« Dissuasion avancée » : le Sénat dissèque le tournant nucléaire européen de la France.

Le 16 septembre 2026, la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat a adopté à l’unanimité le rapport d’information n° 950 de Pascal Allizard et Patrice Joly. Il est intitulé « La dissuasion avancée : renforcer la défense de l’Europe dans le respect de l’indépendance nationale ». C’est la première analyse parlementaire du discours prononcé par Emmanuel Macron à l’Île Longue le 2 mars 2026. Le rapport fait un état des lieux complet de la force de frappe et formule 20 recommandations.

Une rupture stratégique qui remet la dissuasion au centre

Les rapporteurs rappellent d’abord le chemin parcouru. En 2012, la commission du Sénat s’interrogeait encore sur l’avenir même des forces nucléaires françaises. 14 ans plus tard, trois chocs ont rendu à la dissuasion son statut de clé de voûte :

  • l’invasion de l’Ukraine en février 2022 ;
  • le chantage nucléaire russe qui l’a accompagnée ;
  • la prise de distance américaine depuis le retour de Donald Trump en janvier 2025.

Selon une autorité civile auditionnée, l’appareil d’État avait « oublié la grammaire nucléaire » au moment de l’annexion de la Crimée en 2014. Il aurait fallu dix ans pour reconquérir ce « QI nucléaire ». Les rapporteurs jugent ce travail inachevé. Ils appellent à développer les études stratégiques, la recherche académique et la formation à l’IHEDN, au CHEM et à l’École de Guerre.

Le rapport décrit une menace russe multiforme. La doctrine nucléaire russe a été révisée le 25 septembre 2024 : une agression conduite par un État non doté avec le soutien d’un État doté y est assimilée à une attaque conjointe. S’y ajoutent les tirs de missiles duaux Orechnik en Ukraine, l’exercice nucléaire russo-biélorusse de mai 2026 et une guerre hybride de plus en plus intense (sabotages, survols de drones, ingérences électorales).

Les services occidentaux n’ont toutefois détecté aucune mise en alerte des forces nucléaires russes depuis 2022. Moscou resterait donc, pour l’heure, dans la « grammaire » de la dissuasion. Un ultime signalement pourrait prendre la forme d’un essai nucléaire, par exemple à la Nouvelle-Zemble.

Côté américain, les rapporteurs décrivent trois phases dans les relations entre l’administration Trump et l’OTAN :

  • la pression sur les budgets, jusqu’à l’engagement de La Haye à 5 % du PIB ;
  • la crise du Groenland en janvier 2026 ;
  • les tensions nées de la guerre avec l’Iran et de la crise d’Ormuz, déclenchées le 28 février 2026, lorsque les Européens ont refusé de s’engager aux côtés de Washington.

Les signaux sont contradictoires : retrait de 5 000 soldats d’Allemagne annoncé le 1er mai 2026, puis transfert de 5 000 soldats vers la Pologne annoncé le 21 mai. Ils font craindre une « OTAN à deux vitesses ». Les déclarations du G7 d’Évian et du sommet d’Ankara de juillet 2026 invitent néanmoins à ne pas conclure trop vite. Un expert auditionné juge cependant « improbable » un engagement nucléaire américain au profit de l’Europe en cas de crise grave avec la Russie.

Une organisation verticale autour du chef de l’État

Le rapport rappelle que la dissuasion repose sur trois crédibilités :

  • politique, portée par le président de la République ;
  • opérationnelle, portée par les forces stratégiques ;
  • technique, portée par la DGA, le CEA et les industriels de « l’œuvre commune ».

L’ordre d’engagement découle de l’article R*1411-5 du code de la défense. Il est adressé directement au commandant du porteur. Les rapporteurs confirment qu’une fois transmis, il ne peut être contredit par aucune autorité civile ou militaire.

