La Pologne a commencé à utiliser un système d’intelligence artificielle pour surveiller sa frontière avec la Biélorussie. Baptisé « Inteligentna Granica » (« Frontière intelligente »), il agrège les images de caméras, de drones et d’autres capteurs, puis signale aux opérateurs les événements qui demandent une vérification humaine.
Le système a été développé par le Centre d’implémentation de l’intelligence artificielle (CISI) des forces polonaises de cyberdéfense, avec la Garde-frontière (Straż Graniczna). Le Commandement opérationnel des forces armées a annoncé début octobre 2026 qu’il fonctionnait dans le cadre de l’opération militaire « Bezpieczne Podlasie », sur un tronçon de plusieurs dizaines de kilomètres où sont aussi testés des robots et des systèmes autonomes.
Le projet a été rendu public en trois temps, entre juillet et octobre 2026.
- Le 9 juillet, le colonel Piotr Turek, chef du CISI, a déclaré lors de la présentation du rapport « Cyberodporni 2030 » que le ministère de la Défense (MON) menait un processus d’automatisation de la frontière orientale. Il a fixé comme objectif de déployer un maximum de plateformes autonomes, pour renforcer la protection mais aussi pour remplacer les soldats au contact direct de la ligne.
- Le 24 juillet, le vice-Premier ministre et ministre de la Défense, Władysław Kosiniak-Kamysz, a annoncé sur X que le système entrerait en service en août. Son message décrit un outil d’analyse automatique d’images issues de drones, de caméras et d’autres capteurs, développé par le CISI avec la Garde-frontière. Les derniers tests s’achevaient alors.
- Début octobre, le Commandement opérationnel des forces armées (DO RSZ) a indiqué sur les réseaux sociaux que le projet était lancé dans le cadre de l’opération « Bezpieczne Podlasie ». Le général de brigade Jarosław Chojnacki, chef d’état-major du DO RSZ, s’est fait présenter l’avancement du déploiement et le fonctionnement du système en conditions réelles lors d’une visite au Groupement de forces « Podlasie ».

« Inteligentna Granica » est d’abord un logiciel d’analyse d’images et de fusion de données, pas un nouvel équipement physique sur la frontière. Il s’appuie sur les capteurs existants et sur AIRON TACTIC, une plateforme d’IA développée par les forces de cyberdéfense.
D’après les précisions du Commandement de la composante des forces de cyberdéfense (DKWOC), la chaîne de traitement suit quatre étapes :
- Les flux vidéo des caméras, des plateformes sans pilote et d’autres capteurs sont transmis au système.
- Les algorithmes reconnaissent les objets, évaluent leur activité et repèrent les événements à signaler. Chaque détection est enrichie de métadonnées : heure, position du capteur, lieu, direction du déplacement, niveau de confiance.
- Le système rapproche les observations de plusieurs capteurs pour établir s’il s’agit du même objet. Il supprime les doublons et suit un objet lorsqu’il quitte le champ d’une caméra pour entrer dans celui d’une autre.
- Des notifications et des rapports sont générés automatiquement, puis envoyés vers les systèmes TAK et JAŚMIN, déjà utilisés par les militaires et les garde-frontières.
Une notification peut contenir la description de l’événement, l’heure et le lieu, les caractéristiques de l’objet, l’historique de son déplacement, le matériel source et la liste des capteurs qui ont confirmé l’observation.
Le DKWOC insiste sur un point : la décision reste humaine. Le système trie et hiérarchise ; l’opérateur évalue la situation et décide de la réaction. L’objectif affiché est de réduire le temps passé à regarder des écrans et de raccourcir le délai entre détection et intervention.
AIRON TACTIC a été conçu pour fonctionner sans connexion permanente à une infrastructure centrale. Ses modèles tournent localement sur des appareils dotés de processeurs graphiques, au plus près des capteurs, a expliqué le lieutenant-colonel Przemysław Lipczyński.
Le système ne part pas de zéro. La Garde-frontière utilisait déjà, avec la barrière électronique, des outils d’IA pour filtrer les alarmes et distinguer personnes, véhicules et animaux.
Le projet repose sur un partage des tâches entre deux ministères : la Défense pour l’analyse, l’Intérieur pour les capteurs.
