Présentation du dossier 32 « Face aux ruptures, être prêt. »
Les lignes qui suivent visent à replacer l’article que vous allez lire dans le cadre général du prochain dossier du Cercle Maréchal Foch, « Face aux ruptures, être prêt ».
En effet, début 2025, le Cercle Maréchal Foch diffusait via THEATRUM BELLI son dossier de réflexion n° 31 « Le temps des ruptures ». S’appuyant sur le vote récent de la loi de programmation militaire 2024-30, le dossier prenait acte des nouvelles formes de conflictualité, du retour de la force désinhibée comme composante des relations interétatiques, du choc culturel que le retour de la guerre en Europe orientale constituait pour les populations « apaisées » de l’Union européenne, vivant dans un espace sans frontières, sans ennemi, sans idéologie collective…). On y évoquait les enjeux nationaux et internationaux, les défis technologiques et capacitaires, les questionnements éthiques et moraux qui découlaient de ce « changement d’époque ».
Un nouveau dossier, n° 32, est en cours de rédaction, intitulé « Face aux ruptures, être prêt ». Sans empiéter sur le rôle des organismes officiels et s’inspirant de la version 2025 de la revue nationale stratégique, il vise à dégager des principes généraux ou des orientations plus techniques qui pourraient soutenir les réflexions de tous ceux que le sujet de la défense nationale, dans le cadre européen, intéresse et, aujourd’hui, préoccupe. Ce dossier se refuse à un pessimisme qui encombre souvent les analyses de la situation actuelle et, en contrepoint de ce pessimisme du chemin à parcourir, entend mettre en avant un optimisme d’action et du but atteignable. Il entend cependant rester lucide et réaliste en s’appuyant sur l’expérience du passé, lointain comme plus récent…
Les allusions à « l’entre-deux guerres » étant nombreuses aujourd’hui, la première partie du dossier regroupera quelques éclairages sur les années 1935-1940. Il ne s’agit pas réécrire « L’étrange défaite » sans le talent de Marc Bloch, mais de choisir dans les prémices de la catastrophe de 1940 quelques instants où, avec le recul, il paraît incompréhensible qu’un voyant rouge ne se soit pas allumé sur le tableau de bord national, ou plutôt, s’étant allumé, pourquoi il fut si difficile de se préparer à l’épreuve qui s’annonçait.
Plus près de nous, la deuxième partie fait appel directement à nos rédacteurs, tous acteurs de la fin de guerre froide et de « la guerre mondiale de la France » pour reprendre le titre d’un livre récent de Michel Goya. À partir de la fin des années 1970, et surtout de 1990, les armées françaises (et l’on s’intéressera plus particulièrement à l’armée de Terre) ont été placées dans des situations opérationnelles imprévues, lointaines et exigeantes, dans un contexte de réduction de leurs moyens. De l’avis général, si les buts politiques furent loin d’être toujours atteints, les buts militaires le furent, avec plus ou moins de publicité, au prix d’efforts, y compris humains, souvent occultés. Cette partie récapitulera certains de ces efforts et permettra, nous l’espérons, de croire au « succès des armes de la France » pour les défis qui s’ouvrent désormais à nos armées.
La troisième partie se lancera dans l’exercice de la prévision dont on sait la difficulté, surtout, pour reprendre la boutade célèbre, lorsqu’elle traite de l’avenir. Il s’agira en fait d’un exercice de conviction de la part de rédacteurs qui, forts de leur expérience passée mais également de leur enracinement dans les réalités du moment, mettront sur la table « de la nourriture pour l’esprit », sans obligation de consommer !
Innovation majeure par rapport aux dossiers précédents, nous avons choisi de ne pas attendre d’avoir réuni l’ensemble des contributions de ce dossier n° 32 pour les mettre à la disposition de nos lecteurs. Elles seront publiées par THEATRUM BELLI au fur et à mesure de leur disponibilité, avant d’être réunies sous une forme complète. Vous trouverez donc ce rappel du but général et de l’articulation du dossier en tête de chaque publication, accompagné de l’indication de la partie à laquelle elle se rattache.
Présentation par le Général de corps d’armée (2S) Michel Grintchenko, président du Cercle Maréchal Foch
Le dossier 32 du Cercle Maréchal Foch aborde la Seconde Guerre mondiale avec des yeux d’historien et de militaire, cherchant à dégager dans le passé les invariants tactiques et stratégiques qui seraient encore pertinents aujourd’hui. Car comme en 1940, nous vivons en 2026 une période de ruptures technologiques qui bousculent les tactiques et pourraient conduire à l’effondrement de nos certitudes, si ce n’est de notre monde.
Le livre bien connu de Marc Bloch « L’étrange défaite » dresse un constat accablant de la France et de son armée de 1940. Une armée qui n’a pourtant démérité ni par son courage ni par ses matériels, mais qui n’a pas eu les grands chefs qui auraient été capables d’organiser efficacement les plus de deux millions de soldats mobilisés pour s’opposer à l’audace manœuvrière d’un ennemi à qui tout réussissait.
Pourtant, cinq ans après un désastre sans nom, un pays vaincu s’impose dans le camp des vainqueurs. Sur quels ressorts s’est fondée cette résilience qui fit de l’armée française après une défaite sans appel, une force redoutable capable de libérer avec les armées alliées le pays puis d’occuper une partie de l’Allemagne ?
Car ce sont les mêmes hommes que décrit sévèrement Marc Bloch, formés dans leur immense majorité par une École de Guerre qu’il dénigre, qui surent percer la ligne défensive allemande en Italie en 1943, libérer Paris en 1944, puis bousculer les Allemands en Provence et dans la vallée du Rhône pour gagner des batailles décisives dans les Vosges, en Alsace et au-delà du Rhin.
