Nicole Girard-Mangin, une héroïne oubliée de la Grande Guerre (par Cécile Chabaud).

La Grande Guerre fut une affaire d’hommes. Dans la mémoire collective, il reste de ce conflit les Poilus, les gueules cassées, le Soldat inconnu, et les témoignages littéraires de Genevoix, Barbusse ou encore Dorgelès. Dans les manuels d’histoire, quelques références timides aux munitionnettes, aux petites Curie ou aux anges blancs, mais rien, pas un mot sur cette héroïne méconnue au destin incroyable : Nicole Girard-Mangin, seule femme médecin française du front de 14, mobilisée par erreur à la suite d’une faute d’orthographe. « De Femme et d’Acier », un roman biographique publié aux éditions de L’Archipel et Pocket, répare cette injustice.

Nicole Mangin voit le jour en 1878 à Paris, à une époque où la femme est encore bridée, passant de la tutelle du père à celle du mari. Elle grandit heureusement dans une famille aimante, qui la soutient et l’encourage. Après de brillantes études au lycée Fénelon, elle passe le certificat d’études secondaires, équivalent d’alors pour les jeunes filles du baccalauréat, réservé aux garçons. Puis elle choisit la médecine. Mais on lui apprend qu’elle doit être en possession du baccalauréat. Loin de se décourager, en une seule année, elle prépare et réussit le bac, passe une licence de sciences et apprend le latin, matière indispensable à l’étude de l’anatomie. 1896 voit son inscription en faculté de médecine, dans un univers exclusivement masculin… et tout à fait hostile. Elle n’en a que plus de mérite. Et commence à travailler avec acharnement sur le cancer et la tuberculose.

Au cours de l’année 1899, Nicole tombe éperdument amoureuse d’André Girard, le fils d’un associé de son père. C’est un élégant jeune homme et un très bon parti. Le coup de foudre est réciproque. André accepte même — chose rare — que sa fiancée continue ses études. Mais, entière et passionnée, elle décide de le seconder dans ses affaires et de ne plus le quitter. Suivent un enfant et quelques années de bonheur trop vite entachées par les infidélités d’André. Nicole n’aura pas la complaisance des femmes bourgeoises de son époque : malgré la désapprobation de la société tout entière, elle divorce.

Nicole Mangin en 1906, après son divorce, Coll. particulière.

Elle a 31 ans lorsqu’en 1909, elle présente sa thèse sur les poisons cancéreux, remarquée par le monde médical parisien. Puis elle travaille activement à la prophylaxie antituberculeuse : à L’Union des Femmes de France, elle dispense des cours d’hygiène et d’assistance sociale. Là, elle fait la connaissance de Marie Diémer, autre grande oubliée comme elle, Marie Diémer pionnière de l’action sociale avec qui elle fonde l’association des Infirmières visiteuses de France.

Une guerre mondiale et une faute d’orthographe

Août 1914, le destin du monde va basculer, entraînant avec lui Nicole, qui se destinait à aider les pauvres gens atteints de tuberculose. Une lettre de mobilisation lui parvient : le médecin Gérard Mangin est attendu à Bourbonne-les-Bains. Gérard Mangin pour Girard-Mangin. C’est cette faute d’orthographe sur les listes de l’Assistance Publique qui est à l’origine de tout. Dès lors, Nicole a le choix : se rendre à Bourbonne pour signaler l’erreur ou y aller et s’imposer en tant que femme. Car elle le sait : lorsque l’on comprendra qu’elle n’est pas un homme, elle sera renvoyée.

Encore une fois, son caractère altruiste et tenace, son féminisme courageux l’emportent. Elle part à Bourbonne. Sans surprise, le médecin-chef la rudoie mais n’a d’autre choix que de l’accepter, car la guerre est là, et seulement 10 490 praticiens ont été appelés.

Nicole Mangin en costume de médecin militaire, vers 1918 (Coll. Particulière).

