La société aérospatiale européenne DESTINUS a dévoilé mi-janvier 2026 la version améliorée de son missile de croisière Ruta Block 2. Cette évolution marque une rupture technologique significative par rapport à la première génération, au point de constituer un système d’arme essentiellement nouveau.
DESTINUS, fondée en 2021 par l’entrepreneur russo-sibérien Mikhail Kokorich après son installation en Europe, s’était initialement positionnée sur le développement d’avions hypersoniques à hydrogène. L’entreprise, dont le siège social est basé aux Pays-Bas avec des installations en Allemagne, en Espagne et en France, a progressivement diversifié ses activités vers la défense, notamment en fournissant des systèmes à l’Ukraine depuis mi-2023. Cette réorientation stratégique s’inscrit dans un contexte où Kokorich, opposant notoire au régime de Vladimir Poutine et membre du comité anti-guerre, a condamné publiquement l’invasion de l’Ukraine.
Le Ruta Block 2 se distingue par des améliorations substantielles dans tous les domaines opérationnels. Sa portée atteint désormais plus de 450 kilomètres, contre 300 kilomètres pour la version initiale. La charge militaire dépasse 250 kilogrammes, marquant une augmentation notable par rapport aux estimations antérieures qui situaient la charge utile de la première version entre quelques dizaines et une centaine de kilogrammes. La configuration aérodynamique a été entièrement repensée avec l’adoption d’une géométrie furtive visant à réduire la signature radar du missile.
L’architecture du système intègre plusieurs innovations techniques. Les ailes sont désormais rétractables, permettant le lancement depuis des conteneurs scellés ou le transport sous voilure d’aéronefs. Cette modularité facilite l’intégration sur différentes plateformes de lancement et simplifie la logistique. Le lancement s’effectue à l’aide d’un propulseur d’appoint, suivi d’un vol à basse altitude propulsé par un turboréacteur compact. DESTINUS a développé pour ses systèmes le moteur T150, délivrant une poussée maximale de 150 kilogrammes-force (environ 1 500 Newtons), spécialement conçu pour l’intégration dans les missiles de croisière et drones.
Le système de guidage représente l’un des aspects les plus avancés du Ruta Block 2. Il repose sur une architecture multimodale pilotée par intelligence artificielle, développée en partenariat avec plusieurs entreprises technologiques. La société espagnole UAV Navigation, filiale du groupe Oesía, a conçu un système de navigation et de contrôle opérant dans des environnements où les signaux GNSS sont dégradés ou totalement indisponibles. Cette capacité s’avère cruciale face aux systèmes de guerre électronique adverses.
En novembre 2025, l’entreprise américaine Shield AI a annoncé l’intégration de son intelligence artificielle de combat Hivemind dans les systèmes de guidage du missile. Cette technologie permet des opérations en essaim coordonné et une allocation dynamique des cibles. Le nez du missile semble équipé d’un autodirecteur infrarouge ou électro-optique pour le guidage terminal, similaire aux solutions employées sur les missiles de croisière occidentaux Storm Shadow et SCALP.
DESTINUS a également présenté simultanément le système de navigation Vector Vista Block 2, conçu spécifiquement pour les opérations dans des environnements GNSS dégradés. Ce dispositif fournit des informations de position et d’orientation en exploitant des données visuelles de jour et infrarouges de nuit. Le système pèse moins de 250 grammes antenne comprise et offre une précision de position de deux mètres. Il supporte les vols à haute vitesse et basse altitude avec un taux de rafraîchissement ultra-rapide.

La conception du Ruta Block 2 vise explicitement la pénétration de zones défendues par des systèmes antiaériens multicouches. Le profil de vol à basse altitude, combiné à la géométrie furtive et aux capacités anti-brouillage, doit permettre au missile d’opérer dans des environnements fortement contestés. La vitesse subsonique du système, estimée entre 500 et 800 kilomètres par heure, confère un avantage face aux groupes de défense antiaérienne mobiles équipés d’armement léger et élimine pratiquement toute possibilité d’interception par hélicoptère.
