Les yeux de l’armée de Terre

Le 14 juillet 2026, deux drones à voilure fixe montés sur des camions GBC 180 ont descendu les Champs-Élysées. Ils appartiennent au 61e régiment d’artillerie de Chaumont-Semoutiers (Haute-Marne), seule unité de l’armée de Terre française spécialisée dans le renseignement d’origine image (ROIM). Ces appareils, des DT61 du constructeur toulousain Delair, n’étaient pas encore opérationnels : ils sortaient d’une phase d’expérimentation et devaient être évalués par la Section technique de l’armée de Terre (STAT) à l’automne suivant, pour un service dans les forces à compter de 2027.

L’apparition des drones dans l’artillerie française répond à une contrainte simple : à partir des années 1960, la portée des systèmes de lanceurs a dépassé celle des capteurs disponibles au sol. Les radars sol-sol et l’observation directe, limitée par les masques du terrain, ne permettaient plus d’acquérir les objectifs situés dans la profondeur du dispositif adverse, ni de régler les tirs à grande distance.

La situation était aggravée par une évolution institutionnelle. La création de l’aviation légère de l’armée de Terre (ALAT) en 1954 avait transféré à l’ensemble de l’armée de Terre des moyens aériens d’observation qui appartenaient auparavant en propre à l’artillerie. Cette dernière s’est ainsi retrouvée, comme après la création de l’armée de l’Air en 1934, privée d’un capteur aérien organique. Le drone est venu combler ce vide.

L’emploi de ces vecteurs était en outre justifié par la doctrine du moment. Dans la perspective d’un affrontement en Centre-Europe faisant intervenir des armes nucléaires tactiques, le chef interarmes devait disposer d’un renseignement rapide sur des objectifs profonds pour concevoir sa manœuvre et désigner les cibles des systèmes Pluton puis Hadès.

Le R20, premier drone de reconnaissance européen

Le premier système français est dérivé d’un engin-cible. La société Nord-Aviation, héritière des travaux de la SFECMAS sur les cibles volantes, avait mis au point le CT.20, un drone-cible à turboréacteur entré en service à la fin des années 1950 et exporté vers l’Égypte, l’Italie, la Suède et l’OTAN.

En 1963, Nord-Aviation fait voler une version de reconnaissance tactique, désignée R20. Selon les fiches techniques publiées par l’artillerie française et les bases de données aéronautiques, l’appareil emportait trois caméras Oméra de 114 mm ainsi qu’un ensemble de reconnaissance infrarouge « Cyclope » autorisant la prise de vue nocturne. Il était lancé depuis une rampe montée sur camion et récupéré sous parachute. 62 exemplaires ont été produits pour l’armée de Terre.

Le drone rentre en service dans les années 1966-68. À l’époque il est le premier drone de reconnaissance en service en Europe. La formation était sous-traitée aux industriels ; la dotation restait échantillonnaire et l’approche exploratoire.

Le R20 présentait un avantage : sa navigation, autonome et non radiocommandée en permanence, le rendait peu sensible au brouillage. Il a été mis en œuvre par le 7e régiment d’artillerie, alors implanté à Nevers, unité de repérage et d’acquisition d’objectifs.

Drone R20. Crédit : armée de Terre.

Le CL-89, système de transition

Le remplacement du R20 intervient à partir de 1981 avec le CL-89, engin de conception canadienne (l’acronyme renvoie à Canadair Limited). Il s’agit d’un vecteur de petite taille, d’aspect proche d’un missile, lancé par fusée et récupéré sous parachute, dont la charge utile photographique et infrarouge devait être développée après l’atterrissage.

Son allonge d’environ 40 km au-delà de la zone des contacts permettait de compenser les limites de l’observation à vue et des radars terrestres. Les documents de l’artillerie décrivent néanmoins un matériel rudimentaire, pénalisé par une autonomie réduite, des senseurs de performance modeste et un système de navigation sommaire. Sa vertu principale aura été de faire acquérir au 7e RA la culture du drone rapide.

C’est également le CL-89 qui provoque la structuration de la formation. Voyant la moitié de ses batteries équipées de ce système, le 7e RA crée son centre d’instruction système d’armes (CISA), première structure française dédiée à la formation des opérateurs drones. Cette organisation sera transmise au 61e RA lorsque celui-ci reprendra le flambeau.

Drone CL-89. Crédit : armée de Terre.

Le CL-289 et le système PIVER

Le successeur, le CL-289, est le fruit d’une coopération industrielle trilatérale entre le Canada, la République fédérale d’Allemagne et la France. Sa conception débute en 1974 comme évolution du CL-89 ; l’Allemagne accepte en 1976 d’en supporter la plus grande part des coûts de développement. Le système reçoit la désignation OTAN AN/USD-502.

Les essais opérationnels sont conduits par la Drohnenbatterie 300 d’Idar-Oberstein à partir de 1979, puis à Yuma Proving Ground (Arizona) jusqu’en 1983 et enfin sur le camp de Bergen-Hohne. Un accord de production tripartite est signé en mars 1987. La Bundeswehr met le système en service le 29 novembre 1989 ; l’armée de Terre en 1992, au 7e RA.

L’engin de 240 kg était capable d’atteindre 720 km/h, pénétrant jusqu’à 150 km au-delà des lignes adverses sur une trajectoire programmée pouvant totaliser 400 km. Il emportait une caméra photographique permettant de couvrir 200 km de prise de vue et un analyseur infrarouge utilisable de jour comme de nuit, avec une précision de localisation de l’ordre de 10 mètres après corrélation entre carte et cliché.

