jeudi 21 octobre 2021

« Les armées ne font pas ce qu’elles veulent »

Cet été a été assez pénible pour les relations entre le président de la République et les armées. Cette phrase en en-tête parue dans une interview du Point montre bien la méconnaissance des armées qu’en a le président de la République. E.Macron aura l’opportunité, peut-être, de montrer qu’il respecte les armées s’il est présent aux obsèques de l’adjudant du 13e RDP tué au Levant (Cf. L’Opinion).

Ce peu de considération est confirmé par ce porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner. Tout le monde a pu constater le mépris qu’il portait à la communauté militaire avec la manière dont il a traité le général de Villiers en juillet 2017.

Cependant, loin d’en rester là, son aversion envers le monde de la défense s’est affirmée lors de l’affaire du député de « La République en marche » M’jid El Guerrab mis en examen pour « violence volontaire avec arme ». Exclu de la commission des finances, ce député a été « réaffecté » … à la commission de la défense avec ce commentaire savoureux de Christophe Castaner sur Europe 1, ce 10 septembre.

« Passer de la commission des Finances à la commission de la Défense, ce n’est pas une promotion, a-t-il expliqué. Richard Ferrand a sanctionné ce député en le mettant à la commission de la Défense. » Christophe Castaner ne s’arrête pas là, soulignant le manque de prestige de la nouvelle commission : « aujourd’hui, la commission de la Défense n’est pas dans les dossiers aussi chauds que la loi de finance qui arrive à la fin du mois de septembre. » (Cf. L’Express).

La communauté de défense et bien sûr les militaires apprécieront. Il est vrai qu’en cette période budgétaire difficile, ils ne représentent que le 3e budget de l’Etat après la dette et l’éducation nationale.

Le manque de considération du gouvernement pour les armées ne s’arrête pas là puisqu’il semble avoir acté la suppression de 850 millions d’euros annoncée mi-juillet. C’est du moins ce qu’annonce la Tribune (Cf. La Tribune). Cette suppression avait déjà suscité le départ du général de Villiers. Cette ponction pose cependant une question importante de fond. Décidées hors budget annuel, les OPEX doivent-elles être supportées en terme de coûts par le ministère des armées ou faire l’objet d’une ligne budgétaire spécifique ? Comme chaque année, cependant, la prévision budgétaire pour les OPEX est prévue mais s’avère insuffisante année après année, soit pour 2016, autour de 1,4 milliard avec les opérations intérieures (OPINT).

De fait, si le gouvernement ne peut pas assurer le financement d’opération qu’il décide et qu’il met cette dépense exceptionnelle à la charge des armées, donc au détriment des équipements et de l’entraînement, le chef d’état-major des armées a désormais l’impérative obligation de refuser une mission non financée ou non finançable en raison des conséquences. En effet, sa responsabilité sur le succès de la mission sera engagée. Des forces non équipées correctement et pas suffisamment entraînés, en nombre insuffisant, accumulant donc la fatigue en raison d’une surchauffe dans les missions, subiront des échecs pour lesquels le politique demandera bien sûr des explications étonnées.

Un exemple à l’étranger souligne ce danger. En 2018, les Etats-Unis consacreront 657 milliards de dollars dont 74 milliards spécifiquement pour les OPEX. Si les Etats-Unis ont adopté cette solution, c’est qu’il y a peut-être une certaine logique mais peut-être hors de portée de la France ?

Pourtant même ces sommes importantes ne suffisent pas comme en témoigne ce rapport du « United States Government Accountability Office » (GAO) sur l’état de la marine américaine suite aux derniers accidents survenus aux navires militaires américains (http://www.gao.gov/products/GAO-17-809T). Il a été constaté que les capacités opérationnelles de la Navy étaient affaiblies en raison de la fatigue d’équipages suremployés, plus assez entraînés, à l’absence d’une maintenance régulière des navires en raison de missions trop longues. En bref, manque de troupes et manque de moyens obèrent une capacité opérationnelle mais n’est-ce pas ce qui menace les armées françaises ?

Pour revenir à l’exemple français, la disponibilité des forces de sécurité devient de plus en plus nécessaire dans le contexte actuel. L’exécutif devrait avoir une politique plus équilibrée et plus respectueuse pour ceux qui pourraient bien être l’ultime recours d’une république en crise. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter à l’intervention dans les iles de Saint-Barthélemy et Saint-Martin. Le cyclone Irma comme d’autres catastrophes auront systématiquement pour conséquences désormais le pillage et l’insécurité à partir de zones défavorisées finalement de plus en plus nombreuses, y compris sur le territoire national.

Outre les forces de sécurité, il a fallu projeter plus de 2 000 militaires pour assurer la sécurité sur deux iles comportant seulement 45 000 habitants. S’ajoutent aussi les impasses constatées mais connues en terme de capacités militaires pour agir notamment à partir de la mer avec le non-remplacement de navires prépositionnés comme le batral.

Attendons les discussions sur le projet de loi de finances mais l’argent ne suffit pas. On ne sert bien que quand on est respecté et cela ne semble pas être le cas. Les armées ne font pas ce qu’elles veulent mais bientôt elles ne feront que ce qu’elles pourront.

François CHAUVANCY
Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014. Il est expert des questions de doctrine sur l’emploi des forces, sur les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, à la contre-insurrection et aux opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012. Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone. Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence dans plusieurs universités. Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d'influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque. Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale. Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde depuis août 2011, il a rejoint depuis mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli.
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