Strasbourg. Ce jour-là, le généralissime Ferdinand Foch paraît au balcon de l’hôtel de ville de la capitale alsacienne devant une foule immense. À ses côtés se tient un humble chasseur alpin, un simple soldat de deuxième classe. Foch le présente à la population en le désignant comme le « premier soldat de France ».

Foch avait peu auparavant découvert les états de service de ce combattant au grade infime et s’en était étonné, s’exclamant qu’il avait accompli tout cela sans obtenir le moindre galon de laine. Ce paradoxe entre l’ampleur des exploits et la modestie du grade résume à lui seul le parcours d’Albert Roche : un soldat que sa hiérarchie n’avait jamais jugé digne de promotion, mais dont le courage sur le terrain dépassait celui de bien des officiers.

L’après-guerre : les honneurs puis l’oubli

Après l’armistice, Albert Roche connaît une brève période de célébrité. Il est invité à la table du général Mangin. En 1920, il fait partie des huit soldats choisis pour porter le cercueil du Soldat inconnu lors de la cérémonie de l’Arc de Triomphe à Paris, un moment fondateur de la mémoire combattante française. En 1925, il est intégré à la délégation militaire française conduite par le général Henri Gouraud pour assister aux obsèques du Field Marshal John French à Londres. À cette occasion, il est reçu à la table du roi George V d’Angleterre.

Mais les honneurs ne durent pas. Albert Roche revient à la vie civile sans fortune ni carrière. Il épouse une femme originaire de Colonzelle, dans la Drôme voisine, et le couple a deux enfants, Magali et Marie-Pierre. Il travaille d’abord comme cantonnier à Valréas, dans le Vaucluse, puis est employé comme pompier à la poudrerie de Sorgues, près d’Avignon. Le héros de la Grande Guerre mène désormais une existence modeste et anonyme, à l’image de ce qu’il avait toujours été hors du champ de bataille.

Le 13 avril 1939, Albert Roche descend de l’autocar qui le conduit à son travail à Sorgues lorsqu’il est renversé par une automobile. Grièvement blessé, il est transporté à l’hôpital Sainte-Marthe d’Avignon où il décède le lendemain, 14 avril 1939, à l’âge de quarante-quatre ans. Selon certaines sources généalogiques, le véhicule qui le heurta appartenait à la famille de l’ancien président de la République Émile Loubet.

Le président du Conseil Édouard Daladier ordonne que des honneurs militaires lui soient rendus lors de ses funérailles. Inhumé d’abord à Sorgues, le corps d’Albert Roche est transféré le 22 septembre 1967 au cimetière Saint-Véran d’Avignon, où il repose toujours.

La mémoire retrouvée

Le souvenir d’Albert Roche s’estompe progressivement après la Seconde Guerre mondiale, pour tomber dans un oubli quasi total au cours des années 1980. Le traumatisme du second conflit mondial, la transformation de la mémoire combattante et la disparition des derniers témoins directs ont contribué à cette éclipse.

Plusieurs initiatives ont permis de raviver sa mémoire. En 1971, la commune de Réauville érige un cénotaphe devant la maison familiale, inauguré par le maire Gabriel Jarniac. En 2018, La Poste émet un timbre à son effigie, et la 27e brigade d’infanterie de montagne, héritière du 27e BCA, lui consacre une exposition dans son musée. En 2021, la Flamme de la Nation est portée à Réauville en son honneur. Depuis 2020, un projet mémoriel collectif mené par l’école primaire du village, les habitants et des partenaires institutionnels travaille à faire connaître son histoire aux nouvelles générations.

Plus récemment, le groupe de rock métal suédois Sabaton lui a consacré un titre, The First Soldier, interprété pour la première fois en concert le 21 avril 2023 au Zénith de Paris, en présence du maire de Réauville et d’un arrière-petit-fils d’Albert Roche. Le comédien Pascal Servet a également créé un spectacle intitulé Un petit homme dans la Grande Guerre, à la demande du musée des Troupes de montagne. Une bande dessinée biographique publiée en 2024 aux éditions Grand Angle contribue également à faire découvrir ce destin singulier.

Le parcours d’Albert Roche est celui d’un homme que tout destinait à l’anonymat : trop petit, trop chétif, trop indépendant pour le moule militaire. Réformé puis emprisonné, il a dû conquiérir de haute lutte le droit de combattre. C’est précisément cette détermination brute, cette capacité à improviser sous le feu et ce mépris instinctif du danger qui ont fait de lui l’un des soldats du rang les plus décorés de la Première Guerre mondiale.

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Décorations et distinctions

Albert Séverin Roche a reçu les décorations suivantes au cours de sa carrière militaire : chevalier puis officier de la Légion d’honneur ; Médaille militaire ; Croix de guerre 1914-1918 avec palme de bronze (douze citations au total, à l’ordre de l’armée, de la division et du bataillon) ; insigne des blessés militaires (neuf blessures) ; médaille commémorative de la Victoire ; médaille interalliée ; Croix du combattant ; et Croix du combattant volontaire 1914-1918.

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