FANTASSINS n° 57 : « La destruction de l’ennemi par le feu »

« Le tir, direct et indirect, n’est pas une fin en soi : il est le moyen décisif mis au service de la mission. » En ouvrant le dossier du numéro 57 de Fantassins (automne-hiver 2026) sur cette phrase, le chef de bataillon Eddy Le Sert en donne la ligne directrice. La destruction ou la neutralisation de l’ennemi par le feu reste la finalité du combat terrestre. La guerre en Ukraine le rappelle brutalement, tout en y ajoutant un acteur qui bouleverse la palette des feux : le drone. Une douzaine d’auteurs en tirent les conséquences, de la doctrine à l’instruction du tireur, des appuis à l’armement de demain.

Le feu, fondement de la manœuvre

L’article d’ouverture pose le cadre. La manœuvre combine le mouvement, les effets immatériels et les feux, mais « c’est le feu qui sanctionne l’action : la vitesse en est le multiplicateur, non l’alternative ». Aux feux indirects, qui agissent dans la profondeur, et au feu direct, qui décide du combat rapproché, s’ajoute désormais le drone. Il n’entre dans aucune des deux catégories : indirect par son allonge, direct par son immédiateté et sa précision. Cette double nature en fait la première cause de pertes au contact, entre 70 et 80 % sur le théâtre ukrainien selon le commandant du 7e corps d’assaut aéroporté ukrainien. Le parallèle est éclairant : ce que la mitrailleuse fut au combattant de 1915, le drone l’est à celui d’aujourd’hui. Une « zone battue » de 20 à 30 kilomètres interdit la concentration, fige le mouvement et produit le blocage tactique.

L’auteur se garde pourtant de tout excès : faire du drone « l’alpha et l’oméga du combat serait une erreur ; ne pas l’intégrer à la palette des feux en serait une plus grave encore ». Il expose surtout le dilemme du contrôle. En quelques années, on est passé d’une frappe de Reaper validée par le CPCO à une frappe FPV décidée par un chef de section. Trop de contrôle brise la réactivité, trop peu expose au tir fratricide. La réponse tient en trois leviers : une coordination dans la troisième dimension (C3D) décentralisée jusqu’au GTIA et au SGTIA, des objectifs préapprouvés et des règles d’engagement qui placent le contrôle en amont du tir, et la responsabilisation des jeunes chefs. À plus long terme, le programme Pendragon prépare le « robot first » : la machine entre la première dans la zone battue et y porte le feu, l’homme restant au-dessus de la boucle.

Masse, profondeur, saturation

Le colonel Arnaud Martin et le lieutenant-colonel Emmanuel Gendry, de la direction des études et de la prospective de l’artillerie, replacent ce constat dans l’ensemble de la haute intensité. Après trente ans de primauté de la frappe de précision, l’Ukraine marque le retour du feu massif : plusieurs milliers d’obus tirés chaque jour, une logique d’attrition retrouvée, une artillerie qui reste « le dieu de la guerre ». Un obus coûte environ quatre fois moins qu’une munition téléopérée, et aucun filet ne l’arrête. La masse ne s’oppose pas pour autant à la précision : elle prend toute son efficacité grâce à la mise en réseau des capteurs et des effecteurs sous un commandement performant. Deux autres traits caractérisent ces conflits. La profondeur d’abord : il n’existe plus d’arrière sanctuarisé, dépôts, postes de commandement et infrastructures devenant des cibles. La saturation ensuite : présenter plus de menaces que l’adversaire ne peut en traiter, avec des drones et des leurres qui accompagnent les missiles. Les auteurs rappellent enfin une vérité souvent oubliée : la capacité industrielle et le stock « guerre » sont au fondement de la puissance de feu.

Le fantassin, intégrateur des feux

Pour le chef de bataillon Loïc Zubrzycki, cette réalité ne déclasse pas l’infanterie, elle la transforme. Sa létalité ne repose plus d’abord sur les armes qu’elle porte, mais sur sa capacité à intégrer l’ensemble des moyens de destruction disponibles. Canon de 25 mm, mortier, missile, artillerie, drone d’observation, drone FPV ou munition rôdeuse : « le problème n’est plus seulement de disposer d’un feu, mais de sélectionner le bon effecteur au bon moment ». La boucle capteur-effecteur se comprime jusqu’à quelques dizaines de secondes, et « le temps devient une munition ». Le fantassin reste au centre du système non parce qu’il délivre lui-même l’effet décisif, mais parce qu’il observe, comprend, décide, coordonne et survit assez longtemps pour exploiter les effets obtenus.

