Au cours de l’été et de l’automne 1940, alors que la Royal Air Force affronte seule la Luftwaffe dans ce qui deviendra la bataille d’Angleterre, 13 pilotes français combattent dans les rangs britanniques. Intégrés individuellement au sein de différents squadrons de la RAF, ils forment alors le quatrième contingent étranger par le nombre, derrière les Polonais, les Tchèques et les Belges. Leur présence, bien que numériquement modeste – 13 hommes parmi les quelque 2 936 pilotes engagés dans la bataille –, revêt une portée symbolique : la France libre du Général de Gaulle est présente dans le combat aérien le plus décisif du début de la guerre.
Ces 13 hommes sont Pierre Blaize, Henry Bouquillard, Yves Brière, Maurice Choron, Jean Demozay, François Fayolle, Charles Guérin, François de Labouchère, Henri Lafont, Xavier de Chérade de Montbron, René Mouchotte, Georges Perrin et Philippe de Scitivaux de Greische. Tous sont des Français libres de la première heure. Leur parcours ultérieur sera marqué par un tribut exceptionnellement lourd : huit d’entre eux trouveront la mort en opérations aériennes, deux seront abattus et faits prisonniers, un sera retiré du service aérien pour raisons médicales. Seuls trois survivront à la guerre, et deux d’entre eux mourront accidentellement après la fin du conflit.
Des évasions rocambolesques pour rejoindre l’Angleterre
La plupart de ces pilotes se trouvent en Afrique du Nord au moment de l’armistice de juin 1940. La défaite de la France les a surpris en cours de formation ou d’instruction, loin du front. Refusant de déposer les armes, ils organisent leur départ vers la Grande-Bretagne dans des conditions souvent aventureuses.
L’évasion la plus célèbre est celle du 30 juin 1940 au départ d’Oran. À l’aube, 6 hommes — René Mouchotte, Charles Guérin, Henri Lafont, et trois autres compagnons dont le sergent François Fayolle et le sous-lieutenant Hubert Stourm — s’emparent de deux appareils sur la base aérienne de La Sénia. Mouchotte, Guérin et Lafont prennent place à bord d’un bimoteur Caudron Goéland dont les hélices ont été volontairement déréglées par les autorités de la base pour empêcher toute tentative de fuite. Mouchotte, grâce à sa détermination et à son habileté, parvient malgré tout à décoller et à rallier Gibraltar, à 475 km au nord-ouest, en se repérant à l’aide d’un simple atlas scolaire. Fayolle et Stourm suivent dans un Caudron Simoun. De Gibraltar, les évadés embarquent le 3 juillet sur le chalutier Président Houduce et atteignent l’Angleterre le 13 juillet.
D’autres empruntent des voies différentes. Maurice Choron, moniteur de pilotage originaire de l’Oise, embarque le 24 juin 1940 à Port-Vendres sur un cargo qui, via Gibraltar, le dépose à Liverpool début juillet. Henry Bouquillard, moniteur à l’école de pilotage de Marrakech, s’embarque clandestinement à Casablanca sur le cargo Oak Crest, affrété par le gouvernement britannique pour évacuer des troupes polonaises. Xavier de Montbron, jeune élève officier de carrière stationné dans les Pyrénées, embarque le 24 juin à Saint-Jean-de-Luz sur le paquebot Arandora Star à destination de Liverpool. François de Labouchère s’évade lui aussi depuis Bayonne.
Le cas de Jean Demozay est singulier. Simple interprète rattaché au Squadron n° 1 de la RAF en France, il se retrouve à Nantes lors de la débâcle. Le 17 juin 1940, il prend les commandes d’un Bristol Bombay, un avion de transport abandonné dont la roulette de queue est en panne. Après une réparation improvisée, il décolle avec 16 mécaniciens britanniques et se pose à Sutton Bridge en Angleterre – alors qu’il n’a jamais piloté de bimoteur et ne détient aucun brevet de pilote.
Philippe de Scitivaux, quant à lui, est un officier de marine blessé lors des combats de mai 1940 à Calais. Après avoir été hospitalisé à Boulogne, il parvient à s’échapper par la mer lors de l’arrivée des Allemands, puis rejoint Gibraltar et enfin l’Angleterre à bord du même Président Houduce que Mouchotte.
L’entraînement et l’intégration dans la RAF
À leur arrivée en Grande-Bretagne, les aviateurs français signent un engagement dans les Forces aériennes françaises libres (FAFL), officiellement créées le 8 juillet 1940. Mais faute d’unités françaises constituées, ils sont intégrés dans la RAF. Ils suivent un stage d’adaptation rapide dans les Operational Training Units (OTU), principalement à Sutton Bridge et à Old Sarum, où ils se forment sur les chasseurs britanniques Hawker Hurricane et Supermarine Spitfire.