La spécificité française tient au segment sol. Au vecteur s’ajoute le système PIVER (préparation et interprétation des vols des engins de reconnaissance), développé et produit uniquement en France, qui assure la programmation des missions et l’exploitation des images. Un groupe CL-289 comprenait deux batteries de lancement et une batterie de commandement et de logistique ; le 7e RA en alignait deux, manœuvrant selon des formations dites « perroquet » ou « tiroir » pour maintenir la permanence de la mission.

Un projet d’amélioration franco-allemand, baptisé SWORD, prévoyait l’intégration d’un radar à synthèse d’ouverture miniature d’environ 30 kg développé par Dornier et Thomson-CSF, permettant l’observation tout temps et la détection de véhicules en mouvement. L’abandon du système d’armes a mis fin à ce développement.

Le MART, le Brevel et le Crécerelle : la voie du drone lent

Parallèlement à cette filière du « drone rapide », l’armée de Terre explore celle des aérodynes légers télépilotés (ALT), capables de patrouiller plusieurs heures au-dessus d’une zone d’intérêt. La Section technique de l’armée de Terre (STAT) expérimente de 1985 à 1993 le MART (Mini Avion de Reconnaissance Télépiloté), confié au 8e régiment d’artillerie.

La mission de ces engins est complémentaire de celle des drones rapides : détecter et localiser les batteries non repérées par le CL-289 ou simplement détectées par les radars. Un successeur franco-allemand, le Brevel (contraction de Brême et Vélizy), lancé en 1992, devait compléter le radar aéroporté Horizon. Le programme n’aboutira pas ; un rapport parlementaire de 2001 le décrira comme marqué par une logique de guerre froide, principalement destiné au guidage des tirs et dépourvu de capacité de transmission de données.

C’est finalement une opération à coût objectif, lancée à partir des enseignements du MART et de l’engagement du 8e RA dans la guerre du Golfe, qui donne naissance au Crécerelle de Sagem. Premier système de ce type à entrer en service dans l’armée de Terre, il se composait de deux véhicules VLRA 4×4 et d’une remorque transportant 6 aéronefs démontés, articulés autour d’un centre de contrôle et d’exploitation, d’un dispositif de lancement par catapulte (à sandow ou pneumatique) et d’un dispositif de récupération et de reconditionnement.

En sortie de rampe, le Crécerelle n’exigeait pas de télépilotage à vue : un calculateur embarqué assurait l’autopilotage et la navigation selon un programme de vol préétabli, le centre de contrôle pouvant reprendre la main en télécommande. Le système transmettait ses images pendant le vol, ce que ne faisait pas le CL-289.

La spécification du drone lent découle directement des leçons de la guerre du Golfe. C’est ce type d’engin, et non le drone rapide, qui structurera l’ensemble des développements ultérieurs.

Drone MART durant l’opération Daguet. Crédit : armée de Terre.
Drone Crécerelle. Crédit : armée de Terre.

1999 : la naissance d’un régiment de drones

Un héritage de 1910

Le régiment qui reçoit cette capacité est le plus décoré de l’artillerie française. Le 61e régiment d’artillerie de campagne est créé à Verdun le 1er mars 1910, à partir de batteries prélevées sur les 25e et 40e RAC, et doté de 44 canons de 75 mm modèle 1897. Il constitue l’essentiel de l’artillerie de la 42e division d’infanterie.

Son baptême du feu a lieu le 22 août 1914 à Pierrepont, en Meurthe-et-Moselle. C’est là que les artilleurs allemands lui donnent le surnom de « Diables Noirs », en référence à la tenue noire à bandes rouges de l’artillerie française d’alors, aux visages noircis par la poudre, et à la pratique consistant à pousser les pièces au plus près de l’ennemi. Le régiment participe ensuite aux marais de Saint-Gond, à l’Yser, à l’Argonne, à Verdun, à la Somme, au Chemin des Dames et à la réduction de la poche de Montdidier.

Il totalise 9 citations durant la Grande Guerre, dont 6 à l’ordre de l’armée. Il est le premier régiment d’artillerie à obtenir la fourragère aux couleurs de la Croix de guerre, puis, en mars 1921, celle aux couleurs du ruban de la Légion d’honneur ; distinction qu’il partage avec une vingtaine de régiments d’infanterie et qu’aucun autre régiment d’artillerie ne porte. De là son appellation traditionnelle de « Premier de la fourragère ».

Suivent la campagne de 1940, la dissolution, la reconstitution dans l’armée d’armistice puis à partir des maquis du Jura, de la Nièvre et du Doubs en 1945, la transformation en régiment d’artillerie antiaérienne à Belfort en 1947, l’engagement en Algérie de 1955 à 1962, le stationnement à Saint-Avold puis Morhange, la réception du système ATILA et des automoteurs AuF1 de 155 mm en 1982, enfin le transfert à Trèves, en Allemagne, au sein de la 1re division blindée.

Le transfert de 1999

La professionnalisation décidée en 1996 conduit à la dissolution de la moitié des régiments de l’armée de Terre. L’arbitrage rendu au sein de l’artillerie conserve la fonction acquisition parmi les composantes jugées indispensables. Le choix retenu consiste à transférer au régiment le plus titré le savoir-faire drone accumulé par le 7e RA.

Le 61e régiment d’artillerie est donc dissous à Trèves le 30 juin 1999 ; le 7e RA prend son nom et son étendard le 1er juillet 1999, à Chaumont-Semoutiers. Le régiment s’installe au quartier Général d’Aboville, sur l’ancienne base aérienne de Chaumont-Semoutiers, qui avait accueilli dans les années 1950 le 48th Fighter Bomber Wing de l’US Air Force. Il passe sous le commandement de la brigade de renseignement.