Cette France victorieuse, c’est « la France Combattante », celle qui regroupa sous une même bannière tous les combattants, qu’ils soient résistants, FFI, Français libres de la première heure, issus de l’armée d’Afrique, qu’ils aient rejoint le maquis au sein de l’Organisation de Résistance de l’Armée (ORA) après l’invasion de la Zone Libre en novembre 1942 ou les forces armées au fur et à mesure de leur progression en France.
Fusillé le 16 juin 1944, Marc Bloch n’a jamais connu le dénouement heureux de cette guerre. Le but de cet article est de mettre en perspective le constat sévère qu’il dresse dans « L’étrange défaite » sur le haut encadrement de l’armée de 1940 avec le sursaut magistral de l’armée française qu’il appelait certainement de tous ses vœux. La qualité de la formation dispensée à l’École de Guerre et l’engagement sans faille de ceux qui faillirent en 1940 ne furent certainement pas étrangers à la reconstitution et au commandement des armées qui libérèrent la France et lui permirent d’accéder au rang des puissances victorieuses.

Marc BLOCH ou le « Procès-verbal de l’an 40 »
par le Général (2S) Jean Husté
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Dans son livre « L’étrange défaite », rédigé « à chaud » entre juillet et septembre 1940, Marc Bloch livre son témoignage personnel à l’Histoire. Il identifie les causes — tout particulièrement « militaires » — de la débâcle de mai et juin 1940 à travers ce qu’il a vécu. Un témoignage magistral délivré par un grand historien, témoin de l’effondrement d’un monde. Parcourrons ensemble la partie de son ouvrage qu’il consacre à ces causes.
Dans les premières lignes de la deuxième partie de son livre, « La déposition d’un vaincu », Marc Bloch estime que : « quoi que l’on pense des causes profondes du désastre, la cause directe fut l’incapacité du commandement », avant de préciser deux pages plus loin : « Les erreurs du commandement furent, fondamentalement, celles d’un groupe humain ». Entendez, plus spécialement, celui des généraux et des officiers d’état-major.
Il fait sienne par ailleurs une déclaration, qu’il cite, du général Weygand lui-même : « La France a commis l’immense erreur d’entrer en guerre n’ayant ni le matériel qu’il fallait, ni la doctrine militaire qu’il fallait ».
Il est intéressant de s’arrêter un moment sur l’expérience sous l’uniforme de Marc Bloch, historien et professeur spécialiste du Moyen Âge, qui a sévèrement dénoncé l’incapacité du haut commandement de l’armée française de 1940. Comme il le rappelle dans la première partie « Présentation du témoin », Marc Bloch « a fait les deux guerres ».
La présentation du témoin, historien et militaire
Marc Bloch a commencé la première en août 1914 comme sergent d’infanterie, l’a continuée successivement comme chef de section, officier de renseignements de son régiment et terminée avec le grade de capitaine comme adjoint de son chef de corps, la croix de guerre et quatre citations.
Bien qu’inscrit en 1919 comme réserviste au service d’état-major, il reconnaît ne s’être jamais plié à suivre le moindre cours de « perfectionnement » entre les deux guerres, avançant l’excuse d’une période de sa vie durant laquelle il a produit l’essentiel de son œuvre d’historien, ce qui lui laissait peu de loisirs.
En août 1939, malgré ses 53 ans et ses 6 enfants qui le dispensaient des obligations militaires, il est mobilisé sur sa demande et, toujours avec le grade de capitaine, reprend l’uniforme qu’il déposera avec ce même grade en juillet 1940.
Ce fut le « premier châtiment » pour n’avoir pas voulu suivre une formation d’officier supérieur d’état-major. Le second fut son affectation de mobilisation « dans les inglorieux services du territoire » et plus exactement dans l’état-major d’un organisme chargé de la mobilisation à Strasbourg, qu’il put quitter pour rejoindre l’état-major de la 1re armée comme officier de liaison auprès des forces britanniques, avant de devenir l’officier chargé du ravitaillement en essence de la grande unité la plus motorisée de tout le front français.
C’est dans cette fonction — qui se délita au rythme de la débâcle — qu’aux derniers jours de la bataille des Flandres, il rejoignit Dunkerque, passa en Angleterre avant de revenir à Cherbourg pour participer au regroupement de l’armée du Nord. Après l’armistice, le 2 juillet 1940, déguisé en civil, il rejoignit la zone non-occupée et sa famille à Guéret. Très tôt entré dans la Résistance, il est arrêté par la Gestapo le 8 mars 1944, torturé avant d’être fusillé le 16 juin.
Bloch reconnaît que son expérience personnelle de la vie et du travail dans des états-majors « d’un rang assez élevé », est relativement circonscrite, qu’il n’a « certes pas su tout ce qui s’y faisait » et qu’il lui est arrivé d’ignorer jusqu’aux renseignements les plus nécessaires à son propre service. Mais il estime qu’avec le complément du recueil de témoignages sur le déroulement des combats, il a réuni suffisamment de matière pour justifier ses réflexions. Nul ne saurait prétendre avoir tout contemplé ou tout connu, avance-t-il, et « que chacun dise franchement ce qu’il a à dire ; la vérité naîtra de ces sincérités convergentes ».
L’approche du personnage ne serait sans doute pas complète sans noter ses pointes d’humour parfois cinglant, comme celle portant sur le fait qu’il ne regrette pas de n’avoir pas suivi de cours de perfectionnement d’officier d’état-major dans l’entre-deux-guerres : « assurément, le reflet de l’enseignement de l’École de Guerre auquel je me suis soustrait, ne m’eut inspiré que bien peu d’idées justes ».
