Les nouveaux centurions : un document sur le général Petraeus


 « Un beau jour dans la vallée du Tigre » a été présenté le 10 octobre 2012 lors de sa sortie par son auteur, Régis Le Sommier, directeur adjoint à Paris Match, et par Emmanuel Dupuy dans le cadre d’une soirée organisée par l’ANAJ (association nationale des auditeurs jeunes de l’IHEDN) et la French American Fondation à l’Ecole militaire.

Evoquant la carrière exceptionnelle du général américain David Petraeus, aujourd’hui 20ème directeur de la CIA, ce document incite le lecteur et bien sûr l’officier, à réfléchir sur les engagements militaires au XXIe siècle. D.Petraeus a été particulièrement impliqué dans les deux grands conflits de ce début de siècle et dans la guerre contre le terrorisme. A des postes de responsabilité de plus en plus importants, il a aussi vécu sur le terrain dix ans de guerre pratiquement sans discontinuité.

Cet ouvrage s’appuie sur six entretiens réalisés par l’auteur auprès de David Petraeus entre 2006 et 2012. Mais pourquoi parler de ce général aujourd’hui alors que la guerre notamment en Afghanistan n’est pas terminée ? Sans doute que sa grande aisance avec les journalistes a su subjuguer l’auteur … qui souligne à plusieurs reprises le mépris des militaires américains, notamment des communicants pour les journalistes, alors que David Petraeus est abordable par les journalistes. Cela me rappelle la polémique entre le journaliste Hervé Ghesquière et les communicants militaires français. A se demander, avant de reprocher quelque chose aux militaires, si les journalistes font bien tout ce qu’il faut pour que les militaires puissent les accepter. En bref, balayent-ils suffisamment devant leur porte ?

Cet ouvrage comporte aussi des parties intermédiaires qui focalisent l’attention sur quelques figures de soldats américains rencontrés par le journaliste. Le Sommier décrit l’élimination d’Oussama Ben Laden qui haïssait B.Obama et D.Petraeus, envisageant même l’assassinat de celui-ci. Il est vrai que D.Petraeus a organisé sa traque, perçant un à un les secrets de son organisation en entrant dans sa tête. La guerre contre le terrorisme conduit à cette nécessaire réflexion sur la politique des frappes à distance pour tuer les islamistes radicaux plutôt que de s’engager dans des poursuites judiciaires incertaines et longues. Avec B.Obama, l’élimination des islamistes a ainsi été l’objet de 250 frappes de drones, soit six fois plus que pendant les huit ans des mandats de G.Bush Jr.

Ce que souligne Régis Le Sommier dans cet ouvrage est cette génération d’officiers américains « élevés dans la défaite, éduqués dans la revanche ». J’y retrouve pour ma part le souvenir de nos anciens qui, de la seconde guerre mondiale à la guerre d’Algérie, ont aussi vécu la guerre presque sans discontinuité de 1944 à 1962 sur des théâtres d’opération éloignés, pour des affectations de deux ans et plus. En serions-nous capables aujourd’hui ?

Un autre officier général est présent dans cet ouvrage, S.McChrystal, prédécesseur de D.Petraeus en Afghanistan. Outre son grand dynamisme comme perturbateur à West Point (vu mes antécédents, j’aurai une tendance à apprécier), il est qualifié « d’anarchiste de droite » et présente une forme d’atypisme que nous rencontrons assez fréquemment, le « guerrier » sur le terrain et sa bande. Ainsi, sur le terrain en Afghanistan, officier des Forces spéciales, il a su développer l’insécurité chez l’adversaire, condition à mon avis essentielle pour reprendre l’avantage mais, si « il sait faire la guerre, il ne sait pas la vendre ».

D.Petraeus, plus intellectuel (vu mes antécédents, une autre dimension que j’apprécie), ayant suivi en tant qu’officier une scolarité à Princeton, est plus réservé, oserai-je dire bon élève au premier abord. Si j’ajoute ce commentaire du journaliste qui le qualifie d’intellectuel guerrier « authentique », il s’agit d’une autre dimension de l’atypisme militaire. Avec D.Petraeus, la réflexion est largement en amont, au service de l’action, avec une vision politique de la stratégie militaire, tout en entretenant le culte de l’exemplarité. Il est la personnification d’un autre type de guerrier. Cela pourrait sans doute se résumer en cette phrase de D.Petraeus : « Dîtes-moi quelle est la mission et je vous dirai, selon moi, ce dont nous avons besoin pour effectuer cette mission ».