À sa recréation, il aligne 3 batteries de CL-289 et une batterie de Crécerelle. L’engagement opérationnel est immédiat : un détachement CL-289 et un détachement Crécerelle sont partis au printemps 1999 pour la campagne du Kosovo, et rentreront en France dans une garnison qui a changé pendant leur absence.

Le CL-289 en opérations : les Balkans, puis le Tchad

Conçu pour l’affrontement en Centre-Europe, le CL-289 a finalement été employé dans des opérations de gestion de crise. Le système est déployé dans la région de Mostar, en Bosnie-Herzégovine, à partir de février 1996, dans le cadre de la surveillance des accords de Dayton. Il y opère aux côtés des avions de reconnaissance, des satellites d’observation et des drones américains GNAT 750 et Predator. Les sources de l’artillerie relèvent qu’un tir de CL-289 coûtait alors environ 100 000 francs, et qu’un vecteur représentait de l’ordre de 10 % du coût d’une mission de Mirage F1CR.

Le système est ensuite engagé en Macédoine en 1999, au Kosovo à partir de 2000, puis au Tchad en 2008 et 2009, dans le cadre de l’EUFOR Tchad/RCA. Le rapport parlementaire de décembre 2009 consacré aux drones indique qu’environ 80 missions opérationnelles y ont été effectuées entre octobre 2008 et mars 2009.

Ce même rapport pose un diagnostic sur les limites du système : La France disposait alors de 24 vecteurs encore utilisables sur une dotation initiale de 35 ; le coût d’acquisition avait atteint 350 millions d’euros pour une commande d’une cinquantaine d’engins. Surtout, le CL-289 ne transmettait pas ses images en vol : un délai d’environ 45 minutes séparait la prise de vue de la mise à disposition du renseignement aux opérationnels. À une époque où les forces demandaient de l’imagerie en temps réel pour l’appui direct des troupes au contact, ce cycle était devenu incompatible avec le besoin.

Le régiment a par ailleurs exploité, jusqu’en 2003 environ, un dispositif intermédiaire baptisé HL POD : des équipes d’interprètes d’images et de développeurs photo exploitaient les clichés rapportés par un hélicoptère léger Gazelle porteur d’une structure contenant les mêmes optiques que le CL-289. Ce montage a été utilisé en Bosnie et au Kosovo.

Le CL-289 effectue une dernière campagne de vols au camp du Larzac en mai 2010 et est retiré du service en décembre suivant, après une vingtaine d’années d’emploi.

Le SDTI Sperwer : la génération du temps réel

Le système

Le système de drone tactique intérimaire (SDTI), fondé sur le vecteur Sperwer de Sagem (groupe Safran), a été commandé en 2001. Le qualificatif « intérimaire » traduisait une intention : combler un besoin en attendant un programme définitif. Il restera en service 17 ans.

Deux systèmes de 9 vecteurs ont été acquis pour 90 millions d’euros, avec un flux de maintien en condition opérationnelle estimé par la DGA entre 12 et 15 millions d’euros par an. Les premiers exemplaires arrivent au régiment en 2004, remplaçant le Crécerelle à la 4e batterie ; le système est déclaré opérationnel en avril 2006. Environ 13 drones ont été perdus en opération principalement en Afghanistan, nécessitant des rachats et des remplacements.

Les caractéristiques : envergure de 4,20 m, charge utile de 40 kg, rayon d’action de 100 km (80 km depuis la station sol dans l’emploi courant), endurance de 5 heures dont environ 3 heures sur zone, 3 vols par jour et par vecteur. La charge utile consistait en une boule gyrostabilisée deux axes emportant simultanément une caméra de jour et une caméra infrarouge, avec une capacité de détection de mouvement annoncée jusqu’à 12 km.

Le lancement s’effectuait par catapulte, ce qui affranchissait le détachement de toute piste et autorisait une grande liberté dans le choix de la zone de mise en œuvre. La récupération se faisait par parachute et coussins d’air. Le Sperwer était l’un des rares appareils de sa catégorie dotés d’une centrale inertielle, gage d’une navigation autonome résistante au brouillage.

Un élément a fortement modifié l’emploi du système : le RVT (Remote Video Terminal), acquis auprès de Sagem sous la désignation RVT-ERS et mis en service à partir de 2009-2011. Ce terminal portable permettait aux unités au contact de recevoir directement l’image captée par le drone, jusqu’à une dizaine de kilomètres. Le renseignement cessait ainsi de transiter systématiquement par la chaîne de commandement.

La création, en 2000, d’une zone aérienne temporaire dite LR5 à l’ouest du quartier d’Aboville (un pentagone d’environ 50 km sur 60 activé par NOTAM) a par ailleurs permis un entraînement intensif à domicile, là où les équipages devaient auparavant rejoindre le Larzac ou Mourmelon.

La boucle courte capteur-effecteur

En novembre 2005, lors de la manœuvre TOLL de la brigade d’artillerie à Canjuers, le Sperwer démontre son aptitude à fonctionner dans une boucle courte en temps réel : un artilleur doté d’un terminal ATLAS prend place dans la station sol du drone, directement relié aux batteries de 155 mm et de lance-roquettes multiples. Quelques secondes séparent l’envoi des coordonnées depuis la station sol du déclenchement du tir, le drone assurant ensuite l’évaluation immédiate des dommages.

Cette démonstration préfigure ce qui deviendra, 20 ans plus tard, l’enjeu central de la fonction : la réduction de la boucle renseignement-feux.