Autour du Président, plusieurs acteurs interviennent :

  • le chef d’état-major particulier (CEMP) garantit les procédures d’authentification et la transmission des ordres ;
  • le CEMA, appuyé par sa division forces nucléaires (EMA-FN), prépare les plans et veille à leur exécution ;
  • le SGDSN assure le secrétariat du Conseil des armements nucléaires (CAN) ;
  • la DGRIS a notamment contribué à la réflexion sur l’épaulement conventionnel ;
  • la DRM évalue les capacités adverses ;
  • la DGSE analyse les intentions politiques.

Le rapport rend aussi hommage à l’excellence technique de la filière. La DAM du CEA compte environ 5 000 personnes. Elle conduit les programmes d’armes, de propulsion navale et de matières nucléaires. Le programme Simulation, adossé au Laser Mégajoule et à l’installation EPURE (partagée avec Londres dans le cadre du traité Teutatès), permet de concevoir de nouvelles têtes sans essais réels depuis 30 ans.

Environ 2 000 entreprises contribuent à la dissuasion, autour de Naval Group, TechnicAtome, Thales, ArianeGroup, MBDA et Dassault Aviation. Les rapporteurs soulignent un fait rare : ces programmes respectent le plus souvent leurs budgets comme leurs délais.

Deux composantes pleinement opérationnelles

La composante océanique (FOST)

  • Quatre SNLE de la classe Le Triomphant, avec une permanence à la mer ininterrompue depuis 1972.
  • Possibilité de faire appareiller jusqu’à trois bâtiments simultanément, ce qui aurait été fait en mars 2022 selon plusieurs médias.
  • Les armes ne contiennent aucune donnée de ciblage avant l’ordre de tir. La mise à feu exige l’intervention du commandant et de son second depuis deux emplacements distincts du navire.
  • La disponibilité doit beaucoup aux trois bassins d’entretien pour quatre sous-marins, un atout envié par la Royal Navy qui n’en possède qu’un.

Deux points de vigilance ressortent :

  • Le premier concerne les ressources humaines : l’isolement des patrouilles d’environ trois mois pèse sur le recrutement, et la relance du nucléaire civil attire les spécialistes.
  • Le second concerne la protection des sites : les rapporteurs démentent que les survols de drones de décembre 2025 à l’Île Longue aient atteint les SNLE, mais jugent la défense sol-air de la base prioritaire.

La composante aéroportée

  • Les Forces aériennes stratégiques (FAS) sont en alerte permanente depuis 1964. Elles mobilisent 2 100 personnels répartis entre Saint-Dizier, Istres, Avord et Taverny.
  • Elles conduisent environ 70 opérations et exercices par an, dont quatre raids « Poker ».
  • Leur atout majeur est la réversibilité : le Président peut annuler un raid tant que l’engagement n’est pas effectif.
  • La Force aéronavale nucléaire (FANU), embarquée sur le Charles-de-Gaulle, reste une « force de circonstance » non permanente.
  • Les deux composantes peuvent délivrer l’« avertissement nucléaire unique et non-renouvelable », spécificité doctrinale française.

Un renouvellement simultané et coûteux

La France renouvelle en même temps ses porteurs, ses vecteurs et ses têtes. Selon les rapporteurs, c’est une conséquence des reports opérés en 2014-2017 : le premier SNLE 3G a pris deux ans de retard, et sa cadence de production passe de 3 à 5 ans.

Programme océanique « Cœlacanthe »

  • L’étape 2 du SNLE 3G a été lancée en novembre 2025. Elle couvre la conception détaillée des quatre navires de la classe Invincible.
  • Le premier de série est attendu en 2036. La classe restera en service jusque vers 2090.
  • Le missile M51.3 est en service depuis 2025. Le M51.4 est en réalisation, pour une livraison au milieu de la prochaine décennie.

Programme aéroporté « Horus »

  • L’ASMPA-R est en service dans les FAS depuis fin 2023 et dans la FANU depuis fin 2025.
  • Le missile hypersonique ASN4G a été lancé en réalisation en mars 2026, pour une entrée en service vers 2035 sur le Rafale F5.
  • Le CEA dispose des matières nécessaires pour gérer la transition vers de nouvelles têtes.