Les défaillances humaines du commandement : des hommes faibles et creux
En amont de l’analyse qu’il fait des circonstances et causes de « l’incroyable défaite », Bloch s’attache, par touches individualisées, puis par une présentation plus générale, à caractériser la composante en charge du commandement de l’armée française.
Pour ce qui est des officiers généraux, il précise n’avoir que « peu approché les grands chefs » du fait de la modestie de son grade et de ses fonctions. Mais ce qu’il dit des impressions que lui ont laissé les personnalités de ceux — très peu nombreux — qu’il a fugitivement côtoyés est peu flatteur.
Du général Blanchard, commandant la 1re armée qu’il a eu l’opportunité de voir quelques fois « d’un peu plus près », Bloch conserve le souvenir d’un homme « très bien élevé » … qui avait perdu plus de la moitié de son armée, et laissé en arrière comme prisonniers volontaires, avec son chef d’état-major, « l’officier qu’il s’était donné lui-même pour successeur ». Il dépeint aussi le général Blanchard dans une pièce de son PC du château d’Attiches, se tenant pendant plus d’une heure, « figé dans une immobilité tragique » et contemplant fixement la carte étalée sur la table, « comme pour y chercher la décision qui le fuyait ».
Bloch se refuse à camper un portrait « qui serait tout arbitraire » de l’officier d’état-major « en soi ». Mais sa « galerie de figures » en dit long sur le jugement qu’il porte sur beaucoup de ceux qu’il a côtoyés. On y rencontre le capitaine B. « levant haut sa tête vide » semblant offrir « à la vénération des foules » la science livresque « reçue en dépôt aux cours de tactique ». Ou le capitaine X. « fort en gueule, plutôt que grand dans l’action ». Et encore « cet officier supérieur » qui avait rapporté de belles citations de 14-18 mais obstiné à ne rien prévoir, manquant de franchise, et qui, « alourdi par des années de bureau et de pédagogie » avait « complètement cessé d’être … un chef ».
Après cette revue déprimante de portraits individuels de différents officiers d’état-major, il s’essaie néanmoins à cerner quelques caractéristiques partagées par les membres de cette « collectivité remarquablement homogène ». Il leur reconnaît tout particulièrement le sens du devoir professionnel à un degré « que bien peu d’autres corps de fonctionnaires possèdent ». En contre-point, « par pauvreté d’imagination et manque de sens concret », il leur est difficile de se mettre par la pensée à la place des exécutants qui reçoivent leurs ordres et de prendre en compte les conséquences matérielles et les effets sur le moral qui en découlent.
Puis, après ces observations et considérations un peu contradictoires, Bloch pose alors LA question en ces termes : « Honnêtes, éminemment désireux de bien faire, profondément patriotes… parfois même véritablement brillants, les officiers d’état-major constituent donc, dans leur ensemble, un corps digne d’estime. Il est pourtant indiscutable que, par eux-mêmes ou par les chefs issus d’eux, ils nous ont conduits à la défaite. Pourquoi ? ».
Une faillite intellectuelle, conduisant à se tromper de guerre
Et quelques lignes plus bas, il assène : « Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom, n’ont pas su penser cette guerre. En d’autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle et c’est peut-être là ce qu’il y a en lui de plus grave ».
À ce propos, la principale lacune du commandement français, estime-t-il, est de ne pas avoir réalisé que, du fait de la motorisation, la notion de distance sur les champs de bataille a complètement changé depuis la guerre 1914-1918 en l’espace d’une génération. « Si bien qu’au vrai, ce furent deux adversaires appartenant chacun à un âge différent de l’humanité qui se heurtèrent sur nos champs de bataille », renchérit Bloch, avant de donner l’exemple d’un poste de commandement à peine rétabli sur une nouvelle ligne, d’où l’on pouvait entendre les combats à la mitrailleuse.
À des plans de manœuvre qui n’ont pas été couronnés de succès durant la campagne des Flandres, est donc venue s’ajouter l’évaluation à chaque fois trop étriquée des délais nécessaires pour les rétablissements sur des lignes successives de repli face à un ennemi qui n’avançait plus à pied comme dans les premiers mois de la « Der des Ders ».
Et souligne Bloch, ce n’est pas que sur le front du Nord que « le métronome des états-majors ne cessa pas de battre plusieurs mesures en retard ». Pour cette même raison, l’avance allemande vers la plaine de la Saône et le Jura se conclut par l’encerclement des armées de l’Est et, presque, de celle des Alpes.
De plus, il constate qu’aucun changement dans la conduite des opérations n’a suivi les dures leçons vécues durant la campagne du Nord. Bloch explique ainsi que pour prétendre rétablir un dispositif défensif avec les éléments dispersés par la retraite, embarqués à Dunkerque puis débarqués à Cherbourg, « le haut commandement fit le choix d’une zone qui s’étendait à peu près d’Évreux à Caen », soit à moins de 150 km au sud du front qui se déplaçait à hauteur de la Somme. Le rythme de l’avance allemande ne permit pas au dispositif de se consolider : il dut se rabattre vers le Sud, d’une faible longueur, « selon l’usage »…
Enfin, selon Bloch, la mauvaise organisation des services de renseignement a privé les chefs d’une bonne évaluation des intentions de l’ennemi et « pis encore » de la connaissance de ses capacités matérielles.
Les premiers affrontements ont ainsi révélé que les chars allemands étaient beaucoup plus nombreux et plus puissants que nos services ne l’avaient estimé, tandis que l’aviation allemande « surclassait affreusement la nôtre ». Aux lacunes en matière de connaissance de l’ennemi, est venue s’ajouter, selon Bloch, l’incapacité de prendre en compte la réalité de son rythme de progression. De ce fait, les unités françaises ont été perpétuellement dans l’ignorance de ses mouvements.