Le SDTI s’intègre également au concept de bataillon de renseignement multicapteurs (BRM), expérimenté à partir de 2005 avec les patrouilles de recherche du 2e régiment de hussards, les Gazelle Viviane et les Cougar Horizon de l’ALAT, et les moyens de guerre électronique du 54e régiment de transmissions. Le 61e RA dispose par ailleurs d’une cellule d’exploitation multisources et du système d’aide à l’interprétation multicapteurs (SAIM), qui fédère l’imagerie provenant des satellites, des drones et des avions de reconnaissance.

Liban, Kosovo, Afghanistan

Un module SDTI est prépositionné au Liban entre décembre 2006 et août 2007. Les sources concordent sur le fait qu’il n’y a pas effectué de vol, pour des raisons politiques.

Un second module est déployé au Kosovo à la fin 2007, où il réalise 73 missions au profit de la KFOR, notamment lors de la période entourant l’indépendance du territoire. La 3e batterie, qui rejoint le théâtre par la route à travers l’Europe, y accomplit les premières missions opérationnelles réelles du système. La même année, le SDTI participe à deux missions de protection de sommets internationaux sur le territoire national.

L’engagement décisif est celui d’Afghanistan. L’embuscade d’Uzbin, les 18 et 19 août 2008, au cours de laquelle 10 soldats français sont tués, met en lumière l’absence de couverture drone au profit des troupes au contact. Le déploiement du SDTI est décidé dans la foulée : les vecteurs arrivent le 15 octobre 2008 sur la base avancée de Tora, en vallée de Surobi, à 1 640 mètres d’altitude. Le premier vol a lieu le 9 novembre 2008.

Le système opérera jusqu’au 23 juin 2012, date de son dernier vol dans le ciel afghan, dans le cadre du désengagement français. Huit engins ont été déployés. Selon les chiffres fournis par l’état-major des armées, ils ont accompli environ 770 missions pour un total de plus de 2 100 heures de vol, soit une durée moyenne de mission de 2 heures 45 ; les vols étant plus longs en hiver, la portance de l’air froid étant meilleure.

Le retour d’expérience afghan

Le rapport parlementaire de décembre 2009, dont les auteurs se sont rendus sur le terrain, relève la satisfaction des utilisateurs. Les opérationnels insistent sur la possibilité de déployer le SDTI en 45 minutes et sur la facilité d’emploi tout terrain permise par la catapulte. Les militaires du 2e régiment étranger d’infanterie confirment que le drone leur est devenu indispensable pour préparer leurs sorties et suivre l’évolution de leur zone pendant celles-ci.

Deux tiers des missions relèvent de l’appui direct à la conduite des opérations (protection de la force et acquisition d’objectifs) et un tiers du renseignement proprement dit, c’est-à-dire la surveillance et les actions de recherche. Entre le 1er janvier 2009 et le déplacement des rapporteurs, 162 missions ont été réalisées sur 214 demandées ; 43 annulations sont imputables à la météorologie et 9 à des raisons techniques.

Les limites relevées sont d’ordre générationnel plus que conceptuel :

  • Empreinte logistique. Le détachement mobilisait 36 personnes, réparties entre une équipe de commandement, un groupe vol à deux équipages assurant le pilotage et l’exploitation des images, un groupe sol chargé de la préparation, du catapultage et de la récupération, et un groupe de maintenance.
  • Signature acoustique. Le Sperwer était bruyant, ce qui pouvait être pénalisant face à un adversaire connaissant parfaitement le terrain. Les rapporteurs notent toutefois que cette même caractéristique pouvait produire un effet dissuasif.
  • Attrition et disponibilité. Le taux de disponibilité s’érodait lentement, le système étant employé aux limites de son domaine d’emploi. Le mode de lancement par catapulte et la récupération par parachute et coussins d’air s’avéraient éprouvants pour les cellules et surtout pour les capteurs : quatre vecteurs avaient été sérieusement détériorés depuis le début du déploiement, principalement au niveau des charges utiles.

Le parc a été renforcé en conséquence : achat à l’automne 2009 de 6 vecteurs d’occasion cédés par le Canada via Sagem, avec deux catapultes Robonics jugées plus performantes et un stock de rechanges, puis acquisition de trois vecteurs neufs dans le cadre du plan de relance. 7 vecteurs avaient alors déjà été perdus depuis 2004. Des commandes complémentaires suivront en 2011, 2012 et fin 2013.

L’action du régiment en Afghanistan lui vaut, le 20 novembre 2013, une citation à l’ordre du régiment et l’attribution de la Croix de la valeur militaire, première décoration inscrite sur sa cravate depuis 1918.

En juillet 2020, l’armée de Terre suspend l’utilisation de la flotte SDTI pour des raisons de sécurité, après plusieurs incidents. Le retrait devient définitif et provoque un véritable trou capacitaire, d’autant plus pénalisant que le successeur, le Patroller, accumulait alors les retards et que la force Barkhane était engagée en bande sahélo-saharienne (retards dus à de mauvaises performances en matière d’autonomie et de fiabilité, ainsi qu’un manque de robustesse dans un contexte d’utilisation intense engendrant une dérive des coûts).

Le segment mini-drones : du DRAC au SMDR

Le DRAC

À partir de 2008, le 61e RA et les batteries de renseignement de brigade des régiments d’artillerie sont dotés du drone de reconnaissance au contact (DRAC), développé par EADS avec la PME Survey Copter. Lancé à la main, doté de deux moteurs électriques, d’une caméra couleur à zoom gyrostabilisée et d’une caméra infrarouge, il offrait 90 minutes d’autonomie et permettait de collecter du renseignement en temps réel sur une profondeur d’une dizaine de kilomètres.