L’intégration se fait sans difficulté majeure. Henri Lafont, affecté au Squadron 615 – surnommé le « Churchill’s Own » –, est frappé dès son arrivée par l’atmosphère de camaraderie et la discipline librement consentie qui règnent dans l’unité. Les sous-officiers français, portant l’uniforme de la RAF, volent et combattent aux côtés de pilotes britanniques, néo-zélandais, sud-africains ou polonais.
Les affectations sont dispersées. Maurice Choron est affecté au Squadron 64 dès la mi-septembre 1940, ce qui fait de lui le premier pilote de chasse français à prendre part à la bataille d’Angleterre. Le 16 septembre, il décolle pour sa première mission d’interception sur Spitfire. Mouchotte, Bouquillard, Lafont et Perrin rejoignent d’abord le Squadron 245, stationné en Irlande du Nord, ce qui les éloigne du théâtre d’opérations principal. Ils seront ensuite mutés au Squadron 615, au sud de l’Angleterre. Fayolle et Labouchère sont affectés au Squadron 85, celui du célèbre Squadron Leader Peter Townsend. Guérin et Brière sont envoyés au Squadron 232, installé sur l’île de Man. Xavier de Montbron rejoint le Squadron 92 début octobre. Jean Demozay, après trois mois de formation accélérée, retrouve le Squadron n° 1 le 16 octobre 1940. Philippe de Scitivaux, retardé par la guérison de son bras blessé, est affecté au Squadron 245 le 14 octobre.
Les combats
La bataille d’Angleterre bat son plein depuis le 13 août 1940, date de l’opération « Adlertag » (« Jour de l’Aigle ») lancée par la Luftwaffe pour anéantir la RAF. Les pilotes français arrivent dans les squadrons alors que la phase la plus intense de la bataille touche à sa fin. La plupart effectuent des patrouilles défensives, des missions de couverture côtière et des protections de convois maritimes dans la Manche et en mer d’Irlande.
Maurice Choron enregistre le premier succès aérien parmi les treize. Le 1er novembre 1940, il détruit un hydravion allemand Heinkel He 115 au-dessus de l’estuaire de la Tamise, devenant le premier aviateur français à abattre un appareil ennemi dans le ciel d’Angleterre. Xavier de Montbron obtient lui aussi une victoire partagée le même jour, un Messerschmitt Bf 109 abattu en collaboration avec deux pilotes britanniques. Le 9 novembre, il participe à la destruction d’un bombardier Junkers Ju 88.
Jean Demozay remporte sa première victoire le 8 novembre 1940, un Junkers Ju 88 abattu au-dessus de l’Angleterre. Sa carrière de combat ne fait alors que commencer : il accumulera au total 21 victoires homologuées, faisant de lui le troisième as français de la Seconde Guerre mondiale.
Henri Lafont, aux commandes d’un Hurricane, effectue plus de 100 missions défensives au cours de la bataille. Il s’illustre en abattant un Messerschmitt Bf 109 le 26 février 1941 et un bombardier le 15 mars suivant.
Les missions quotidiennes consistent à décoller sur alerte, couvrir un secteur côtier pour intercepter les incursions allemandes, ou escorter les convois maritimes dans la Manche. René Mouchotte, affecté au Squadron 615, effectue entre deux et quatre sorties par jour durant cette période.
Le lourd tribut
Le prix payé par ces 13 pilotes est élevé. Henry Bouquillard est le premier à tomber. Le 11 mars 1941, il est abattu en combat aérien. Il avait 32 ans. Premier Compagnon de la Libération des FAFL, il est aussi le premier pilote des Forces aériennes françaises libres tué au combat.
En avril 1941, Pierre Blaize, 26 ans, est abattu au cours d’une patrouille au-dessus du Pas-de-Calais. Il parvient à sauter en parachute, mais est porté disparu. Début mai, Charles Guérin, 24 ans, est victime d’une fuite de carburant lors d’une mission de protection de convoi. Au lieu de sauter en parachute, il tente un amerrissage et s’écrase en mer. Dix jours plus tard, Yves Brière, 22 ans, disparaît dans des circonstances identiques.
Dans ses carnets, René Mouchotte note alors : « Nous étions sept Français dans la même escadrille. Je reste seul avec Lafont. À qui le tour ? »
Xavier de Montbron est abattu et blessé au-dessus de Saint-Omer le 3 juillet 1941, après neuf mois d’opérations et deux victoires aériennes. Fait prisonnier, il est interné à l’Oflag XXI d’où il tente en vain de s’évader. Il ne sera libéré qu’en mai 1945.