Plusieurs contributions montrent ce que cela change dans les régiments. Le lieutenant-colonel Luc Andrea fait le point sur la remontée en puissance des sections d’appui mortier de 120 mm de l’infanterie, engagée en 2024 et qui doit s’achever en 2028. Huit sections ont déjà été évaluées par le centre de contrôle de l’artillerie avec des résultats « d’honorables à excellents ». Restent à améliorer la sécurité des tirs, les délais d’exécution et le jumelage avec le régiment d’artillerie de la brigade. Le lieutenant-colonel Philippe Bonnouvrier présente la trame missile-roquette à l’horizon 2030, organisée en quatre segments, de l’anti-blindé léger au tir au-delà de la vue directe robotisé. Trois axes d’effort sont retenus : densifier, avec un antichar courte portée pérenne à raison d’un binôme par groupe de combat ; diversifier, avec un lance-roquettes multi-effets de 84 mm dont le Carl Gustaf M4 est le candidat de référence ; intégrer, avec les capteurs déportés et le lanceur robotisé Buthus.

Les drones occupent logiquement une place de choix. Le lieutenant-colonel Renaud Durbecq décrit la « très basse couche », devenue une zone de mort par laquelle le débordement tactique redevient possible. La lutte anti-drone y est encore plus protéiforme que la menace, et le passage de la « golden hour » au « golden day » dit assez l’isolement du combattant. Le lieutenant Simon Duhoux livre le retour d’expérience de l’unité de drones de contact du 7e bataillon de chasseurs alpins, expérimentée au CENZUB en mai 2026. Sa section d’infanterie dronisée longue portée, née de la fusion de la section antichar et de la section de renseignement et de guerre électronique, ramène à quelques minutes le délai entre détection et frappe.

Tirer juste, commander le feu

Le dossier n’oublie pas le geste du tireur. Le lieutenant-colonel Thomas Allegret et le lieutenant-colonel Christophe Van den Bogaerde retracent vingt ans d’Instruction sur le tir de combat (ISTC). Plus qu’une méthode de tir, elle est devenue « une véritable pédagogie du combat », qui reste la référence de l’armée de Terre face à des approches comme la méthode suisse OPTIMA. Le lieutenant-colonel Gautier Costrel de Corainville présente son prolongement : les entraînements au tir opérationnel de combat (ESTOC). Ces manœuvres à tirs réels jusqu’au niveau compagnie laissent au chef la liberté de choisir ses axes, ses positions et son rythme face à des cibles dont l’emplacement est inconnu, sans renoncer à la sécurité.

Le lieutenant-colonel Marc Guivarc’h, qui commande le centre d’entraînement au tir interarmes Opéra, apporte un constat chiffré et sans complaisance. Sur 10 SGTIA, le taux moyen de destruction par tirs directs atteint 62 %, alors que 75 % sont accessibles. Il pointe les fragilités : observation et acquisition des objectifs, discipline des feux, conduite du tir des engins blindés, combat antichar, et une baisse de précision entre 200 et 400 m qu’il faut corriger en revenant aux fondamentaux. L’adjudant-chef Michaël Simal, du 5e régiment de dragons, montre comment fantassins et cavaliers convergent vers une même exigence de conduite du tir aux armes de bord : transformer l’information en effet dans les délais les plus courts.

Deux articles traitent des milieux particuliers. Le lieutenant-colonel Nicolas Giraudet de Boudemange rappelle que la nuit retrouve sa valeur tactique, la plupart des drones de front n’étant pas équipés pour voir dans l’obscurité. L’optronique, portée par une industrie française de premier plan, devient alors un multiplicateur de puissance. Le capitaine Eric Morland expose les exigences du tir en montagne et grand froid : longues distances, effets du milieu sur le tireur et sur l’arme, munitions comptées. La « culture du premier impact » doit y rester la marque du tireur. Enfin, le chef de bataillon Guillaume de Massia fait le panorama des calibres « alternatifs », du 6,8 américain au .338 Norma Magnum, en passant par les choix russe et chinois. Il conclut que le 5,56 du HK416F reste pertinent au contact et que l’infanterie gagnera moins à choisir un calibre qu’à maîtriser un système.

L’homme au cœur du système

De ces contributions se dégage une conviction partagée. La technologie accroît la létalité, mais elle ne remplace ni le jugement ni le commandement. Brouillage, attrition des drones et surcharge d’informations rappellent que détecter davantage ne veut pas dire comprendre davantage. La survivabilité devient une fonction tactique à part entière : dispersion, camouflage, discipline électromagnétique, capacité à combattre en mode dégradé. Comme le résume le chef de bataillon Le Sert, une force capable de combiner ses feux avec sa manœuvre et d’en confier la responsabilité au bon échelon « impose l’initiative et détruit l’adversaire ». Le fantassin, lui, reste celui qui relie l’information, la décision et l’action au contact de l’ennemi.

Bonne lecture.

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Stéphane GAUDIN
Stéphane GAUDINhttp://www.theatrum-belli.com/
Créateur et directeur du site THEATRUM BELLI depuis 2006. Officier de réserve citoyenne Terre depuis 2018, rattaché au 35e régiment d'artillerie parachutiste de Tarbes. Officier de réserve citoyenne Marine de 2012 à 2018, rattaché au CESM puis au SIRPA. Membre du conseil d'administration de l'Amicale du 35e RAP. Membre associé de l'AA-IHEDN AR7 (région Centre Val-de-Loire). Chevalier de l'Ordre National du Mérite.
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