La première version du Ruta a été livrée aux forces armées ukrainiennes, qui ont annoncé son déploiement opérationnel en décembre 2024. En octobre de la même année, le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait confirmé l’utilisation du système pour la première frappe contre une plateforme maritime. Toutefois, les détails sur l’emploi opérationnel demeurent limités, conformément à la politique ukrainienne concernant les systèmes de frappe à longue portée. Cette discrétion s’inscrit dans une logique observée pour d’autres armements comme le missile de croisière Bars, produit localement, dont l’existence n’a été révélée qu’en fin 2025.
Sur le plan industriel, DESTINUS a conclu en mai 2025 un accord avec le groupe espagnol Oesía lors du salon FEINDEF à Madrid. Cet accord porte sur le développement conjoint, la production et la commercialisation de systèmes de missiles surface-surface à longue portée. L’objectif affiché consiste à adapter le Ruta aux exigences des forces armées espagnoles et à élargir son déploiement auprès d’utilisateurs internationaux. Le ministère espagnol de la Défense soutient cette collaboration dans le cadre des mécanismes de coopération alignés sur l’OTAN. L’accord prévoit d’augmenter la participation d’entreprises espagnoles dans la fabrication de sous-systèmes critiques et de composants clés.
La stratégie de DESTINUS met l’accent sur la production à grande échelle. L’entreprise a fourni plus de 100 drones par mois à l’Ukraine depuis mi-2023, avec une fabrication répartie entre l’Allemagne, l’Espagne et les Pays-Bas. Des plans existent pour établir une production directement en Ukraine. Cette approche de production distribuée vise à assurer la résilience de la chaîne d’approvisionnement et à répondre aux besoins opérationnels dans des délais contraints.
Le Ruta Block 2 s’inscrit dans une famille de systèmes développés par DESTINUS. L’entreprise a annoncé parallèlement le Hornet Block 2, un intercepteur électrique lancé depuis conteneur scellé, conçu pour combler l’écart entre les systèmes de défense antiaérienne à très courte portée et ceux à courte ou moyenne portée. Le Hornet est destiné à contrer les drones kamikazes, les drones de reconnaissance, les munitions rôdeuses, les missiles non guidés et les hélicoptères. Il intègre également une suite de guidage pilotée par intelligence artificielle supportant les engagements en essaim et l’allocation dynamique de cibles.
La compatibilité constitue un axe majeur du développement. Le Ruta Block 2 est conçu pour s’intégrer avec les lanceurs alliés existants ainsi qu’avec les architectures de commandement et contrôle (C2) et les systèmes d’essaims pilotés par intelligence artificielle. Cette interopérabilité facilite son adoption par différentes forces armées sans nécessiter de modifications infrastructurelles majeures.
L’évolution rapide entre le Ruta initial et le Block 2 témoigne de la capacité de DESTINUS à faire évoluer ses conceptions en fonction du retour d’expérience opérationnel. Les dimensions de la première version, exposée lors du salon FEINDEF 2025, étaient modestes : masse maximale au décollage de 300 kilogrammes, longueur de 3,93 mètres et envergure de 2,25 mètres. Le Block 2, avec sa géométrie furtive redessinée et ses ailes repliables, présente probablement des dimensions différentes, bien que les spécifications exactes n’aient pas été rendues publiques.
L’approche de DESTINUS reflète une tendance plus large dans l’industrie de défense européenne : le développement de systèmes d’armes abordables, producibles en masse et conçus pour les conditions opérationnelles contemporaines. Le concept de « missile à faible coût » (Low Cost Missile) recherche un équilibre entre capacités opérationnelles et coût unitaire, permettant un emploi à plus grande échelle que les armements conventionnels plus onéreux.
La société n’a pas communiqué de calendrier précis pour le déploiement opérationnel du Ruta Block 2. Compte tenu du rythme de développement observé et de la collaboration établie avec l’Ukraine, une mise en service pourrait intervenir au cours de l’année 2026, sous réserve de la finalisation des essais et de la montée en cadence de production.







