L’image du militaire dans la Nation


L’image du militaire français est aujourd’hui très positive. Cependant, le général (2S) Hubert BODIN tient à nous alerter sur l’extrême volatilité de l’opinion publique dans une société influencée par des médias très versatiles.

 

« Accepter de mourir pour que vivent des innocents, tel est le cœur de l’engagement du soldat ». C’est par ces mots que le Président de la République rendait hommage au colonel BELTRAME lors de la cérémonie du 28 mars 2018 aux Invalides. Cet hommage a été suivi, en audiences cumulées, par 3,6 millions de Français à la télévision.

Nous sommes loin des années d’Indochine, d’Algérie, des comités de soldats… La conscription et ses servitudes ont disparues. Mais, en même temps, l’armée s’est comme éloignée de la Nation, tandis que disparaissaient bon nombre de ses garnisons. Elle avait même presque disparu des préoccupations des Français jusqu’à ce que les extrémistes islamistes portent la guerre au Moyen-Orient, en Afrique, et maintenant, jusque sur le sol national. Du coup, le besoin de sécurité réapparaissant, voici l’image de nos armées magnifiée, comme elle ne l’a pas été depuis longtemps.

Faut-il s’en réjouir ? Bien sûr, mais en même temps, il paraît important d’approfondir les fondements de ce phénomène, d’évaluer sa solidité, de prendre conscience aussi de sa fragilité et de connaître les moyens de le pérenniser.

En effet, si notre image dans la Nation est aujourd’hui excellente, cet « état de grâce » est néanmoins fragile et a besoin d’être conforté et entretenu, notamment au sein de notre jeunesse.

Cette bonne image pourrait s’expliquer par trois raisons principales : nos armées répondent au besoin de sécurité de citoyens inquiets, elles donnent confiance en se révélant professionnelles et non partisanes, elles sont mises en valeur par le pouvoir politique.

La France est inquiète. Sur son sol, la menace d’un nouvel attentat est toujours à craindre. Au-delà, existe un sentiment diffus d’insécurité dans le monde. Le conflit qui s’éternise au Moyen-Orient révèle les actions concurrentes de la Russie, de la Turquie et de l’Iran. La puissance chinoise défie des États-Unis d’Amérique au président imprévisible. La Corée du Nord poursuit son projet de devenir une puissance nucléaire militaire. Le Sahel s’est embrasé à la suite de l’écroulement de la Libye. Tout ceci contribue à générer de l’angoisse au sein de notre société.

Dans ce climat, l’armée rassure par sa présence et son professionnalisme. Nos compatriotes sont désormais familiers des soldats de SENTINELLE dans nos rues et beaucoup sont conscients, sans doute de façon plus confuse, que notre présence en Afrique apparaît comme un lointain rempart face à la même menace d’un islamisme extrême et fanatisé, présent là-bas mais aussi chez nous.

Le professionnalisme des militaires aussi est largement apprécié. Dans un contexte violent, où la majorité des manifestations se terminent en émeutes, l’action de nos gendarmes dans le maintien de l’ordre est rarement critiquée. Mais, même si tout le monde n’a pas fait le lien, le plus bel exemple de professionnalisme – et de courage – a récemment été donné par les pompiers de PARIS, lors de l’incendie de Notre-Dame, car ces « soldats du feu » sont des militaires !

Par ailleurs, sans esprit partisan, il faut reconnaître que nous avons la chance d’avoir un Président de la République qui a compris l’importance de mettre en avant les armées. Les émouvantes cérémonies aux Invalides en l’honneur de ceux qui sont tombés dans l’exercice de leur mission, bien relayées par les médias, mêmes si elles sont, hélas, un peu trop fréquentes, rendent sublime l’image du soldat.

Enfin, la célébration typiquement française du 14 juillet reste un moment incontournable pour montrer, sous le meilleur jour, nos hommes et leurs matériels.

Gage de sécurité, exemple de professionnalisme, considération du pouvoir, tout semble des plus favorables pour donner de nos armées une image idéale. Cependant, cette image reste fragile

Cet état de grâce doit être examiné avec réalisme. Cependant, on peut relever aujourd’hui un certain nombre d’indices inquiétants dans notre société, en recherche de repères, largement influencée par les médias, capable de brûler demain ce qu’elle a encensé hier.

Il est clair qu’aujourd’hui, un lycéen passe plus de temps devant un écran que dans son école (40 % de son temps de veille selon l’étude de Michel DESMURGET [1]). Il ne peut donc qu’être influencé, à des degrés divers, par les médias. La vie des Français est largement rythmée par les informations sans filtre provenant des chaînes d’information continue ou des réseaux sociaux. De scoops en catastrophes, c’est bien la réflexion, le recul et la pensée critique qui en font les frais. « Le culte de l’instantanéité, de l’expression et de la diffusion illimitées favorise la post-vérité et les fake news » selon le sociologue Michel WIEVIORKA. La société marche à l’émotion. Les Français ont pleuré Notre-Dame qui s’embrasait, tremblent pour les koalas d’Australie ; tout est bon, du meilleur au pire, pour « faire le buzz ».

Cet état d’esprit, qui certes, permet à une Nation de communier à des événements tragiques a aussi un revers certain. Sans véritable garde-fou critique l’opinion peut être sujette à deux tendances. D’une part peut se construire, à partir de faits avérés, une sorte de vérité qui, poussée par certains lobbies devient une vérité absolue, incontournable, et va pendant un certain temps occuper le devant de la scène médiatique et surtout affecter en profondeur le jugement. On a ainsi vu une opinion, tout d’abord indifférente, se scandaliser, à juste titre, de la découverte d’abus sexuels au sein de l’Église catholique. Cette réaction salutaire a néanmoins un énorme revers : désormais, pour la majorité, le matraquage médiatique, fait que l’Église est aujourd’hui définitivement assimilée à ces abus. Tous abuseurs !