Incidemment, je soulignerai à la lumière de la carrière brillante de ces « centurions » américains qu’un de leurs points communs est sans doute la stabilité de leur vie personnelle. Chacun est marié depuis 33 ans ou 38 ans malgré 10 ans de guerre pratiquement sans discontinuité et donc d’absence du foyer. Cette stabilité de la cellule familiale est tout aussi intéressante à étudier. « American wives », une série américaine sur TF1, montre actuellement le code moral de la communauté militaire américaine sur une base face aux problèmes de l’éloignement, de l’inquiétude des familles devant la mort ou des blessures possibles, des règles morales à suivre en base arrière pour ne pas déstabiliser le combattant. Cela inciterait à la réflexion dans notre société française. C’est vrai, cette vision paraît bien décaler dans ce libre-service français du comportement personnel.

Pour en revenir à D.Petraeus, l’ouvrage évoque cette admiration qu’il a pour le général Bigeard avec qui il a entretenu une correspondance. Il l’a découvert lors d’un stage parachutiste à Pau en 1976 par ses photos affichées dans les unités. Il ne pourra le rencontrer avant son décès le 18 juin 2010. Sa photo à Dien Bien Phu dédicacée lui a été cependant transmise par son beau-père, le général Knowlton, vétéran du Vietnam. Elle l’accompagne partout. La pensée non orthodoxe de Bigeard l’a séduit. Il a une fascination pour le savoir-faire français dans la contre-insurrection (Galula qui est une source de réflexion applicable, Trinquier). C’est aussi l’objectif de « mieux connaître l’ennemi pour le combattre de l’intérieur », l’analyse de l’environnement humain qui ne limite pas à la seule connaissance des capacités militaires de l’adversaire.

Il est un bel exemple de l’officier tel qu’on pourrait se l’imaginer. Né le 17 novembre 1952, de père hollandais, West Point, dix ans de guerre, 37 ans d’armée, fantassin puis parachutiste, il est brigadier en janvier 2000. En 2001, il est général de division. Avant de prendre ses fonctions en Afghanistan, il prépare le FM 3.24 (doctrine de la contre-insurrection), s’entoure d’anthropologues, de journalistes, de militaires atypiques, de linguistes, d’universitaires. Exigeant sur lui-même, soucieux en permanence d’être apte au combat, il est blessé grièvement, a un cancer de la prostate sur le théâtre afghan sans que cela ne l’empêche de courir chaque matin plus de 10 km à un rythme que bien des jeunes officiers pourraient envier. Il se préoccupe de ses subordonnés même si son souci du détail ne suscite pas toujours une adhésion initiale. Il a le souci de l’homme, écrit aux familles des soldats tués, assiste au départ des corps.

De fait, l’action de Petraeus en Afghanistan a beaucoup apporté à la transformation de l’armée américaine : « A la force brute, Petraeus a substitué la connaissance ». C’est le « surge » des idées qui a marché et non le « surge » des forces. Le général Petraeus a en effet vite compris la philosophie de la contre-insurrection. Son expérience en Haïti en 1995 y a contribué dans le cadre d’une catastrophe naturelle majeure. Il faut penser à la reconstruction et s’occuper rapidement des populations. Il le vérifiera en Irak, où la reconstruction pourtant imaginée dans un document militaire avant l’invasion n’a pas été conduite. Il faut vivre aussi au milieu des populations même si en Afghanistan, la xénophobie inhérente de l’Afghan ne favorise pas ce mode d’action. C’est enfin avoir compris que la contre-insurrection est le résultat du travail de la connaissance et d‘analyse dans les pays mêmes.

Alors, une dernière question, D.Petraeus a-t-il un avenir politique ? A chaque fois que la question lui est posée, il répond négativement mais qui pourrait s’opposer à lui en 2017 avec son passé sans faute de décideur militaire alors qu’il fait l’unanimité ? Il a habitué les Etats-Unis aux guerres inconfortables et montré sa valeur intellectuelle et militaire, sinon politique. S’il en a envie mais ce n’est pas sûr, il pourrait bien faire un bon président des Etats-Unis au-dessus des parties.

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