Maurice Choron disparaît le 10 avril 1942, lors de la toute première sortie opérationnelle du Groupe de chasse Île-de-France. Il comptait alors 62 missions de combat et 700 heures de vol de guerre. Son corps n’a jamais été retrouvé.
François Fayolle est tué le 19 août 1942 lors de l’opération Jubilee, le raid allié sur Dieppe. Il commandait alors le Squadron 174 et disparaît aux commandes de son Hawker Hurricane. Son corps, inhumé anonymement au cimetière canadien d’Hautot-sur-Mer, ne sera identifié qu’en 1998.
François de Labouchère est abattu au cours de l’été 1942, lors d’une mission au-dessus de la baie de Somme.
Philippe de Scitivaux, devenu commandant du Groupe Île-de-France, est abattu le 10 avril 1942 – le même jour que Choron – lors de la première sortie de son unité. Blessé aux bras et aux jambes, il est capturé et interné au Stalag Luft III à Sagan. Il survivra à la captivité et poursuivra après la guerre une brillante carrière dans la Marine nationale, atteignant le grade de vice-amiral.
René Mouchotte, devenu la figure la plus emblématique des pilotes français de la RAF, est nommé commandant du Groupe de chasse Alsace en janvier 1943 – premier officier étranger à commander un squadron de la RAF. Il est abattu le 27 août 1943 au-dessus de la Manche, lors d’une mission de protection de bombardiers B-17 américains. Il avait 29 ans, totalisait 1 743 heures de vol et 408 missions de guerre. Son corps sera retrouvé sur la plage de Middelkerke, en Belgique.
Georges Perrin est retiré du service aérien pour raisons médicales au cours du conflit.
Les survivants
Des treize pilotes français de la bataille d’Angleterre, seuls trois survivent au conflit. Leur destin d’après-guerre reflète la même brutalité que celle des années de combat.
Jean Demozay, 3e as français de la guerre avec 21 victoires, termine le conflit avec le grade de colonel. Il crée le Groupement aérien « Patrie » qui participe à la libération du sud-ouest de la France en août 1944. Il meurt le 19 décembre 1945 dans l’accident de son avion de transport, près de Buc, en Seine-et-Oise. Il avait 30 ans.
Xavier de Montbron, libéré en 1945, poursuit sa carrière dans l’armée de l’air. Promu commandant en 1952, il est affecté au Centre d’expériences aériennes militaires (CEAM) de Mont-de-Marsan. Il se tue le 21 avril 1955 au cours d’un vol d’entraînement sur un appareil Vampire. Il avait 38 ans.
Henri Lafont est le seul des 13 à connaître une vie longue. Il poursuit sa carrière militaire dans l’armée de l’Air, participe aux opérations en Algérie, et prend sa retraite en 1966 avec le grade de colonel. De 1967 à 1984, il dirige le Salon international de l’aéronautique et de l’espace du Bourget. En 2002, il publie Aviateurs de la liberté, un mémorial des Forces aériennes françaises libres qui recense les biographies de ses camarades tombés au combat. Dernier survivant des 13, il s’éteint le 2 décembre 2011 à Trémuson, dans les Côtes-d’Armor, à l’âge de 91 ans. En 2020, pour le 80e anniversaire de la bataille d’Angleterre et le centenaire de sa naissance, la Royal Air Force lui rend un hommage particulier. Il était, au Royaume-Uni, plus connu que la plupart des as français.
Neuf Compagnons de la Libération
Parmi ces 13 pilotes, 9 ont été faits Compagnons de la Libération : Henry Bouquillard, Maurice Choron, Jean Demozay, François Fayolle, François de Labouchère, Henri Lafont, Xavier de Montbron, René Mouchotte et Philippe de Scitivaux. Cette proportion est saisissante et reflète à la fois l’engagement précoce de ces hommes — tous ralliés dès l’été 1940 — et le prix qu’ils ont payé.
L’histoire de ces pilotes reste aujourd’hui peu connue du grand public français. Elle est pourtant indissociable de celle de la France libre et de la bataille aérienne qui, à l’été 1940, a empêché l’Allemagne d’envahir la Grande-Bretagne.
Le 20 août 1940, Winston Churchill prononçait devant la Chambre des Communes cette phrase restée célèbre sur les pilotes de la RAF : « Never was so much owed by so many to so few » (Jamais tant de gens n’ont dû autant à si peu). 13 Français étaient du nombre.
Que ce texte puisse modestement leur rendre hommage.






