La haute intensité : une exigence stratégique, un choix politique (Dossier G2S n°26)


La probabilité d’un éventuel conflit majeur engageant la France augmente dans un monde où la diplomatie recule. Comme le souligne le GCA (2S) Philippe PONTIÈS s’y préparer nécessite un engagement de toute la Nation.

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S’exprimant sur notre stratégie de défense et de dissuasion le 7 février dernier, le Président de la République a souligné combien « les grandes ruptures de ce monde nous obligent à penser sans tabou ce que pourraient être les guerres de demain, […] » et rappelé la nécessité « (d)’un outil de défense complet, moderne, puissant, équilibré, mis en œuvre par des armées réactives et tournées vers l’avenir. »

C’est précisément pour éviter de « penser en retard », selon le mot de Marc BLOCH[1] dans L’étrange défaite, que les armées ont toujours plaidé, y compris durant la période post-soviétique des dividendes de la paix, pour un modèle couvrant l’ensemble du spectre capacitaire, conçu non pas pour préparer UNE guerre en particulier, mais LA guerre générique, quels que puissent être ses enjeux, sa forme et son intensité. Si envisager le pire ne nous met pas à l’abri d’une surprise stratégique, la démarche reste néanmoins la meilleure garantie de pouvoir affronter efficacement une gamme complète de situations de crises ou de conflits, des plus exigeantes (conflit majeur) aux multiples formes d’engagements intermédiaires et de basse intensité qui font aujourd’hui le quotidien de nos armées. Devenues la règle de nos interventions au fil du temps, ces dernières ont d’ailleurs fortement pesé sur la définition de notre actuel modèle d’armée.

Or, l’interpénétration des champs de confrontation et la persistance de menaces protéiformes et hybrides identifiées par la revue stratégique de défense et de sécurité se confirment, tandis que la rapidité des mutations stratégiques s’accroît au même rythme que l’imprévisibilité des acteurs. Les armées doivent par conséquent s’adapter à la probable résurgence d’une menace conventionnelle propice aux scénarii de haute intensité. Les enjeux sont nombreux. Pour affronter durablement un niveau de violence élevé face à un adversaire déterminé à vaincre en usant d’une gamme complète de moyens civils, duaux, militaires conventionnels et non conventionnels, les armées doivent durcir leur aptitude à fonctionner dans un mode très dégradé pouvant résulter d’une attrition importante de leurs propres capacités. De même, dans un affrontement appelé à se déployer sur différents milieux (aéroterrestre, maritime, spatial et cyber spatial) et à s’exprimer sur les champs de conflictualité physiques et immatériels (dont celui particulièrement stratégique des perceptions), nos forces doivent être en situation de régénérer rapidement des capacités militaires de haute technologie. Dans cet esprit le principe de résilience, revenu en grâce depuis les attentats de 2015, revêt une importance majeure pour la continuité de l’État, la cohésion de la Nation et l’efficacité de ses forces armées.

C’est une démarche ambitieuse et nécessaire qui suppose réalisme stratégique, volonté politique, y compris dans sa traduction budgétaire, exigence opérationnelle, ambition industrielle et technologique, mais aussi attention particulière portée à celles et ceux qui détiennent, par délégation de la Nation, l’usage légitime de la violence pouvant aller jusqu’à la destruction ou la mort. Bref, il nous faut ajouter des sonorités nouvelles à des constellations déjà connues : l’appel récurrent au retour à un État stratège et protecteur, ces dernières semaines, pourrait être d’ailleurs perçu comme une forme d’avertissement. Dès lors, deux impératifs s’imposent aux décideurs politiques et militaires.

Le premier consiste, selon le mot de Raymond ARON[2], à apprendre ce qui dure. Nous devons, et l’État en tout premier lieu, retrouver le sens du temps long. Celui d’une approche critique des constantes et des ruptures historiques et culturelles qui expliquent bien des crises actuelles et cette réalité selon laquelle, au-delà des alliances, les États n’ont avant tout que des intérêts propres. À nous de projeter nos ambitions sur le long terme, dans une analyse objective et exhaustive du monde tel qu’il devient.