Ce système a connu des difficultés de mise au point : interférences entre la charge utile infrarouge et le GPS, et inadaptation de la motorisation aux conditions de relief afghanes, besoin qui n’avait pas été pris en compte à la conception.

La même année 2008, la formation des opérateurs drones conduite par le CISA du 61e RA est ouverte à l’ensemble des régiments d’artillerie qui perçoivent le DRAC. Le centre devient centre de formation délégué du CEERAT de Saumur.

Le SMDR Spy’Ranger

Le marché du système de mini-drones de renseignement (SMDR) est notifié à Thales en décembre 2016, associé aux PME françaises Aviation Design et Merio, pour 35 systèmes composés chacun de trois vecteurs Spy’Ranger 330. Les trois premiers systèmes sont livrés en juin 2020, avec environ un an de retard.

Le déploiement opérationnel suit rapidement. Fin 2020, au moins un système est engagé au Mali dans le cadre de l’opération Barkhane, en remplacement des DRAC. Au cours du premier semestre 2021, les SMDR y effectuent environ 400 vols d’une durée moyenne de deux à trois heures. Le SMDR porte la profondeur de vision d’une brigade jusqu’à 30 km de son site de lancement. Il est employé pour la surveillance, la préparation d’intervention, la détection d’engins explosifs improvisés en amont du passage d’un convoi, et l’observation des manœuvres et positions adverses.

Le système est mis en œuvre au sein des groupements de recherche multicapteurs (GRM) et des sous-groupements de recherche multicapteurs (SGRM) accompagnant les unités de manœuvre. Le chef de corps du 61e RA de l’époque, le colonel Marc Bonnet, avait lui-même commandé un GRM de Barkhane en 2017-2018 et un SGRM lors de l’opération Sangaris en République centrafricaine en 2015.

Des SMDR ont également été mis en œuvre sur le flanc oriental de l’OTAN, notamment à Tapa, en Estonie, en 2023.

C’est également dans cette période que le régiment adapte sa structure : une 7e batterie est créée en 2021, avec pour mission première d’accompagner la montée en puissance du centre de formation drones.

Le programme Patroller (abandonné)

En avril 2016, la DGA notifie à Safran Electronics & Defense un contrat portant sur le développement et l’acquisition de 14 drones tactiques Patroller et 5 stations sol, destinés à remplacer le SDTI. Le vecteur est conçu à partir du motoplaneur allemand Stemme S15, choix qui lui confère des performances proches de celles d’un drone de moyenne altitude et longue endurance.

Les caractéristiques publiées par l’armée de Terre décrivent un appareil de 18 m d’envergure, 8,5 m de long, 1,2 tonne au décollage, plafonnant à 6 000 m, avec une autonomie de 14 heures, une vitesse de croisière de 130 à 166 km/h et une portée de 150 km ; portée à 450 km avec relais. La liaison de données, redondée en bandes Ku et C, permettait la transmission de flux vidéo haute définition en temps réel jusqu’à 150 km de la station sol.

La charge utile principale est la boule optronique Euroflir 410 de Safran, caméra multispectrale opérant dans 4 bandes (TV, proche infrarouge, infrarouge à courte longueur d’onde, infrarouge moyen). Un radar SAR/GMTI complète le premier échelon de capacités. Le système opérationnel devait comprendre 5 vecteurs, 2 stations de commande et de contrôle abritant chacune un commandant de bord, un télépilote, un opérateur de charge utile et un analyste, 2 terminaux de liaison sol, un conteneur logistique et quatre terminaux RVT. Le détachement type était évalué à 28 spécialistes, mécaniciens et imagiers ; la mise en œuvre demandait 5 heures.

Ce saut de performance avait une conséquence directe sur la ressource humaine : les télépilotes du 61e RA devaient désormais se préparer à l’obtention d’une licence de pilote privé avion. Le cycle d’apprentissage, réparti sur 14 semaines et jugé incompressible, ne permettait d’envisager que 2 sessions annuelles, donc un nombre limité d’équipages formés chaque année.

Les livraisons étaient initialement attendues en 2018. Le 6 décembre 2019, un Patroller s’écrase à Istres lors d’un vol de réception industrielle, sans faire de victime. L’accident impose à l’industriel de revoir sa copie et coûte environ deux années supplémentaires.

Le 61e RA maintient néanmoins l’effort de formation : le centre de formation drones « pré-forme » les pilotes et opérateurs images qui constitueront les futurs équipages, en s’appuyant sur des moyens développés en interne et sur un simulateur acquis dans l’attente des vecteurs.

Un premier système est livré au régiment durant l’hiver 2022, mais reste entre les mains de la STAT pour les évaluations technico-opérationnelles engagées au printemps 2023. Le Patroller est certifié par la DGA en février 2023 et participe à l’exercice interarmées Orion la même année, toutefois le système nécessite encore de nombreux réglages.

La loi de programmation militaire 2024-2030 porte la cible à 28 vecteurs, soit cinq systèmes et dix stations sol avant 2030. Le premier drone tactique de série n’est cependant livré à la DGA qu’en mai 2024. Le rapport annuel de performances relatif à l’exercice 2024 évoque la persistance de difficultés techniques de mise au point.