L’autre conséquence de l’absence de critique et de recul et que l’on peut brusquement condamner et rejeter sans appel des personnes que l’on avait admirées, voire encensées avant que la justice se soit prononcée. Les milieux du cinéma, de l’éducation ou du sport, subissent aujourd’hui à leur tour un hallali plus ou moins mérité…

Pourquoi un tel développement sans rapport direct avec le sujet ? Quels rapports avec nos armées ? Pour l’instant, heureusement, nous sommes épargnés, mais quelques indices doivent nous alerter. L’hommage national aux victimes de l’accident d’hélicoptères au Mali a quand même soulevé le problème de notre présence là-bas. « Loin de chez nous, en Afrique… Oui, mais pourquoi ? » Il ne faudrait pas que les caricatures d’un journal satirique soient un premier indice d’une remise en cause de la légitimité de notre action au Sahel au moment où un basculement de l’opinion dans ces pays commence à nourrir sur place un sentiment hostile à la France.

Rien n’est jamais définitif dans l’opinion, surtout dans notre monde actuel. Est-il possible de prévenir d’éventuelles dérives ?

Notre bonne image a besoin en permanence d’être suivie, entretenue, confortée et, anticipant sur l’avenir, elle doit impliquer notre jeunesse.

Il faut d’abord conforter cette image. Ceci passe d’abord par de bons communicants, bien introduits dans les médias, sans oublier les réseaux sociaux désormais incontournables. Dans cet ordre d’idées, peut-être ne faisons-nous pas assez savoir que les militaires excellent dans des domaines qui ne leur sont pas spécifiques. Si l’on cherche sur Internet, on a beaucoup de mal à découvrir que Martin FOURCADE, quintuple champion olympique, est aussi sous-lieutenant. Nous aurons toujours besoin d’un TABARLY… Il n’y a pas de honte non plus à mettre en avant que l’homme qui a pris la bonne décision, au pied de la tour Nord de Notre-Dame qui menaçait de s’écrouler, en engageant ses hommes dans le brasier, était un général au cœur de la bataille.

Une autre manière de donner une bonne image du militaire est de s’impliquer dans la vie du pays. Ainsi, par exemple, la réserve citoyenne a été une bonne initiative qui mérite d’être largement exploitée. Les bénéficiaires doivent être invités, sans forfanterie, à faire connaître leur statut militaire et, pourquoi pas à venir occasionnellement au travail en tenue. L’image du militaire, homme intègre, fidèle à un idéal, doué pour l’organisation, homme d’action et de décision doit être cultivée. La nomination du général GEORGELIN pour coordonner le chantier de restauration de Notre-Dame de PARIS va tout à fait dans ce sens. Une deuxième carrière ou un engagement dans la vie publique sont un bon relais d’opinion qu’il faut cultiver. Les seules limites sont l’affichage de positions politiques militantes qui, quoi que l’on fasse, engagent l’institution.

Maire d’une petite commune, conseiller municipal d’une ville plus importante, sont des postes appréciés qui sont un témoignage d’esprit de service. Le devoir de réserve qui protège l’institution ne doit pas décourager ceux qui, tels Pierre de VILLIERS, savent écrire des livres largement appréciés, bien au-delà du cercle restreint de nos institutions. Nous avons vraiment un effort à faire dans ce domaine. Cette façon d’être présent dans la société est un atout important à cultiver et à développer.

Enfin, et surtout, il convient de se préoccuper de notre jeunesse car rien de durable ne peut être construit sans l’impliquer. Cette cible prioritaire n’est sans doute pas la plus aisée. Nous l’avons vu précédemment, elle est « hyperconnectée » et ne pourra être atteinte sans les réseaux sociaux. Il faut bien prendre conscience en même temps que ce travail ne peut pas se faire sans impliquer les jeunes eux-mêmes. Au risque sinon de ne pas comprendre leur langage et leurs codes. Comment faire ? Il faut déjà impliquer tous les jeunes que l’on sait toucher par le biais de certaines institutions : l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN), sa branche IHEDN-Jeunes, la Commission Armées-Jeunesse notamment.

Mais nous aurons surtout, désormais à notre disposition, un formidable moyen de sensibiliser l’ensemble des jeunes, le Service national universel (SNU). Ce service, qui a vocation à concerner toute une classe d’âge doit impérativement comprendre dans son programme des séquences d’information et de sensibilisation à l’action de nos armées, notamment à travers des témoignages. Il y a là tout un programme à mettre sur pied avec les jeunes eux-mêmes.

Ainsi, si beaucoup de choses existent déjà, il ne faut négliger aucun outil, occuper toute notre place dans la Nation et se projeter résolument dans l’avenir.

Soyons conscient que le monde dans lequel nous vivons est à la fois instable, évolutif et connecté. L’image des armées dans la Nation, aujourd’hui excellente, nécessite vigilance, compétence et anticipation, notamment en investissant dans la jeunesse. Nous devons être des veilleurs, attentifs à toute évolution, en lien direct avec des décideurs, capables de maîtriser l’opinion, dans un monde largement ouvert où il faut désormais élargir notre réflexion au-delà du strict cadre de notre pays.

Texte issu du dossier n°25 du G2S « Le militaire et la société » (mars 2020)

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[1] TV Lobotomie – La vérité scientifique sur les effets de la télévision. Ed. Max MILO, PARIS 2011.

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