Bloch tient à souligner au passage qu’il serait peu équitable de limiter aux échelons supérieurs, les carences relevées. Les échelons d’exécution n’ont pas, à son avis, réussi à accorder leurs prévisions ni la conduite de leurs actions à la vitesse de l’avance allemande.
A leur niveau, observe-t-il, la guerre a été faite de perpétuelles surprises, qui au fil des jours se sont faites plus fréquentes et qui ont eu des effets dévastateurs sur le moral. Face à un adversaire privilégiant l’action et l’opportunisme, « nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait » en conclut-il.
Pour Bloch, la faillite intellectuelle du commandement s’est traduite par l’incapacité d’appréhender les différences induites par la technologie dans la nature et le rythme de la bataille entre les circonstances de la Première et de la Seconde guerre mondiale qui a vu s’imposer la priorité donnée à l’offensive combinée et à la rapidité des mouvements dans la profondeur, grâce à la motorisation des unités terrestres et à l’engagement de l’aviation en coordination avec celles-ci.
Le corollaire aggravant en a été l’enfermement dans le dogme de la guerre défensive, hérité des « leçons » des combats de 1914-1918, enfermement duquel le commandement s’est révélé incapable intellectuellement et psychologiquement de sortir, malgré les graves échecs des premiers combats en Belgique. En outre, les échelons d’exécution se sont révélés se trouver dans ces mêmes dispositions.
Enfin, les carences des services de renseignement tant dans le recueil des informations que dans l’évaluation de celles-ci, ne purent guère inciter le commandement à sortir de son aveuglement.
Quelques exemples d’un commandement vieillissant, émoussé par les habitudes du temps de paix
Dans la suite de « la déposition d’un vaincu » Marc Bloch expose un florilège de commentaires, exemples, preuves et autres effets aggravants à propos de cette faillite.
Un premier ensemble de ce bouillonnant témoignage concerne ce que Bloch rapporte de ce qu’il a observé sur le terrain.
En premier lieu, il s’attarde sur ce qu’il appelle la « guerre accélérée » menée par les Allemands en priorité sur les routes en « macadam », grâce à leur matériel roulant performant — du char à la motocyclette — en quantités adaptées, alors que la France ne s’était pas donné l’équivalent, du moins « pas en suffisance ».
Bloch souligne qu’en sus de l’insuffisance des unités motorisées dans les rangs français, le « cours de cavalerie de l’École de Guerre » ne les estimait que capables de déplacements lents, préférentiellement de nuit par sécurité, et que les chars « passables pour la défensive, étaient de valeur offensive à peu près nulle ».
Enfin, il s’attarde longuement sur l’emploi offensif et en coordination avec le combat terrestre de l’aviation allemande. Cet emploi pour nouveau qu’il soit — du moins face à l’armée française car la Légion Condor l’avait expérimenté durant la guerre d’Espagne — ne lui semble pas en termes de pertes causées, du moins en rase campagne, d’une efficacité supérieure à celle de l’artillerie. Il estime en revanche que c’est en priorité l’effet psychologique dévastateur des avions « piquant » vers le sol, accompagnés par le hurlement de sirènes, qui a sans doute été privilégié par l’ennemi dans l’emploi de son aviation.
Marc Bloch revient bien entendu sur les carences de l’information interne et du renseignement qu’il a constatées lorsqu’il a rejoint le G.Q.G. et occupé plus particulièrement le poste d’officier de liaison auprès du Q.G. britannique.
Lorsqu’il aborde le sujet des relations du commandement français avec le Q.G. britannique et « les Anglais » en général, Marc Bloch raconte que dans un moment critique des combats autour de Lille, le 3e bureau n’avait pas été en mesure de lui donner la position du Quartier Général de Lord Gort. Et se demande si nous avons su jamais organiser notre coopération avec eux.
À ce propos, les difficultés en la matière s’expliquent selon lui, par l’anglophobie « de beaucoup de milieux français » qui a favorisé une « pernicieuse propagande » sur l’insuffisance de l’aide britannique. Il admet néanmoins que l’abandon par le commandement britannique de l’exécution d’un plan d’attaque sur Arras en coordination avec les unités françaises de la Somme, a généré de « longues rancunes ».
Puis il n’hésite pas à expliquer que nos alliés, ayant senti le péril après avoir été violemment attaqués et « ayant jugé sans indulgence nos méthodes », se sont désengagés pour ne pas être entraînés dans l’échec qu’ils prévoyaient.
Enfin, il estime que le commandement français n’a pas fait suffisamment d’efforts pour « manier les ressorts d’une machine de guerre assez différente de la nôtre », notamment en liant des « relations directement humaines » comme par exemple, en établissant une mission de liaison permanente auprès du Q.G. de Lord Gort.
Plusieurs pages d’observations sont consacrées aux activités au sein des états-majors et entre eux.
La première porte sur le gaspillage des énergies à des niveaux élevés de responsabilité, dans des besognes paperassières qui « dans le civil, auraient été abandonnées aux plus modestes de leurs sous-ordres ».
A cela s’ajoute le culte du « beau papier », rédigé avec minutie et reflétant les habitudes d’hommes « dressés, en temps de paix, à un genre de vie éminemment bureaucratique ». Bloch observe que ce bon ordre se traduit par la « grande lenteur » du rythme des activités des états-majors et, usant de sa fréquente ironie, constate que : « quand il fallut aller vite, nos chefs, trop souvent, confondirent la fièvre avec la promptitude ».
Un élément particulièrement aggravant de ces habitudes de travail est le grand nombre des niveaux hiérarchiques – « de sédiments successifs » – qui induit une accumulation des retards mais également, « pis encore », une dilution de la responsabilité.
