Les « Vauban du Canada » : ces ingénieurs militaires français oubliés qui ont défendu la Nouvelle-France jusqu’au bout (Thèse).

Le 8 juillet 1758, devant le fort Carillon (aujourd’hui Ticonderoga, État de New York), les troupes du marquis de Montcalm remportent l’une des plus éclatantes victoires françaises de la guerre de Sept Ans. Les assauts des colonnes britanniques du général Abercromby se brisent sur des retranchements soigneusement tracés par deux ingénieurs militaires : Nicolas Sarrebource de Pontleroy et Jean-Nicolas Desandrouins. Pourtant, l’historiographie a longtemps relégué ces hommes dans l’ombre, au point que certaines synthèses majeures sur le conflit ne mentionnent même pas leur rôle. C’est précisément cette injustice mémorielle que la thèse de Michel Thévenin, soutenue à l’Université Laval, entend réparer en offrant une prosopographie — c’est-à-dire une étude biographique collective — de 17 ingénieurs militaires français envoyés au Canada et à l’Île Royale entre 1755 et 1760.

L’expression « Vauban du Canada » est empruntée à Bougainville qui l’utilisait, non sans ironie, pour désigner le Canadien Michel Chartier de Lotbinière. Mais elle s’applique à bien plus large. Les ingénieurs du corps du Génie se revendiquent au XVIIIe siècle comme les héritiers directs du grand ingénieur de Louis XIV, celui dont les services avaient attiré l’attention du monarque sur l’art des fortifications et de la guerre de siège. La thèse retrace d’abord cette filiation institutionnelle, depuis les premiers « ingénieurs du Roy » influencés par les Italiens de la Renaissance jusqu’à la création du Corps royal du Génie au milieu du XVIIIe siècle, en passant par l’émergence d’une école française de fortification portée par des noms comme Errard, de Ville, Pagan ou Clerville.

L’un des apports majeurs de cette recherche est de montrer que la concentration d’ingénieurs militaires en Nouvelle-France pendant la guerre de Sept Ans est absolument inédite. Alors que la défense des colonies reposait jusqu’alors presque exclusivement sur des ingénieurs de la Marine, souvent nés dans les colonies et dotés d’une expérience militaire limitée, Versailles envoie massivement des ingénieurs du Génie, corps réputé pour son excellence en matière de fortification et de poliorcétique. Plus des deux tiers de l’échantillon étudié (12 sur 17) appartiennent à ce corps d’élite. Et même en 1759, année critique où le sort de la colonie se joue, la métropole dépêche encore quatre ingénieurs du Génie au Canada.

Cette mobilisation bat en brèche le mythe tenace d’un Louis XV indifférent au sort de ses « quelques arpents de neige ». Thévenin démontre que l’envoi d’ingénieurs s’inscrit dans une dynamique de professionnalisation de la défense coloniale dès le début des années 1750, bien avant la déclaration de guerre officielle de 1756. Le choix de Louis Franquet, vétéran de trois conflits, pour inspecter les fortifications de l’Île Royale et du Canada dès 1750 témoigne de cette anticipation stratégique. L’escalade des tensions entre la France et la Grande-Bretagne dans le contexte de la « paix armée » pousse ensuite les autorités à intensifier cette présence d’expertise technique sur le théâtre américain.

Portraits croisés d’une génération d’ingénieurs

La thèse dresse le portrait d’une génération relativement homogène : onze des dix-sept ingénieurs naissent dans un espace de douze ans (1719-1731). Mais derrière cette proximité d’âge se dessinent des parcours de formation très différents. La moitié d’entre eux passe par l’École du Génie de Mézières, fondée en 1748 pour uniformiser et améliorer l’instruction des futurs ingénieurs, quand l’autre moitié a bénéficié de l’ancien système de formation quasi artisanal, souvent encadré par le cercle familial.

L’étude des origines sociales révèle un corps en mutation. Si le Génie est traditionnellement un corps roturier, ouvert au mérite et aux talents scientifiques, il connaît au XVIIIe siècle une aristocratisation progressive qui crée des tensions entre « enfants du corps », formés dans le sérail, et « pages des princes », issus de la haute noblesse. En matière scientifique, seuls deux ingénieurs de l’échantillon, Lotbinière et de Caire, tentent de s’intégrer à la communauté savante des Lumières, le second acquérant une certaine notoriété grâce à ses réflexions sur le climat canadien.

Un pan entier de la thèse explore les relations de solidarité et de rivalité qui structurent le quotidien de ces ingénieurs, tant entre eux qu’avec les autres corps de l’armée. L’esprit de corps existe mais demeure moins exacerbé qu’en métropole : dans le contexte colonial, l’intérêt du service du roi prime sur les querelles intestines. La principale concurrence vient moins des artilleurs — rivaux traditionnels du Génie en France — que de certains officiers d’infanterie qui, face au manque chronique d’ingénieurs, s’improvisent spécialistes des fortifications. Le conflit entre Pontleroy et Lotbinière, souvent interprété comme un antagonisme entre Français métropolitains et Canadiens, relève en réalité davantage de la querelle politique opposant Montcalm et Vaudreuil, invalidant le mythe historiographique d’une opposition « essentielle » entre les deux groupes.

La thèse replace enfin le destin de ces ingénieurs dans les grandes mutations de l’art militaire européen. La guerre de Sept Ans consacre le déclin relatif de la guerre de siège au profit d’une guerre de mouvement, ce qui fragilise directement la raison d’être du corps du Génie. Après le conflit, l’utilité des coûteuses fortifications de la « ceinture de fer » héritée de Vauban est violemment contestée, et les artilleurs, forts des réformes de Gribeauval qui font de leur arme la « maîtresse du champ de bataille », redoublent d’efforts pour démontrer la désuétude d’un corps d’ingénieurs accusé de n’avoir pas su s’adapter. L’affectation en Amérique n’est cependant pas une impasse pour tous ces ingénieurs : certains, comme Desandrouins ou de Caire, savent habilement faire valoir leur expérience outre-Atlantique pour relancer leur carrière après la guerre.

Une mémoire à reconquérir

Michel Thévenin conclut sur la mémoire inégale de ces ingénieurs. Quasi inexistante en France, leur trace toponymique est plus visible au Québec, où Louis Franquet est honoré par plusieurs rues, un boulevard, un parc et un lac. Les fortifications du Vieux-Québec, argument central du classement au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1985, témoignent encore de l’œuvre de ces hommes, même si l’on retient rarement leurs noms au-delà de celui de leur concepteur, Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry.

En réhabilitant ces « Vauban du Canada », cette thèse offre un regard neuf sur l’effort de guerre français en Amérique et invite à repenser la guerre de Sept Ans non comme un conflit colonial périphérique, mais comme un affrontement global, impérial, dans lequel la France a mobilisé ses meilleures compétences techniques jusqu’au dernier souffle de la Nouvelle-France.

Source : Université Laval / Canada

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