lundi 22 juillet 2024

Le Bon, Poutine et le Truand

Vladimir Poutine a donc fini par franchir le Rubicon. Enfin, le Dniepr. Avec des chars et des soldats. L’Ukraine ne faisait pas le poids. Son président retrouve certes les accents de l’ancienne Rome et ne manque pas de dignité. Mais la victoire militaire russe est actée. Le rapport de forces ne pouvait laisser présager une autre issue. Un nouvel environnement stratégique se dessine.

Si une action militaire russe était dans l’air depuis plusieurs jours, son ampleur a pu surprendre. Les Ukrainiens apprennent la même leçon que les Géorgiens en 2008. Il n’est pas facile d’être faible et isolé quand on est voisin des Russes mais il est suicidaire de prendre l’amitié américaine pour une alliance.

Le maître du Kremlin voyait l’Ukraine lui échapper et glisser doucement à l’Ouest — il faut dire que le Russian way of life n’a pas encore réussi à soulever l’enthousiasme. Une partie de son opinion publique lui reprochait même d’être faible et cela, l’autocrate de toutes les Russies ne peut pas se le permettre.

Vladimir Poutine a donc repris le rôle de la Brute dans la tragédie qui se joue, et la brute n’a pas d’états d’âmes. Elle tire vite et bien. Malheureusement, c’est à peu près tout ce qu’elle sait faire. Elle se venge dans la rue parce qu’elle n’a pas accès au salon.

Au-delà de l’Ukraine, le vrai problème de la Russie est de ne pas avoir trouvé sa place dans le monde du XXIe siècle. Malgré tous ses efforts, elle est restée une puissance archaïque. Dans la partie de puissance qui l’oppose à Washington, elle n’avait somme toute qu’un atout maître, son armée. Aussi paradoxal que cela paraisse, le feu est ici l’arme du faible.

Bien sûr, Moscou a gagné la satisfaction de faire peur de nouveau. Elle a réveillé la peur européenne ancestrale des invasions venues de la steppe. On ne la tiendra plus pour quantité négligeable. Elle va probablement acquérir des positions intéressantes en Ukraine.

Mais cette dernière, qui abritait un peuple aux contours mal définis, est devenue une nation dans la douleur. De fait, le souffle dangereux du panslavisme est désormais réduit à un impérialisme Grand-Russe.

La peur jette la Finlande et la Suède dans les bras d’une OTAN revigorée qui s’apprête à dresser un limes militaire, économique et politique sur son flanc oriental.

La Russie peut bien s’étendre un peu physiquement, elle n’en est pas moins rejetée durablement hors d’Europe. Comme elle n’a pas non plus su prendre pied en Asie, elle se trouve enfermée, isolée dans l’immensité diluante de son territoire, ce qui a toujours été son cauchemar géopolitique. La Russie peut tempêter, menacer et même frapper. Elle a perdu toute chance d’apparaître comme une puissance responsable et de modeler le monde de demain. Élément perturbateur majeur, elle pourra porter des coups hybride violents à ses compétiteurs. Mais elle ne sera pas un moteur. Ses succès tactiques dissimulent mal un revers stratégique structurel.

Un acteur se trouve au premier plan malgré lui, l’Allemagne. L’Allemand, est une brute repentie. Il en garde un cynisme décomplexé lorsqu’il s’agit de défendre ses intérêts économiques, mais sinon, il tient le rôle du Bon. Il n’aime pas les conflits. Ce qu’il veut, c’est faire tourner son industrie automobile et rester la plus prospère nation d’Europe.

De fait l’Allemagne n’a encore jamais su s’élever au rang de nation responsable. Elle est passé du militarisme le plus débridé à un pacifisme délétère pour la stabilité de l’ordre international dans un monde plus en plus dangereux.

Ses rêveries naïves l’ont également conduite à rejeter l’option du nucléaire civil pour se livrer pieds et poings liés à la Russie qui lui fournit les 2/3 d’un gaz rendu indispensable par le modèle qu’elle s’est choisi. Elle n’a pas de solution alternative ! S’il faut fermer les yeux sur les malheurs d’une poignée d’Ukrainiens, qu’à cela ne tienne. On les accueillera comme réfugiés et ils feront une main d’œuvre travailleuse et bon marché. On peut même caresser l’espoir de mieux les intégrer que les Turcs.

Malheureusement, les investissements que l’Allemagne n’a jamais consenti à faire la sécurité collective et la sienne l’ont obligée à s’en remettre aux États-Unis, qui disposent ainsi d’énormes moyens de pression sur elle. Berlin est aujourd’hui dans une situation impossible entre Washington et Moscou. Il aurait fallu y penser avant. It is the strategy, stupid !

À force de fuir ses responsabilités, l’Allemagne a créé en Europe un vide stratégique que d’autres ont comblé. Peut-être la crise actuelle pourrait-elle lui fournir l’occasion d’entrer enfin de plein pied dans le concert des nations au lieu de se cacher derrière ses alliés. Elle pourrait contribuer de manière décisive à tirer l’Europe de sa dormition stratégique. C’est ce que ses voisins sont en droit d’exiger d’elle. Il est cependant envisageable qu’elle ne fasse que se défausser encore davantage sur les États-Unis, accentuant encore la dépendance de l’Europe à son trop puissant allié. Ce ne serait pas une bonne nouvelle.