« La reconstitution du parcours militaire de Nicole présente certaines difficultés car le service historique des armées de Vincennes –tout comme le Service des archives de l’hôpital militaire du Val-de-Grâce- ne détiendrait pas officiellement son dossier personnel, du fait, semble-t-il, de sa condition féminine rendant impossible sa mobilisation ». (J.-J. Schneider, biographe de Nicole Mangin)

 Cependant, il reste des documents, des coupures de presse, des photos, des lettres, qui permettent de suivre la passionnante épopée de Nicole. J’ai été reçue par sa famille, qui, en plus de me montrer Verdun, m’a donné accès à sa thèse, à sa correspondance, à ses écrits intimes, à ses effets personnels. A partir de toute cette matière, j’ai pu raconter quelle avait été l’histoire de Nicole, durant ses jeunes années, au front et à son retour à Paris. « De Femme et d’Acier » suit donc Nicole à Bourbonne, à Glorieux, retrace ce début d’année 1915 où elle devra juguler une épidémie de fièvre typhoïde qui sévit en Argonne. Puis vient la terrible bataille de Verdun, et son regard inédit de femme sur l’enfer des combats, des hôpitaux militaires de fortune, des blessés, des morts, des gazés. Et ce sera Vadelaincourt, Fleury, tout l’univers chaotique et entremêlé de ceux qui s’affrontent et ceux qui tentent de soigner. Au fil des combats, il faut s’adapter. Elle s’occupe des typhiques, puis progressivement de tout le monde, sans distinction, panse, pique, opère.

Un des témoignages de Nicole sur sa relation très privilégiée avec les soldats. Cet épisode est relaté dans « De Femme et d’Acier » (Coll. Particulière).

Le retour à Paris

Après le bombardement de l’hôpital de Vadelaincourt, enfin promue médecin-capitaine, Nicole devient directrice de l’hôpital-école Edith-Cavell, dans le 15e arrondissement de Paris. Les autorités militaires reconnaissent enfin ses mérites. Elle va désormais officier dans cet établissement, ainsi nommé en mémoire de Miss Cavell, infirmière anglaise fusillée par les allemands en 1915.

Avec elle, une figure connue : la très célèbre Marie Curie, double prix Nobel de physique et de chimie. Ces deux femmes d’exception vont travailler ensemble et former des infirmières, destinées ensuite à partir pour le front. Nicole dispense aussi des cours d’hygiène générale et participe à la fondation de la Ligue contre le cancer. Elle travaille jusqu’à en être ivre de fatigue. Au printemps 1918 s’ajoute l’épidémie de grippe espagnole, qui touche les civils, les blessés, les malades et le personnel de l’hôpital. Nicole et Marie Curie font face, sans jamais faiblir.

Nicole Mangin à sa table de travail.

Pourtant, lorsque la guerre enfin s’achève, elle comprend que les épreuves endurées par les femmes ne seront jamais reconnues. Son médecin lui apprend qu’elle souffre d’une tumeur de l’oreille. Désabusée, fatiguée, refusant peut-être de se soumettre à une maladie qu’elle connaît trop bien, elle émancipe son fils et choisit de mettre fin à ses jours.

Une réhabilitation nécessaire

 La vie de Nicole Mangin fut trop édifiante et trop héroïque pour qu’on la laisse sombrer plus longtemps dans l’oubli. M’emparant de cette figure féminine d’exception, j’ai voulu lui rendre hommage, afin de lui offrir la postérité qu’elle mérite. Certes, il a existé un timbre à son effigie, certes on peut trouver une petite allée qui porte son nom dans le 20e arrondissement à Paris. Il fallait faire plus encore : avec deux autres passionnés, j’ai fait candidater Nicole pour rejoindre les 72 femmes de science prochainement inscrites sur la Tour Eiffel. Nous avons eu gain de cause !

En attendant, puisse le lecteur se plonger avec bonheur dans mon roman « De Femme et d’Acier », récit très largement documenté récompensé par de nombreux prix, dont celui des Femmes de Lettres au Cercle National des Armées. Une adaptation est en cours au cinéma. Bientôt, Nicole obtiendra la reconnaissance qu’elle mérite : celle de tout son pays.

Cécile Chabaud, auteur de « De Femme et d’Acier », Ed. L’Archipel, 240 p, sorti également en poche chez Pocket (8,40 €).

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