En octobre 2025, le projet de loi de finances pour 2026 acte une réduction de moitié de la cible, ramenée aux 14 vecteurs commandés de longue date, à la suite d’une réévaluation du besoin. Le programme bénéficie alors de 31,3 millions d’euros de crédits de paiement pour 2026. À cette date, le Patroller n’a toujours pas été déclaré opérationnel par l’armée de Terre, en raison de problèmes techniques et surtout réglementaires, son processus de certification posant difficulté 

En avril 2026, le projet d’actualisation de la loi de programmation militaire acte l’arrêt du programme. Aucun exemplaire supplémentaire ne viendra rejoindre celui pris en main par le 61e RA. Les motifs avancés sont les aléas techniques, les retards accumulés (6 années selon le commandement de la 19e brigade d’artillerie) et l’inadéquation du système aux environnements fortement contestés car un vecteur de 1,2 tonne, coûteux, produit en petite série et exigeant des équipages longuement formés, correspond mal à un champ de bataille caractérisé par une attrition élevée et une contestation permanente du spectre électromagnétique. Le chef de corps du régiment, le colonel Thomas Loison, résumait en juillet 2026 l’orientation nouvelle : sortir des systèmes trop lourds, trop chers et trop complexes, au profit de plus de rusticité et d’achats sur étagère.

Le Patroller n’aura donc jamais été engagé en opération. Il continuait toutefois, à la mi-2026, d’effectuer des vols au 61e RA dans le cadre de sa phase d’évaluation avec la STAT.

La reconstruction : ADAPT, SDTL et DT46

L’abandon du SDT laisse un vide que l’armée de Terre cherche à combler par deux voies parallèles, en privilégiant les solutions disponibles sur étagère.

Le programme ADAPT

Lancé début 2026, le programme ADAPT (« Acquisition D’une cAPaciTé initiale de drone d’appui dans la profondeur ») vise la livraison d’au moins 5 systèmes. La DGA prévoit d’y consacrer jusqu’à 150 millions d’euros, couvrant cette première tranche, des exemplaires supplémentaires potentiellement commandés entre 2026 et 2028, la formation de primo-formateurs et d’équipages, et deux années de soutien initial. L’industriel retenu devra livrer la capacité initiale en moins de trois mois.

Les spécifications publiées éclairent les enseignements tirés :

  • Chaque système comprendra 2 vecteurs, chacun capable d’emporter deux charges utiles simultanément.
  • La capacité ROIM, considérée comme indispensable, combinera des voies jour et infrarouge refroidi ainsi qu’un désignateur laser d’une puissance supérieure ou égale à 50 mJ.
  • S’y ajoutera soit une charge radar SAR/GMTI capable de suivre une cible à au moins 20 km, soit une charge de renseignement d’origine électromagnétique.
  • L’autonomie visée est de 14 heures avec la charge ROIM.
  • Le décollage et l’atterrissage devront être possibles sur une piste sommaire de moins de 400 m.
  • Le système devra évoluer en environnement GNSS contesté et résister aux brouilleurs de moyenne puissance.
  • Seules les solutions à maturité TRL 9 seront considérées.

Contrairement au Patroller, pour lequel l’intégration de roquettes guidées laser activées par induction de Thales (système roquettes qui armé l’hélicoptère Tigre) avait été un temps envisagée, ADAPT écarte l’emport d’une capacité de destruction et se concentre sur l’acquisition du renseignement et la désignation d’objectifs dans la profondeur, principalement au profit de l’artillerie. Une réponse était attendue avant la fin de l’année 2026.

Le DT61 et les drones tactiques légers

En parallèle, les armées ont acquis en urgence opérationnelle des systèmes de drones tactiques légers (SDTL). La démarche retenue a consisté à commander en 2024 et 2025 cinq systèmes auprès de cinq industriels – Delair, Survey Copter (Airbus), Atechsys (groupe DCI), EOS Technologie et Safran Electronics & Defense – et à faire éprouver chaque solution par une unité conventionnelle ou spéciale de l’une des trois armées. Le 61e RA a pris part à cette évaluation.

Le DT61 de Delair figure parmi les deux solutions retenues. Apparu publiquement au salon du Bourget en juin 2025 et acquis par l’intermédiaire de la Direction de la maintenance aéronautique, il offre sept heures d’autonomie et une portée de 100 km. Sa particularité principale est l’emport simultané de 2 charges utiles : l’opérateur peut combiner un capteur optronique pour le ROIM, différentes charges de renseignement d’origine électromagnétique, ou un radar à synthèse d’ouverture doté d’un mode de suivi des cibles terrestres mobiles.

Le système initial devait être évalué par la STAT après l’été 2026, pour un service dans les forces à compter de 2027. Une compétition portant sur jusqu’à 70 systèmes de drones légers de renseignement d’appui tactique (SDLRAT) était par ailleurs engagée.

L’armée de Terre répartit désormais ces vecteurs en deux ensembles : les systèmes de drones d’appui tactique (SDAT), vers lesquels sont fléchés le DT61 et le SDLRAT, et les systèmes d’appui dans la profondeur (SDAP), segment un temps occupé par le Patroller et désormais visé par ADAPT.

Le DT46

Successeur du SMDR, le DT46 du même industriel est le premier drone de l’armée de Terre connecté à la bulle aéroterrestre via le système ATLAS. Cette connectivité permet de partager la position du drone pour la coordination dans la troisième dimension et de transmettre les coordonnées de la cible ainsi que le flux vidéo jusqu’au poste ATLAS colocalisé.

Ses caractéristiques : 28 kg, 4,7 × 2 m avec le kit de décollage vertical, 5 kg d’emport maximal, portée de 80 km, autonomie supérieure à 5 heures en configuration avion et à 3 heures en VTOL, précision au centre de l’image de 15 à 30 m, discrétion acoustique à 200 m, compatibilité STANAG 4609 et fonction de transfert de contrôle entre stations. L’équipage compte 6 opérateurs, dont 1 chef d’équipe et 1 opérateur ATLAS.