Les Américains sont les truands de la bande. Ne soyons pas ingrats, ils demeurent nos alliés, bien sûr, mais ils jouent un jeu qui n’est pas toujours sain.

Ils ont pratiqué un ennemy building conscient avec les Russes, n’hésitant pas à les provoquer, comptant sur la brute pour agir en tant que telle. Ils n’ont pas été déçus. Il y a un an, le président français pouvait annoncer publiquement la mort cérébrale de l’OTAN et pousser activement le chantier de l’Europe de la Défense. Aujourd’hui, les chancelleries du vieux continent ne jurent plus que par l’Alliance et les Américains. Ils seront prêts acheter plus F-35 si c’est le prix à payer conserver la garantie américaine, quitte à compromettre leur propre industrie de défense à terme et à accroître encore leur dépendance. Joli coup.

Les euros allemands exercent également un attrait certain sur Washington. L’Amérique propose son gaz de schiste pour remplacer les livraisons russes. Il n’y suffira pas, mais les producteurs américains ont trouvé un débouché sûr et un client solvable qui ne pourra que payer le prix qu’on lui demandera… et qui verra ses marges de manœuvre à l’égard de Washington se réduire encore.

Enfin, si les États-Unis s’opposent frontalement à la Russie, les deux pays partagent au moins un intérêt. C’est d’empêcher les Européens de passer du statut d’enjeu à celui d’acteurs de leur destin. Les Américains parlent ainsi d’un bloc de l’Ouest dont ils seraient les leaders naturels. Leur partenariat avec le vieux continent est avant tout un protectorat. Le seul changement qu’ils envisagent est de le faire payer plus cher.

Il n’y a évidemment pas de commune mesure entre la brute russe, le bon allemand et le truand américain. En revanche les choix de ces trois acteurs auront un impact majeur sur la recomposition du paysage stratégique européen.

Plusieurs hypothèses se dessinent.

La première serait celle d’un renforcement des dépendances européennes à l’égard des États-Unis à qui serait sous-traitée durablement la sécurité du continent pour quelques dollars de plus que les Etats consentiraient à leur payer…

La seconde serait celle d’une dislocation des démocraties. L’Allemagne sacrifierait allègrement la sécurité européenne à ses intérêts énergétiques immédiats. Les États-Unis ne s’engageraient finalement que modérément, paralysés par leurs divisions interne et incapables de lutter efficacement à la fois contre la Russie et contre leur seul véritable compétiteur, la Chine. Contre toute attente, Moscou reprendrait l’initiative dans une certaine mesure.

La dernière, la plus favorable serait celle d’une prise de conscience européenne simultanément au renforcement de l’OTAN. Les nations d’Europe comprendraient que l’US Army ne suffira pas à couvrir toutes leurs frontières et qu’elle pourrait leur faire défaut si elle se trouvait engagées en Asie. Les Européens réarmeraient et mutualiseraient intelligemment leurs forces militaires et industrielles pour prendre leur avenir en main. Un partenariat transatlantique rééquilibré entre les deux pôles de puissance démocratique majeurs pourrait tenir tête aux menaces avérées et émergentes. C’est ce projet que pourrait défendre un dernier acteur : l’outsider français.

 

Raphaël CHAUVANCY
Raphaël CHAUVANCY
Raphaël CHAUVANCY est officier supérieur des Troupes de marine. Il est en charge du module "d’intelligence stratégique" de l'École de Guerre Économique (EGE) à Paris. Chercheur associé au CR 451, consacré à la guerre de l’information, et à la chaire Réseaux & innovations de l’université de Versailles – Saint-Quentin, il concentre ses travaux sur les problématiques stratégiques et les nouvelles conflictualités. Il est notamment l'auteur de "Former des cadres pour la guerre économique", "Quand la France était la première puissance du monde" et, dernièrement, "Les nouveaux visages de la guerre" (prix de la Plume et l’Epée). Il s’exprime ici en tant que chercheur et à titre personnel. Il a rejoint l'équipe de THEATRUM BELLI en avril 2021.
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1 COMMENTAIRE

  1. Bonjour, article a la fois intéressant et amusant, un point de vue économique et stratégique enrichissant. Des mots ont été oubliés par ci par la, je relève ici juste  » Ils seront prêts acheter plus F-35  » « Ils seront prêts à acheter plus de F-35 » car la phrase m’a fait bugger.
    Le bon qui entraine ses copains vers l’enfer de la dépendance stratégique me semble très a propos, les rôles du truand et de la brute également .Bravo.

    Ceci étant dit, j’ai tendance a penser qu’annoncer la victoire russe comme inéluctable dans l’accroche, est peut être rapide. Tant de choses peuvent arriver encore. Le maintient d’un point chaud en Ukraine comme zone de guerre par exemple n’est pas dénué d’intérêt pour le kremlin. On l’a vu en Tchétchénie, le tsar sait exploiter ce genre de situations.

    J’aurais plaisir a suivre votre prochaine prose !

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