Un second est le cloisonnement entre bureaux et entre ceux-ci et des services sans lesquels « les plus belles flèches tracées sur la carte des opérations resteraient de vains signes ».
Par ailleurs, Bloch pointe les fréquents retards dans la communication des ordres et des informations en général, entre les états-majors de différents niveaux, qui se traduisent en bout de chaîne par des unités laissées trop longtemps sans ordres et inversement par la méconnaissance de ce qui se passe sur le front dans les sphères élevées du commandement. Ces retards sont en partie dus au manque de moyens, comme des motocyclettes, adaptés à la circulation des estafettes sur les routes encombrées, mais également à la fréquente méconnaissance de l’emplacement sur le terrain de l’état-major à joindre.
En matière d’exercice du commandement des hommes, Marc Bloch aborde avec conviction le sujet de la crise d’autorité qu’il dénonce au sein des états-majors et celui du « dressage » et de « la mise au pas », termes à rayer du vocabulaire militaire.
Au sein des états-majors, il se dit persuadé que dans l’entourage des chefs et parmi les chefs eux-mêmes, il n’y ait pas un « esprit juste » qui ne discerne les erreurs dans la méthode de travail et il s’étonne de n’avoir jamais observé en conséquence, le moindre changement d’affectation et encore moins de sanction. Selon lui, la « mollesse du commandement » dans les états-majors du temps de cette guerre, vient des habitudes du temps de paix, de la manie paperassière qui y prévaut et de l’acceptation d’insuffisances n’ayant jamais de conséquences tragiques. Elle s’accompagne dans les états-majors, de la peur des « histoires » et du souci de la diplomatie chez des hommes en mal d’avancement. Marc Bloch regrette que durant les longs mois de la Drôle de guerre, le commandement n’ait pas su procéder aux « nettoyages nécessaires ».
Parmi les officiers de troupe, il dit avoir rencontré de nombreux officiers capables de commander leur unité avec une « équitable et souple fermeté » et sans recours aux brimades, ce qu’il appelle « un commandement à la française ». Il déplore cependant avoir eu connaissance de rapports faisant état de chefs ayant recours au « dressage » et à la « mise au pas » de leurs subordonnés. Il a été lui-même témoin et s’est ému d’un exemple de ces attitudes, bonnes peut-être « pour l’armée du Roi Sergent », lors du regroupement des forces en Normandie après la bataille des Flandres, à l’encontre de soldats éreintés, affamés et perdus mais si pleins « de bonne volonté ».
Enfin, Marc Bloch consacre plusieurs passages à la qualité de l’encadrement de l’armée française, qualité particulièrement affectée par son vieillissement à plusieurs niveaux de la hiérarchie.
Il constate que l’encadrement de la troupe est issu pour une large part « de vieux officiers de garnison » peu préparés à une vie d’aventures guerrières après une carrière de « petits fonctionnaires » qu’est celle des capitaines et des chefs de bataillon en temps de paix. Il regrette là encore, que la longue période d’attente jusqu’au 10 mai 1940, n’ait pas permis de procéder à un indispensable rajeunissement, mais aussi de promouvoir à des postes d’officiers subalternes, des sous-officiers de réserve parmi lesquels la guerre, en 1914, avait montré l’existence d’une ressource de compétence et d’autorité. En revanche, l’armée allemande, « même quand on n’a fait que l’entrevoir en passant » donne une incontestable impression de jeunesse.
Il dit avoir observé, au fil du déroulement de la guerre, que les jeunes officiers d’état-major voyaient généralement plus juste que leurs chefs ayant connu la Première guerre, aux cerveaux sclérosés par l’âge et obstinément fidèles à la doctrine apprise. Et de s’exclamer : « Mais quoi ! Notre commandement était un commandement de vieillards », puis de mentionner qu’à la tête des armées on avait placé l’un des généralissimes de l’ancienne guerre et un autre comme conseiller technique du gouvernement.
Marc Bloch termine sur ce ton sa « déposition d’un vaincu » en dénonçant l’empire qu’exerçaient sur les esprits à la veille du conflit, la superstition de l’âge et d’un prestige passé, tant dans les milieux militaires que chez les gouvernants civils.
Le monde appartient à ceux qui aiment le neuf, affirme-t-il, le commandement a été incapable d’y faire face et a subi la défaite. Pire que cela, accuse-t-il, il l’a acceptée.
Sur cette terrible assertion, il ouvre la transition sur la troisième partie de son livre, « Examen de conscience d’un Français », qui se veut l’acte d’un citoyen et d’un historien, par cette phrase : « Au fond de leur cœur, ils étaient prêts, d’avance, à désespérer du pays même qu’ils avaient à défendre et du peuple qui leur fournissait leurs soldats ».
Deuxième volet de cet article : le Cercle Maréchal Foch « donne la parole à la défense » à travers la plume du colonel (er) Claude Franc pour préciser la responsabilité de l’École de Guerre dans le désastre. En reprenant les accusations de Marc Bloch, a-t-elle failli dans la doctrine enseignée qui fut appliquée lors des combats de 1940 ? A-t-elle gâché les officiers brevetés en les « dressants » plus qu’en les formants ? Est-elle responsable de la sclérose du commandement de 1940 ? Car ce sont en majorité les mêmes chefs qui conduisirent les armées françaises à la victoire finale !
Responsabilité de la défaite de 1940, le mauvais procès intenté à l’École Supérieure de Guerre
par le colonel (ER) Claude Franc, historien du Cercle Maréchal Foch
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Sans remettre en cause le constat accablant de Marc Bloch, qui décrit parfaitement l’état d’une troupe qui a perdu l’initiative et ne fait que subir le tempo imposé par son ennemi, il convient de poursuivre la réflexion en se posant la question de savoir comment se forgeait la doctrine d’emploi des forces avant la Seconde Guerre mondiale et quelle place l’École de guerre y tenait… ou non.