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Acteur |
Tutelle |
Rôle dans le projet |
|---|---|---|
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Centre d’implémentation de l’IA (CISI) |
Défense, au sein du DKWOC |
Conçoit et exploite la couche d’analyse, fondée sur AIRON TACTIC |
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Garde-frontière (Straż Graniczna) |
Intérieur (MSWiA) |
Déploie, entretient et supervise les capteurs ; fournit les données des caméras et dispositifs d’observation |
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Commandement opérationnel (DO RSZ) |
Défense |
Conduit l’opération « Bezpieczne Podlasie », cadre d’emploi du système |
|
Groupement de forces « Podlasie » |
Défense |
Utilise le système sur le terrain, aux côtés des garde-frontières |
Le CISI est une structure récente. Sa création a été annoncée le 3 mars 2025 à Legionowo par Władysław Kosiniak-Kamysz. Sa mission : développer des applications d’IA pour l’armée et les mettre en service, en lien avec l’industrie et la recherche.
AIRON est la plateforme d’IA interne du ministère de la Défense. Elle existe en versions séparées pour les réseaux classifiés et non classifiés. Outre AIRON TACTIC, la famille comprend AIRON VISION, destiné à la surveillance vidéo des sites militaires, et des modules de cybersécurité.
Le DKWOC présente le projet comme la réunion de ses compétences techniques et de l’expérience des agents chargés de la frontière. Le but déclaré est un environnement commun d’échange et d’analyse de données pour les soldats, les garde-frontières et les coordinateurs.
Le ministère de l’Intérieur avance en parallèle. Le 8 mai 2026, il a réuni pour la première fois un groupe de travail sur l’IA dans ses services. Pour la Garde-frontière, il cite la biométrie, la reconnaissance d’images et la détection automatique des franchissements.

Robots et systèmes autonomes
Le périmètre du projet s’est élargi entre juillet et octobre : au logiciel d’analyse d’images s’ajoutent désormais la robotique et les systèmes autonomes.
Le Commandement opérationnel indique que ces technologies sont testées sur un tronçon désigné de la frontière orientale, long de plusieurs dizaines de kilomètres. Il présente l’ensemble comme un développement des capacités « multidomaines » des forces armées.
Le vice-ministre de la Défense Cezary Tomczyk a tenu le même discours lors de la conférence de presse marquant les deux ans du programme Tarcza Wschód. Il a déclaré que le programme « Inteligentna Granica » servait à vérifier des solutions de robotique, de systèmes sans pilote et d’IA.
Les précisions s’arrêtent là. Le commandement n’a indiqué ni quels robots ou systèmes autonomes sont concernés, ni leur nombre, ni le tracé du tronçon d’essai.
Plusieurs matériels nationaux sont susceptibles d’être employés à la frontière, sans confirmation officielle de leur présence dans ce projet. Un contrat de mars 2025 porte notamment sur 96 robots de reconnaissance Tarantula, commandés à Łukasiewicz-PIAP pour 50 millions de zlotys et livrables en 2026-2027.
Le cadre : l’opération « Bezpieczne Podlasie » et le poids sur l’armée
Le système est déployé dans une opération militaire qui mobilise encore plusieurs milliers de soldats, alors que les tentatives de franchissement ont chuté. C’est ce décalage que l’automatisation doit réduire.
L’armée polonaise appuie la Garde-frontière à la frontière biélorusse depuis 2021. « Bezpieczne Podlasie » (« Podlachie sûre ») a débuté le 1er août 2024, en remplacement des opérations « Gryf » et « Rengaw ». Tous les soldats engagés sur cette frontière relèvent depuis d’une opération unique, dirigée par le Commandement opérationnel. Les effectifs ont varié. Environ 900 soldats en juillet 2021, puis une moyenne de 5 600 cette année-là, 6 700 en 2022 et 3 000 en 2023, selon des chiffres donnés au Parlement par Cezary Tomczyk en mars 2024. Ils ont été relevés en 2024 après une série d’agressions, dont celle qui a coûté la vie au sergent Mateusz Sitek.
En juillet 2026, le porte-parole du DO RSZ, le lieutenant-colonel Jacek Goryszewski, a indiqué qu’environ 4 000 soldats opéraient directement dans la zone, et que plus de 1 000 restaient en alerte. Le 30 juillet, la 12e division mécanisée de Szczecin a relevé la 18e division mécanisée pour la cinquième rotation. La répartition de l’effort entre les deux institutions est discutée. En janvier 2026, la Garde-frontière chiffrait à près de 400 agents et un peu moins de 2 400 soldats l’effectif quotidien affecté à la protection physique de la ligne. Son commandant, le général Robert Bagan, a contesté cette lecture en mars : selon lui, près de 3 000 garde-frontières participent chaque jour au dispositif global.