La capacité de décollage vertical constitue un gain opérationnel notable : elle réduit le gabarit nécessaire à la mise en œuvre d’une rampe de 100 × 40 mètres à un simple rayon de 10 m.

Le 68e régiment d’artillerie d’Afrique a perçu les premiers exemplaires en décembre 2024 et les a déployés en Roumanie dans le cadre de la mission Aigle, où plusieurs validations ont été conduites avec la STAT. Le 93e régiment d’artillerie de montagne a suivi en février 2025, puis les 11e et 3e régiments d’artillerie de marine. La cible fixée est de 50 systèmes, destinés aux batteries d’acquisition et de surveillance des régiments d’artillerie de brigade ainsi qu’au 1er et au 61e RA. Le chef de corps du 61e RA le décrivait en juillet 2026 comme un outil pertinent, apportant beaucoup au régiment.

Le régiment en 2026

Le 61e RA a pour mission de fournir au chef interarmes, dans de courts délais, les renseignements de situation et d’objectif nécessaires à la conception et à la conduite de la manœuvre, ainsi qu’au traitement des objectifs dans la profondeur. Le ministère des Armées identifie trois piliers opérationnels : la recherche du renseignement, l’aéronautique et les feux.

Le régiment intervient à toutes les étapes du cycle. En amont, l’imagerie permet d’anticiper les départs de crise, les préparations de conflit et les déplacements de population. Dans la conduite, elle fournit une aide à la navigation et identifie l’objectif au moyen de points de recalage. Pour la frappe, elle positionne la cible dans son environnement, l’acquiert à vue, la désigne et guide l’arme jusqu’au point d’impact. En aval, elle contribue à l’évaluation des dommages, soit par les capteurs ayant servi à la frappe, soit par une mission spécifique sur des objectifs déjà traités.

Le régiment dispose également d’un groupe d’exploitation d’images satellitaires (militaires, civiles et interalliées) et peut armer l’ossature du poste de commandement d’un groupement de recherche multicapteurs.

Son rattachement a évolué à plusieurs reprises. Subordonné à la brigade de renseignement de 1999 à 2016, puis au commandement du renseignement, il rejoint en septembre 2024 la 19e brigade d’artillerie, au sein du commandement des actions dans la profondeur et du renseignement (CAPR), l’un des commandements dits « Alpha » créés en 2024. Ce commandement regroupe trois brigades et a pour objet d’accroître la capacité de l’armée de Terre à détecter, façonner et neutraliser l’adversaire dans la profondeur.

L’École des drones

Le centre de formation drones de l’armée de Terre, longtemps intégré au régiment, a été érigé en entité autonome le 1er juillet 2023 sous le nom d’École des drones (EDD). Elle a été inaugurée fin octobre 2023 par la Première ministre Élisabeth Borne et le ministre des Armées Sébastien Lecornu.

L’école reste colocalisée avec le 61e RA au quartier d’Aboville. Elle dispense 47 formations techniques et tactiques couvrant l’ensemble de la trame drone de l’armée de Terre : nano et micro-drones, mini-drones, drones tactiques. Certaines formations sont décentralisées auprès de centres délégués et de partenaires extérieurs.

Son autonomisation répond à un changement d’échelle. Selon son premier chef de corps, le lieutenant-colonel Jean-Louis Bourgeois, la charge de formation a explosé sur 5 ans pour atteindre près de 1 000 stagiaires par an, encadrés par 45 personnes. L’école accueille désormais des militaires de l’ensemble du ministère des Armées, des agents du ministère de l’Intérieur, des marins, des gendarmes, des stagiaires de pays alliés et des contingents des Nations unies. Une mutualisation interarmées de la formation drone avait été envisagée, mais n’a pas été retenue : la Marine dispose de sa propre école à Lann-Bihoué depuis 2019 et l’armée de l’Air et de l’Espace de structures dédiées à Salon-de-Provence et à Cognac.

L’EDD, initialement subordonnée au commandement du renseignement des forces, a rejoint le CAPR le 1er janvier 2024 puis la 19e brigade d’artillerie.

Un reportage local d’octobre 2025 chiffre l’ambition : préparer l’armée de Terre à une flotte de 4 000 drones et constituer un vivier de 6 000 à 8 000 opérateurs.

ORION 2026 et le raccourcissement de la boucle

L’exercice interarmées et interalliés ORION 2026, dont la France était nation-cadre, a mobilisé selon le ministère des Armées 10 000 militaires et 1 200 drones. Le 61e RA y a engagé un groupement de recherche et d’acquisition équipé notamment de DT46, employés pour détecter les postes de commandement et les points de ravitaillement adverses.

Le régiment en tire deux enseignements principaux :

  • Le premier concerne l’acquisition d’objectifs au profit de la 19e brigade d’artillerie, en coordination avec le 1er régiment d’artillerie et ses lance-roquettes unitaires. Les unités cherchent à associer plus étroitement capacités de frappe et munitions téléopérées au sein d’une même unité de circonstance et d’un même outil de commandement. La référence explicite est double : les pratiques observées en Ukraine et le concept britannique de Deep Recce Strike. Lors d’ORION, la 7e brigade blindée a mis en œuvre une itération de ce concept, combinant un sous-groupement de renseignement au contact et un groupement commando blindé pour renseigner et désorganiser jusqu’à 50 km en avant des lignes. Une déclinaison portée par la 19e brigade d’artillerie opérerait dans une frange comprise entre 50 et 500 km, ce qui rend la robustesse des liaisons de données déterminante. Des progrès ont été enregistrés dans ce domaine, notamment sur l’hybridation des communications.
  • Le second enseignement porte sur la donnée. Les capteurs se multiplient, gagnent en finesse et produisent simultanément des volumes considérables d’information à traiter. La question comment compiler, partager et exploiter cette donnée rapidement rejoint l’enjeu général de réduction de la boucle renseignement-feux. Le régiment a engagé une réflexion sur ce point, et échange notamment avec les industriels développant des systèmes d’aide à l’interprétation multicapteurs.