Le Président de la République n’a pas dit autre chose en affirmant le 7 février : « ce qui doit nous guider (…) c’est l’anticipation des menaces à venir et l’adaptation continue aux nouveaux modes de conflictualités. »

Pour les armées, il s’agit de rappeler sans cesse les vertus d’un modèle complet, allant au-delà de la consolidation des cinq fonctions stratégiques identifiées par la Revue stratégique et du renforcement de leur aptitude à renseigner et commander, entrer en premier sur un théâtre d’opération, combattre et protéger mais aussi soutenir et durer. Car c’est précisément l’oubli des récurrences de l’histoire qui explique la crise d’anticipation dont notre pays souffre aujourd’hui. Préparer la haute intensité suppose un État stratège pour se doter des voies et moyens permettant à la Nation et aux armées de prendre l’ascendant sur l’adversité dans des configurations oubliées et selon des modalités à réinventer.

Le deuxième impératif prolonge la pensée de Raymond ARON, en exigeant précisément de comprendre ce qui change. La complexité caractérise notre modernité ; la dominer suppose des grilles de lecture revisitées. Pour Edgar MORIN[3], « la crise sanitaire actuelle révèle une fois de plus la carence du mode de connaissance qui nous a été inculqué, qui nous fait disjoindre ce qui est inséparable et réduire à un seul élément ce qui forme un tout à la fois un et divers. » Raison de plus pour porter une attention particulière à la formation de nos futurs chefs militaires et les armer pour répondre avec pertinence aux nouvelles exigences stratégiques comme aux impératifs tactiques. « Quelle gymnastique d’assouplissement cérébral, surtout, s’interroge Marc BLOCH[4], ne serait pas nécessaire pour faire, assez large, la part de l’imprévu, c’est-à-dire, avant tout, de l’ennemi ? »

Le monde change en boucles courtes. Durcissement des rapports de force, volatilité des situations, intimidation stratégique, crispations identitaires, érosion des systèmes de sécurité collective en caractérisent les tendances. Les armées s’attachent à réinventer les réponses à apporter à ce futur : la réappropriation de la haute intensité en est l’un des éléments clés. Son traitement dans le champ très mouvant et incomplètement maîtrisé de l’immatériel et celui, riche d’incertitudes, de l’intelligence artificielle et de l’informatique quantique, constitue un axe d’effort en complément de la poursuite des actions déjà engagées dans les domaines des espaces numériques et exo-atmosphérique. « Mise en ordre des

données, sélection des problèmes, détermination des régularités et des accidents », Raymond ARON[5] nous oriente sur l’approche qui doit guider notre réflexion collective. On peut y ajouter « l’acceptation des risques en fonction des probabilités ».

Par nature, la haute intensité donne tout son sens au caractère global de la défense. Y réfléchir requiert une claire compréhension des systèmes interétatiques en devenir, de nouvelles approches doctrinales pour organiser la liberté d’action du chef stratégique, la convergence des efforts de la Nation entière, l’économie des moyens dans un affrontement pouvant impliquer des masses importantes et des ressources comptées, la nécessaire autonomie du chef tactique dont la capacité d’initiative est essentielle au succès dans des scenarii favorisant une combinaison mouvante, permanente et imprévisible de la part humaine, de la technologique, du physique et de l’immatériel.

Ambition légitime et nécessaire, le renforcement de la capacité de nos armées à faire face à un engagement de haute intensité relève avant tout d’une grande clairvoyance et d’une volonté politique forte qui engage la Nation tout entière. Mais au-delà, la seule preuve d’amour attendue en la matière reste le niveau d’engagement budgétaire et sa constance. Relisons une dernière fois Marc BLOCH pour qui « …il n’est pas de salut sans sacrifice ; ni de liberté nationale qui puisse être pleine, si on n’a travaillé à la conquérir soi-même. »[6]


NOTES : 

[1] Marc Bloch, « L’Étrange défaite », Quarto Gallimard Ed. 2006.

[2] Raymond ARON, Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy Ed. 1992.

[1] Edgar MORIN, in Le Monde 19 et 20 avril 2020.

[1] Marc BLOCH, ibidem.

[1] Raymond ARON, ibidem.

[1] Marc BLOCH, ibidem.

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