L’élaboration de la doctrine
Indiscutablement, avant 1914, par le biais du comité d’état-major, l’École Supérieure de Guerre se trouvait impliquée au premier chef dans les affaires doctrinales militaires. Ce comité d’état-major, auquel le général Joffre prêtait une grande considération (il l’a souvent réuni entre 1911 et 1914), réunissait les grandes élites militaires : les membres du Conseil supérieur de la Guerre, les généraux commandant les corps d’armée de couverture, les chefs d’état-major des généraux disposant d’une lettre de commandement pour une armée, les chefs de bureau de l’état-major de l’armée et les chefs de cours de l’École de Guerre.
Sa très grande force, et toute sa légitimité d’ailleurs, venaient de ce mélange de cultures militaires différentes entre le commandement proprement dit, l’administration centrale, les forces et l’enseignement militaire supérieur. Si ce comité n’avait une existence qu’informelle, il représentait néanmoins l’incarnation réelle du haut-commandement, quel que puisse être le grade de ses membres (de général de division exerçant un commandant supérieur[1] à colonel). Tout le monde se connaissait et était connu de tout le monde. Au sein de ce comité, l’influence de l’École de Guerre était fort réelle. En termes de doctrine, c’est ce comité qui était chargé de la rédaction des instructions sur l’emploi des grandes unités.
Or, en 1920, parvenu au commandement de l’Armée, le maréchal Pétain a dissous ce comité, dont il ne connaissait que trop l’influence réelle, pour centraliser la conception de la doctrine d’emploi des grandes unités au niveau du seul Conseil Supérieur de la Guerre, soit l’instance de commandement la plus élevée dont il assurait la vice-présidence (le président formel étant le ministre). En 1936, lorsque le général Gamelin lance les travaux d’une nouvelle Instruction générale d’emploi des grandes unités, l’IGU 36, il en confie la rédaction au général Georges.
Dans les travaux qui ont façonné et dimensionné la doctrine française de l’entre-deux-guerres, l’École de Guerre n’a strictement tenu aucun rôle.
Le « moule » de l’École de Guerre
En revanche, son enseignement ne pouvait, bien évidemment, ne pas être en contradiction avec la doctrine en vigueur. C’est ainsi que quarante ans après, le général Beaufre, certainement l’officier le plus brillant de sa génération, juge ainsi son passage à l’École de Guerre[2] entre 1927 et 1929 : « La guerre de 1914 –1918, codifiée par Pétain et Debeney avait conduit à tout placer sous le signe de barèmes, d’effectifs, de munitions, de tonnes, de délais, de pertes, le tout ramené au kilomètre courant. C’était technique et commode, voire rassurant, mais foncièrement faux ; on le vit bien en 1940… Les moindres réflexions sur les fronts de Russie, de Salonique et de Palestine en eût montré l’inanité. Mais c’étaient là des fronts secondaires, sans intérêt pour l’armée française ».
Quelques années auparavant, en 1924, alors qu’il y était lui-même stagiaire, un certain capitaine de Gaulle n’y a guère supporté non plus le dogmatisme ambiant[3]. Ce dogmatisme n’a pas empêché le général Héring, commandant de l’ESG en 1930, de faire appel au colonel Doumenc, pour prononcer une conférence qui a fait date sur les perspectives ouvertes par le char, employé en masse.
Il existe un dernier élément d’appréciation quant à la responsabilité éventuelle de l’École de Guerre dans la défaite. En effet, depuis le commandant en chef, Gamelin, jusqu’au moins ancien des commandants d’armée, ainsi que la majorité des commandants de corps d’armée, c’est-à-dire le niveau de commandement de conception de la manœuvre, tous ces généraux ont été formés à l’École de Guerre avant 1914.
Quand on examine attentivement l’encadrement des grandes unités qui ont libéré la France en 1944 – 1945, force est de reconnaître que l’écrasante majorité des commandeurs étaient issus de l’École de Guerre (brevetés ESG) comme en témoigne le tableau ci-dessous.
| Grandes unités | Titulaires brevetés ESG | Titulaires non-brevetés |
| CEFI | Juin | |
| 1re Armée | De Lattre | |
| 1re CA | Béthouart | |
| 2e CA | Goislard de Monsabert | |
| 1re DFL | Brosset | Garbay |
| 2e DIM | Dody, Carpentier, de Linarès | |
| 3e DIA | Guillaume | |
| 4e DMM | Sevez, de Hesdin | |
| 9e DIC | Magnan, Molière, Valluy | |
| 1re DI | Caillies | |
| 10e DI | Billotte | |
| 14e DI | Salan | |
| 1re DB | Touzet du Vigier | Sudre |
| 2e DB | Leclerc | |
| 5e DB | Schlesser | de Vernejoul |
| DA des Alpes | Doyen | |
| FFO (Atlantique) | de Larminat, Bognis-Desbordes, d’Anselme, Chomel | |
| TOTAL | 23 | 4 |
La comparaison entre les commandants de grandes unités brevetés et non brevetés se passe de commentaires, 23 contre 4. Ce qui veut dire qu’en dépit de ses défauts – conjoncturels – relevés sans concession par Beaufre, l’École de Guerre a bien maintenu son renom et a rempli sa mission dans l’entre-deux-guerres, à savoir former des chefs vainqueurs.
Ce constat est encore renforcé lorsqu’on établit la liste des anciens professeurs de l’ESG, c’est-à-dire ceux en charge de responsabilités directes de formation, qui ont tenu de hautes fonctions de commandement durant la campagne de 1944 – 1945.