Un pôle de référence

Les 19 et 20 mai 2026, le quartier d’Aboville a accueilli le premier Challenge international drone organisé par l’armée de Terre : 48 équipes, plus de 100 participants venus de 12 pays. Le chef d’état-major de l’armée de Terre, le général d’armée Pierre Schill, y a indiqué que l’armée de Terre avait fait l’acquisition de 15 000 drones pour l’année 2026, contre quelques milliers l’année précédente et quelques centaines auparavant, en précisant que ce volume augmenterait probablement encore.

Le drone n’est plus un équipement échantillonnaire confié à un régiment spécialisé, mais un consommable produit et employé en masse, dont l’usage se généralise à l’ensemble des unités. Le rôle du 61e RA s’en trouve redéfini : moins détenteur exclusif d’une capacité rare que détenteur d’une expertise, à savoir la recherche dans la profondeur, l’acquisition d’objectifs et l’exploitation de l’image, appliquée à des vecteurs de plus en plus variés et de plus en plus rapidement renouvelés.

Voir au-delà de la portée des capteurs terrestres pour acquérir des objectifs et régler des feux demeure la mission essentielle du 61e RA, seul change le matériel mis en œuvre change au fil des évolutions technologiques, particulièrement au niveau du cycle de l’information : Le R20 et le CL-89 rapportaient des films à développer. Le CL-289 laissait s’écouler 45 minutes entre le cliché et sa mise à disposition. Le Crécerelle transmettait pendant le vol. Le SDTI diffusait en temps réel vers la station sol, puis, avec le RVT, directement vers le fantassin. Le DT46 injecte position, coordonnées de cible et flux vidéo dans le système ATLAS de conduite des feux. Chaque génération a raccourci d’un cran la boucle entre la détection et le traitement.

La gestion des programmes a souvent été difficile et identifiée dans des rapports parlementaires : sous-dimensionnement des parcs par rapport à l’attrition réelle en opération, sous-estimation des coûts de maintien en condition opérationnelle, lourdeur des procédures d’acquisition face à des technologies à obsolescence rapide, et difficulté de la certification aéronautique pour des systèmes de grande envergure appelés à voler dans un espace aérien partagé. C’est à ces constats que répondent les orientations de 2026 : achat sur étagère, exigence de maturité technologique élevée, délais de livraison comptés en mois, évaluations « à coût limité » confiées directement aux unités, et cible privilégiant plusieurs vecteurs de tailles différentes plutôt qu’un système unique.

L’enjeu central est de trouver le point d’équilibre entre la technologie et la masse. Un capteur très performant mais produit en petit nombre est vulnérable dans un environnement où l’attrition est élevée ; une masse de vecteurs rustiques ne fournit pas l’allonge ni la qualité de charge utile nécessaires à l’acquisition dans la profondeur. La réponse consiste à segmenter : des drones d’appui tactique nombreux et relativement simples pour le contact et la brigade ; des drones d’appui dans la profondeur, moins nombreux, disponibles sur étagère, capables d’emporter simultanément plusieurs charges (imagerie, radar, guerre électronique) et de fonctionner en environnement GNSS contesté.

Le régiment n’exclut pas d’agréger un jour des munitions téléopérées à son inventaire.

En dehors du pilotage, la capacité drone représente également un défi dans la formation des interprètes d’images. La montée en puissance décidée en 2020 dans le domaine tactique, dont les vecteurs n’ont finalement pas été livrés, n’aura pas été inutile : un socle de compétences existe, structuré autour de troncs communs de formation. L’orientation retenue consiste à ne pas spécialiser les équipages sur un moyen unique, mais à les rendre capables d’opérer sur tout type de plateforme, dans un contexte où les vecteurs changent plus vite qu’auparavant. La formation des officiers de la spécialité drone reste articulée sur un parcours long : école d’application de l’artillerie, stage au CEERAT de Saumur, formation au centre interarmées des interprètes d’images de Creil, puis spécialisation à Chaumont.

Pour l’année 2026-2027, le 61e RA a annoncé faire porter l’effort sur la préparation opérationnelle et la constitution d’une capacité de drone tactique pleine et entière, avec la transformation de l’ensemble des sections de ses 4 batteries dites « dronisées » sur l’ensemble du spectre disponible. Une partie du régiment devait par ailleurs rejoindre au printemps 2027 un exercice interallié en Finlande, où la France participe à un nouveau bataillon multinational avancé de l’OTAN sous commandement suédois.

Stéphane GAUDIN
Stéphane GAUDINhttp://www.theatrum-belli.com/
Créateur et directeur du site THEATRUM BELLI depuis 2006. Officier de réserve citoyenne Terre depuis 2018, rattaché au 35e régiment d'artillerie parachutiste de Tarbes. Officier de réserve citoyenne Marine de 2012 à 2018, rattaché au CESM puis au SIRPA. Membre du conseil d'administration de l'Amicale du 35e RAP. Membre associé de l'AA-IHEDN AR7 (région Centre Val-de-Loire). Chevalier de l'Ordre National du Mérite.
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