La critique est ouverte dans les milieux de défense. La garde statique sur la bande frontalière y est décrite comme la forme de service la plus consommatrice d’effectifs et la moins efficace, qui dégrade l’entraînement des unités. Le général Krzysztof Król, chargé auprès du chef d’état-major général de la refonte du système de commandement, a déclaré début août que l’armée souhaitait limiter cette activité. Il lie la réduction des effectifs à l’emploi de davantage de capteurs et de drones pour surveiller toute la longueur de la frontière.
Le discours officiel reste que la technologie ne remplace pas l’humain. Le DO RSZ parle d’un système où l’IA « soutient » soldats et garde-frontières. Aucun calendrier de réduction des effectifs n’a été annoncé.
Le système arrive sur une frontière où les tentatives de franchissement irrégulier ont baissé de plus de 98 % en un an, selon le ministère de l’Intérieur.
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Période |
Tentatives de franchissement irrégulier (Biélorussie → Pologne) |
|---|---|
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2021 |
un peu moins de 40 000 |
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2024 |
un peu moins de 30 000 |
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2025 |
un peu moins de 30 000 |
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1er semestre 2025 |
plus de 15 500 |
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1er semestre 2026 |
environ 235 |
Chiffres du ministère de l’Intérieur et de la Garde-frontière, publiés en juillet 2026.
Le ministère revendique aussi zéro franchissement réussi au premier semestre 2026, soit une « efficacité de 100 % ». Il en comptait environ 12 000 en 2023, 5 000 en 2024 et 1 700 en 2025. Il attribue ce résultat à 3 milliards de zlotys d’investissements (environ 692 millions d’euros).
Le dispositif physique comprend une clôture d’acier haute de 5,5 m et une barrière électronique qui détecte les tentatives et oriente les patrouilles. S’y ajoute une zone tampon interdite au public, en vigueur depuis le 13 juin 2024 sur un peu plus de 78 km ; sa largeur est de 200 m sur la majeure partie du tracé. Deux mesures juridiques complètent l’ensemble. Depuis 2024, les règles d’usage des armes par les soldats et agents en poste ont été assouplies. Depuis le 27 mars 2025, le droit de déposer une demande d’asile est suspendu pour la plupart des personnes entrées irrégulièrement depuis la Biélorussie.
Le projet « Inteligentna Granica » s’inscrit dans deux enveloppes budgétaires plus larges : le programme de fortification Tarcza Wschód (« Bouclier Est ») et les achats financés par l’instrument européen SAFE. Tarcza Wschód couvre environ 210 km de frontière avec la Russie (enclave de Kaliningrad) et environ 395 km avec la Biélorussie. Le ministère de la Défense désigne comme prioritaire une bande de plus de 400 km, surtout côté biélorusse. En 2026, 150 km de tronçons sensibles ont été sécurisés, ce qui doit porter le total à plus de 200 km en fin d’année.
Le programme n’est plus présenté comme une simple ligne d’obstacles. Lors du bilan des deux ans, le général Stanisław Czosnek, adjoint au chef d’état-major général, l’a décrit comme un système interopérable avec l’OTAN, destiné à donner un avantage de temps, de terrain et d’information. Le ministère y associe désormais capteurs, lutte anti-drones, IA et cyberdéfense. Le volet anti-drones, baptisé San, est le plus coûteux : environ 15 milliards de zlotys, financés par SAFE, pour 18 batteries dont la disponibilité complète est prévue en 2028.
Pour l’IA militaire, le ministère prévoit d’affecter environ 5,1 milliards de zlotys de fonds SAFE à la cybersécurité, à l’intelligence artificielle et à la guerre électronique, soit environ 3 % de l’enveloppe polonaise. 12 contrats ont été signés pour les forces de cyberdéfense. Parmi les priorités figurent des supercalculateurs pour entraîner des modèles en interne. La part de ces montants qui revient à « Inteligentna Granica » n’est pas connue. Les capteurs sont déployés et entretenus par la Garde-frontière, qui dépend du ministère de l’Intérieur ; la couche logicielle est développée par les spécialistes militaires du CISI.
Sources :
- Portal Obronny, 2 octobre 2026 : annonce du Commandement opérationnel
- Portal Obronny, 24 juillet 2026 : annonce du ministre de la Défense
- Ministère de l’Intérieur (gov.pl), 8 mai 2026 : groupe de travail IA
Polska uruchamia projekt „Inteligentna Granica”. Wojsko i Straż Graniczna mają wykorzystać sztuczną inteligencję, drony, robotykę i zaawansowane sensory do ochrony wschodniej granicy.
— Infrastruktura Krytyczna (@Krytyczna_PL) October 2, 2026
System powstaje w ramach operacji „Bezpieczne Podlasie” i ma zwiększyć świadomość sytuacyjną… pic.twitter.com/087muqfabB