En premier lieu, Giraud, qui, s’il a fait preuve d’une parfaite inaptitude politique reconnue par tout le monde, n’en a pas moins reconstitué l’outil militaire français en 1943 : il a été chef du cours Infanterie entre 1927 et 1930.
Juin, brillant commandant du Corps expéditionnaire Français en Italie, s’il en fut, a été par deux fois, adjoint à la chaire de tactique générale et au cours d’état-major : avant de commander son régiment, en 1934–1935 et à l’issue de son temps de commandement, dans l’attente de rejoindre la session du CHEM dont il sera auditeur en 1937–1938.
Revers, qui prit le commandement de l’ORA[4] après l’arrestation et la déportation de Verneau et qui succéda à de Lattre dans les fonctions de chef d’état-major de l’armée en 1947, succéda à Juin en 1935 dans les fonctions d’adjoint au titulaire de la chaire de tactique générale.
Monsabert, bouillant commandant de la 3e DIA en Italie et en Provence, avant de commander avec brio le 2e CA jusqu’à la fin de la campagne d’Allemagne, fut adjoint au cours d’infanterie de 1929 à 1932.
Au niveau des divisionnaires, Caillies et Dody étaient également des anciens professeurs de l’ESG, Caillies à la chaire de tactique générale et Dody au cours Infanterie[5].
Même chez les cavaliers, qui ont commandé les groupements blindés (les combat command) au sein des divisions blindées, on trouve un ancien professeur de l ’ESG, Caldairou qui y a servi à deux occasions : de 1929 à 1933 comme adjoint au directeur des Etudes et de 1935 à 1937, à la chaire de tactique générale.
Les officiers de 1940, des vieillards conformistes et sclérosés ?
A travers son corps des officiers, l’armée de Terre fut la première institution résistante — toutes tendances confondues — eu égard à ses effectifs. En août 1940, elle est forte en métropole de 12 000 officiers[6]. En août 1944, 2 000 avaient été atteints par la limite d’âge. Sur les 10 000 restants, 1 500 sont passés aux FFL ou se sont évadés par l’Espagne, 4 500 ont rejoint l’ORA et la clandestinité après l’invasion de la zone libre et 4 000 ont attendu des jours meilleurs, ce qui donne 60 % de résistants actifs. Aucune autre institution n’a fait mieux.
Parmi les officiers généraux, 47 ont été déportés pour faits de Résistance dont 22 ne sont pas revenus. Les généraux Frère[7], Verneau et Delestraint n’ont pas été des exceptions.
L’ORA était issue exclusivement de l’armée d’armistice. Elle a fourni les gros bataillons de l’amalgame en 1944-1945, qui ont densifié l’armée française. Elle a constitué le chaînon qui a assuré la continuité de l’armée française entre 1939 et 1946. C’est un fait peu connu et une réalité longtemps occultée, car l’historiographie résistante a été captée par la double mouvance concurrente gaulliste et communiste ; l’ORA souffrait d’un péché originel à travers ses origines vichyssoise et sa naissance consécutive au sabordage de l’armée d’armistice, le 27 novembre 42 en même temps que celui de la Flotte, bien mieux connu.
***
Ramenés sur le long terme, les propos de Marc Bloch peuvent être atténués. Les faillites conjoncturelles à travers tous les exemples fournis dans sa « déposition d’un vaincu » sont sans appel, explicables par l’effondrement d’un système en déroute, où le chaos s’ajoute au chaos
La faillite structurelle, notamment dans le procès qu’il fait d’une institution qui – au final – a su surmonter l’échec, n’est plus vrai en 1944. Oui, le haut commandement n’a pas été à la hauteur en 1940. Oui, le corps des officiers n’a pas toujours brillé ; mais pouvait-il en être autrement ?
L’obéissance constitue la force des armées… et son talon d’Achille. Lorsque la tête malade donne un ordre, même s’il est incohérent et suicidaire, il ne faut pas s’attendre à ce que le corps désobéisse. Le drame de 1940 est d’avoir appliqué avec discipline à tous les échelons des décisions hasardeuses, dont on peut juger la pertinence par la suite, mais pas dans l’action.
Le général De Gaulle s’est battu comme un lion en 1940, même s’il se doutait bien que le créneau pour battre l’armée allemande avait été manqué. Ce n’est que lorsqu’il estima qu’il n’y avait pas d’autre solution permettant de sauver la grandeur de la France qu’il décida « de franchir le Rubicon ». Cette rébellion a marqué profondément les fidélités des militaires et a écartelé l’armée française jusqu’en 1943. Toutes ces rivalités auraient pu ruiner la France, mais elles ont été surmontées, ouvrant la voie de la victoire.
Marc Bloch ne pouvait pas connaître la suite. Il instruit le procès d’une institution qui aurait été responsable du désastre de 1940, alors que la victoire qui lui a succédé cinq ans plus tard a été acquise par des chefs qui avaient été, pratiquement tous, formés au moule de la même école. Ce sont donc plus certains hommes qui sont à blâmer, qu’une institution.
En fait, le désastre de 1940, a entraîné la chute de tout un système, militaire, politique et social. Il a été le révélateur d’un mal beaucoup plus profond qu’un supposé défaut de formation de l’élite militaire française. Ce que Marc Bloch a d’ailleurs perçu, puisque la troisième partie de son ouvrage décortique cet aspect global de l’effondrement de 1940.
Le mot de la fin. Il est quand même assez mal venu d’instruire le procès d’une École qui a formé comme stagiaire au sein de la dernière promotion avant le déclenchement de la guerre, le capitaine de Hautecloque, futur maréchal Leclerc !
NOTES :
- A l’époque, les rangs et appellations de général de corps d’armée et d’armée n’existaient pas. Les titulaires de ces fonctions étaient identifiables au fait qu’en grande tenue, ils arboraient des plumes blanches sur leur bicorne.