Budget

  • Les crédits de la dissuasion sont passés de 6,36 Md€ en 2024 à 7,38 Md€ en 2026.
  • La part de la dissuasion reste stable autour de 13 % de la mission Défense, soit environ 57 Md€ sur les 436 Md€ de la LPM 2024-2030.
  • L’actualisation de la LPM finance le rehaussement de l’arsenal et le programme national Tritium.

De la « stricte suffisance » à la « stricte cohérence »

Le discours du 2 mars 2026 conserve les fondamentaux :

  • dimension strictement défensive ;
  • refus du no first use ;
  • ambiguïté sur les intérêts vitaux ;
  • rejet de toute bataille nucléaire ou riposte graduée.

Il acte en revanche une rupture : la réduction de l’arsenal engagée en 1995 et confirmée en 2008 prend fin. Le Président a ordonné une hausse du nombre de têtes et la fin de toute communication chiffrée. La formule de la « stricte suffisance » cède la place à des seuils « strictement cohérents » avec l’efficacité opérationnelle.

Une autorité militaire auditionnée cite cinq évolutions qui justifient ce changement :

  1. la multiplication des conflits sous le seuil impliquant des États dotés ;
  2. l’évolution des doctrines adverses ;
  3. les coordinations entre puissances nucléaires ;
  4. les progrès technologiques des arsenaux ;
  5. l’essor des défenses antimissiles.

Le rapport de forces entre le camp occidental et le couple Russie-Chine serait passé de la parité à 1,5 contre 1. Il pourrait atteindre 2 contre 1 d’ici dix ans, voire 2,5 contre 1 en intégrant la Corée du Nord.

L’EMA-FN insiste : le rehaussement est « une nécessité opérationnelle », pas un simple signal. Le chercheur Étienne Marcuz l’évalue à « quelques dizaines de têtes ». Les rapporteurs relèvent aussi que la notion de « centres de pouvoir » a disparu du discours, ce qui rouvrirait les options de ciblage.

Ils contestent enfin le chiffre de 370 têtes avancé par le SIPRI en juin 2026. Ce total ajoute 80 têtes TNO retirées du service aux 290 habituellement retenues. Or, selon les auditions, ces têtes sont démantelées et leurs matières ne sont réutilisables que pour fabriquer de nouvelles armes.

L’épaulement conventionnel, angle mort à combler

Pour un expert entendu, le risque principal en Europe n’est pas nucléaire. Il tient aux frappes de drones et de missiles, face auxquelles les moyens défensifs comme offensifs restent faibles. En 2025, l’Inde, le Pakistan, la Russie et Israël, tous détenteurs de l’arme nucléaire, ont été frappés par des missiles.

Défense sol-air

  • La LPM actualisée porte le nombre de systèmes SAMP/T de 8 à 12 d’ici 2035.
  • Les rapporteurs plaident pour un doublement de cette cible afin de protéger les sites critiques, sans viser un « dôme » jugé inatteignable.

Frappe dans la profondeur

  • À l’initiative du Sénat, la LPM prévoit désormais une trame balistique complète.
  • Elle va de la portée opérative (500 à 1 500 km) jusqu’à la classe 2 500 km, et pourrait être tirée depuis un Rafale, une frégate ou un lance-roquettes.

Alerte avancée

  • Côté national : radar transhorizon Nostradamus, satellite géostationnaire infrarouge, radars UHF mobiles.
  • Avec l’Allemagne : l’initiative JEWEL, ouverte aux partenaires en avril 2026.
  • Le rapport pointe la concurrence de deux projets européens d’intercepteurs hypersoniques, HYDIS et HYDEF, jugée probablement insoutenable.

La « dissuasion avancée » : solidarité sans partage

C’est le cœur du rapport. Le Royaume-Uni bénéficie d’un cadre à part, avec la déclaration de Northwood de juillet 2025 et un groupe de pilotage nucléaire réuni pour la première fois le 10 décembre 2025.

Au-delà de Londres, neuf pays ont accepté l’offre française : Allemagne, Belgique, Danemark, Finlande (le 14 septembre 2026), Grèce, Norvège, Pays-Bas, Pologne et Suède. Leur ancrage plutôt septentrional complique les calculs d’un adversaire au contact de la Russie.

L’offre devait éviter deux écueils, et les rapporteurs estiment qu’elle y parvient :

  • ne pas concurrencer l’OTAN : la France reste hors du Groupe des plans nucléaires et agit en complément de la mission nucléaire alliée ;
  • ne rien partager d’essentiel : ni la décision, ni la planification, ni la définition des intérêts vitaux. Il n’y a ni garantie au sens strict ni « parapluie ».

Aucune contribution financière n’est demandée aux partenaires. En revanche, chacun est invité à renforcer ses capacités conventionnelles.

La coopération sera bilatérale, progressive et en partie confidentielle, avec un « nuclear steering group » par partenaire. Le commandant des FAS envisage une montée en puissance par étapes :

  1. exercices de guerre électronique et de renseignement ;
  2. « petits Poker » ;
  3. le cas échéant, exercices à l’échelle européenne.

Les missions de projection « Pégase » pourraient servir de cadre. Le chancelier Merz a annoncé, à Brühl le 17 juillet 2026, la participation allemande à un exercice nucléaire français dès cette année.

Déploiements de circonstances : le Parlement doit avoir son mot à dire

La mesure la plus sensible reste la possibilité de « déploiements de circonstances » de Rafale des FAS chez des alliés. Le Président parle d’un « archipel de forces » dispersé sur le continent. Le flou de l’expression est volontaire.

Selon les rapporteurs, ces déploiements interviendraient en temps de crise, avec des ASMPA-R porteurs de leur tête nucléaire. Ils soulignent les risques d’escalade à proximité de la Russie. L’EMA-FN prévoit d’abord des déploiements sans armes, puis avec des maquettes, pour valider les procédures, sans calendrier contraignant.

Leur conclusion constitue l’apport juridique majeur du rapport. Un exercice « Poker » sans arme échappe à l’article 35 de la Constitution. Un déploiement d’avions armés de charges nucléaires présenterait en revanche toutes les caractéristiques d’une intervention extérieure. Le Gouvernement devrait alors informer le Parlement dans les trois jours, puis obtenir son autorisation au-delà de quatre mois. Pour les rapporteurs, un tel accord renforcerait la crédibilité présidentielle plutôt qu’il ne l’entamerait.

Les principales recommandations

Parmi les 20 propositions, les rapporteurs retiennent notamment :

  • préserver une dissuasion indépendante et poursuivre l’ajustement de l’arsenal ;
  • maintenir les deux composantes et garantir le financement de leur renouvellement ;
  • accroître la trame chasse et ne pas exclure de nouveaux escadrons des FAS ;
  • conserver la vocation nucléaire de Saint-Dizier après le transfert vers Luxeuil ;
  • moderniser les SNLE 2G et renforcer la défense sol-air et anti-drones des sites sensibles ;
  • lancer sans attendre les études d’un successeur de 6e génération du Rafale, après l’échec du NGF ;
  • développer une trame balistique souveraine pour prévenir le « contournement par le bas » ;
  • favoriser les échanges entre parlements des pays partenaires ;
  • ouvrir le débat sur l’application de l’article 35.

Lors de l’examen en commission, Christian Cambon, Rachid Temal et Catherine Dumas ont réclamé un débat en séance publique. Ronan Le Gleut a rappelé que les partenaires européens anticipent déjà les scénarios de l’élection présidentielle de 2027. Le rapport, lui, conclut que les déploiements de circonstances ne pourront se concrétiser qu’à moyen ou long terme, en associant le Parlement.

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Stéphane GAUDIN
Stéphane GAUDINhttp://www.theatrum-belli.com/
Créateur et directeur du site THEATRUM BELLI depuis 2006. Officier de réserve citoyenne Terre depuis 2018, rattaché au 35e régiment d'artillerie parachutiste de Tarbes. Officier de réserve citoyenne Marine de 2012 à 2018, rattaché au CESM puis au SIRPA. Membre du conseil d'administration de l'Amicale du 35e RAP. Membre associé de l'AA-IHEDN AR7 (région Centre Val-de-Loire). Chevalier de l'Ordre National du Mérite.
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