- Général Beaufre, Mémoires 1920 – 1940 – 1945, Paris, Plon, 1965, p. 56.
- Ses notes s’en sont ressenties, puisqu’elles portaient la mention « A l’attitude d’un roi en exil ». In Lacouture, De Gaulle, Paris, Seuil, 1984, Tome 1, p. 121.
- Organisation de Résistance de l’Armée (ORA), créée le 31 janvier 1943. Elle a joué un rôle important dans la résistance contre l’occupation allemande. Elle fusionne avec d’autres groupes pour former les FFI.
- Dody appliquait un principe de commandement bien connu, « voir loin mais commander court ». En Italie, chargé de la percée sur le Majo, lors de l’offensive du Garigliano, comme commandant de la 2e division marocaine, ses trois colonels commandant les régiments de tirailleurs étaient de ses anciens stagiaires. Il s’est fait communiquer, préalablement au débouché du 13 mai 1944, leurs ordres initiaux respectifs, qu’il a corrigés de sa main !
- Source : Direction du personnel militaire de l’armée de Terre, 1971
- Après l’arrestation du général Frère, le général Verneau, qui lui succède, à la tête de l’ORA, était le chef d’état-major de l’armée de terre (CEMAT) en 1942. Le général Frère est mort d’épuisement au Struthof. Le général Verneau à Buchenwald en novembre 1944 et le Général Delestraint, à Dachau en avril 1945.







Fascinante lecture que celle de deux perspectives différentes sur une question qui reste fondamentale. Si on ne peut pas en effet séparer les armées de leur structure politique, et ces deux de leur contexte sociétal, on peut cependant interroger la culture de l’institution militaire en tant que corps constitué. Les doctrines n’étaient pas du fait des gouvernements. Les choix de stratégie étaient certes plus politiques, mais l’institution militaire avait une influence significative sur ces derniers. Le conservatisme, le carriérisme, le formatage systématique des cadres, le hiérarchisme, etc. étaient largement le produit de l’institution elle-même. Le second essai est problématique dans sa proposition d’une armée restructurée et victorieuse – et par conséquent la proposition d’une nouvelle génération de cadres qui aurait été des vainqueurs. La ‘nouvelle’ armée n’est pas sui génétique. Elle n’est pas non plus organique à la société française. Elle est reconstituée dans le cadre très spécifique des soutiens britanniques puis américains. Le gouvernement de la France Libre est une fiction politique jusqu’à la Libération. Il n’a de légitimité que par les alliés, et elle est contestée. Il n’a pas de moyens budgétaires autonomes. Il n’a pas de système de production économique. Parler de victoire aujourd’hui, c’est reproduire l’illusion gaulliste. Si celle-ci fut une nécessité politique pendant et après la guerre, 80 ans plus tard, affirmer la victoire, c’est un contre-sens.
@Claude de Baissac
Je puis approuver en partie votre observation sur le fait que le gouvernement de la France Libre est une fiction politique. Mais seulement en partie.
De Gaulle souligne plusieurs points intéressants dans ses Mémoires :
1/ Le matériel français a effectivement été fourni par les Alliés. Néanmoins, ce fut un prêt, non un don, et les dettes françaises à cet égard étaient déjà apurées le 8 mai 1945 (de mémoire, c’était un mois avant environ).
2/ Si cette dépendance en termes de matériel est un bon argument, on pourrait le retourner. Les USA ont été classés dans les vainqueurs de la Première Guerre Mondiale, sans qu’il n’y ait de débat à ce sujet. Pourtant, leurs soldats ont été entraînés, équipés, en grande partie par des français. Ils ont employé des canons français et des chars français pendant toute la guerre, sans que cela n’entame leur légitimité.
3/ Dans les passages sur le Levant, de Gaulle signale que les Anglais ont volontairement renvoyé chez eux un bon nombre de soldats et officiers français parmi lesquels il espérait bien recruter un nombre conséquent de volontaires.
On sentait qu’il y avait là (selon lui, mais j’approuve son analyse) une volonté de ne pas laisser leur allié français devenir trop encombrant.
Pour pousser la réflexion, de toute manière, on pourrait avancer que les gouvernements sont toujours des fictions, dans le sens où ils ne tiennent que par la crédibilité qu’on leur attribue. Idem pour les monnaies d’ailleurs.
Il faut néanmoins reconnaître que l’absence d’appareil de production est un bon argument, mais qui in fine n’a pas empêché la victoire politique. Et quel autre but poursuivrait donc la conduite d’une guerre ?
@Claude de Baissac
Le poids des gouvernements sur l’armée était essentiel, et on ne peut le nier, très au-delà des tactiques, en principe et en réalité élaborées rationnellement en fonctions des stratégies imposées par le politique. La première d’entre elles était le maintien d’une armée de conscription ce qui fit l’objet dés l’avant guerre d’un désaccord fondamental entre Blum et De Gaulle. Il y en eut d’autres. Marc Bloch, cela a été remarqué, ne critique pas vraiment les grandes orientations militaires des politiques françaises entre les deux guerres. Ce fut pourtant elles qui forgèrent l’armée de la défaite et rien d’autre.
Pour ce qui concerne la « fiction » de la France libre, même si elle fut réelle, il convient de ne pas regretter que cela ne fut pas davantage remarqué à l’époque, et c’est pourquoi tous les reproches d’origines diverses qu’on fait à De Gaulle sur cette question (il en aurait fait trop, ou trop peu, ou pas du tout etc) ont une saveur d’inconséquence…
Pour ce qui concerne l’école de guerre, il faudrait aussi mentionner les désaccords entre Leclerc et De Lattre sur l’emploi des blindés…