14 mars 1945 : la bombe anti-bunker « Disney » sur IJmuiden.

Le 14 mars 1945, neuf bombardiers B-17 Flying Fortress du 92nd Bomb Group de la 8th Air Force américaine décollent de leur base de Podington, dans le centre de l’Angleterre. Leur objectif : le port néerlandais d’IJmuiden, sur la côte de la mer du Nord, où la Kriegsmarine abrite ses vedettes lance-torpilles et ses sous-marins de poche derrière d’épaisses parois de béton armé. Sous les ailes de chaque appareil deux engins d’un type nouveau : la bombe « Disney », officiellement désignée « 4500 lb CP/RA » – Concrete Piercing / Rocket Assisted. Trop longues, les bombes ne pouvaient pas être emportées dans la soute. C’est la première munition à propulsion assistée par fusée de l’histoire à être employée au combat contre des structures fortifiées.

Le port d’IJmuiden, situé à l’entrée du canal de la mer du Nord reliant Amsterdam à l’océan, occupe une position stratégique de premier ordre dans le dispositif naval allemand en Europe occidentale. Depuis l’occupation des Pays-Bas en mai 1940, la Kriegsmarine y a établi des abris fortifiés destinés à protéger ses Schnellboote – les vedettes rapides lance-torpilles que les Alliés désignent sous le nom de « E-boats » – ainsi que ses sous-marins de poche de type Biber.

Photo du Schnellboote S-204 qui s’est rendu à Felixstowe le 13 mai 1945. Crédit : DR.

Deux bunkers distincts y ont été construits. Le plus ancien, désigné Schnellbootbunker AY (SBB1), dispose d’un toit en béton armé de trois mètres d’épaisseur. Le second, le Schnellbootbunker BY (SBB2), plus récent, possède une protection encore supérieure : trois à 3,70 mètres de béton, surmontés d’une couche supplémentaire de 60 centimètres à 1,20 mètre séparée par un vide d’air, selon le principe dit du « Fangrost » destiné à faire détoner prématurément les bombes conventionnelles avant qu’elles n’atteignent la dalle principale.

Ces abris permettent aux vedettes allemandes de se mettre à couvert pendant la journée, à l’abri des attaques aériennes, pour appareiller de nuit et harceler les lignes d’approvisionnement alliées en Manche et en mer du Nord. Depuis août 1944, les deux bunkers ont déjà fait l’objet de quatre raids aériens conduits notamment par le 617 Squadron de la RAF, l’unité célèbre pour ses Dambusters, qui a largué 53 bombes Tallboy de cinq tonnes sur ces cibles sans parvenir à détruire les installations intérieures.

Genèse d’une arme inédite : du film d’animation au champ de bataille

L’origine de la bombe Disney tient à une anecdote singulière dans l’histoire de l’armement. En 1943, les studios Walt Disney produisent Victory Through Air Power, un film d’animation documentaire de propagande fondé sur le livre d’Alexander de Seversky, théoricien de la puissance aérienne. L’une des séquences du film montre une bombe fictive à propulsion par fusée perçant le toit d’un abri à sous-marins allemand. Selon le récit transmis par la Royal Navy, un groupe d’officiers britanniques assiste à la projection du film et y voit le germe d’une solution à un problème opérationnel majeur : comment détruire les abris en béton armé de la Kriegsmarine, que les munitions conventionnelles ne parviennent pas à percer.

Edward Terrel (1902-1979).

Le capitaine de vaisseau Edward Terrell, officier de la Royal Naval Volunteer Reserve affecté au Directorate of Miscellaneous Weapons Development, prend en charge le projet. Terrell est un personnage atypique : avocat de formation, c’est aussi un inventeur prolixe qui a déposé plusieurs brevets, y compris pour un éplucheur à légumes et un flacon d’encre pour stylo-plume. Il conçoit une bombe d’un type entièrement nouveau de cinq mètres de long, pesant 2 040 kilogrammes, doté d’un nez en acier durci et d’un faisceau de 19 moteurs-fusées à propergol solide logés dans la section arrière.

Le principe de fonctionnement repose sur une idée simple mais novatrice. Le bombardier largue la bombe à une altitude d’environ 6 000 mètres. Pendant 30 secondes, elle est en chute libre. Puis, vers 1 500 mètres d’altitude, les fusées s’allument pendant trois secondes, ajoutant environ 90 mètres par seconde à sa vitesse. L’engin frappe sa cible à près de 1 590 km/h, soit environ Mach 1,29, une vitesse sensiblement supérieure aux 1 210 km/h atteints par la Tallboy en chute libre. Cette énergie cinétique accrue confère à la bombe Disney la capacité théorique de traverser près de cinq mètres de béton armé avant de détoner.

Le développement se heurte toutefois à de fortes résistances bureaucratiques. Le ministère de l’Air britannique s’oppose au projet sur des bases techniques. Il faut l’intervention du Premier Lord de l’Amirauté, puis celle de Churchill lui-même, via le Comité anti-sous-marin, pour que le programme obtienne la priorité « P plus » au printemps 1944. La Royal Navy, fait inhabituel, développe une bombe aérienne alors qu’elle ne dispose d’aucun aéronef capable de l’emporter. C’est finalement le Boeing B-17 américain qui sera retenu comme vecteur, la bombe étant trop longue pour loger dans une soute et devant être fixée sous les ailes, à raison de deux par appareil.

10 février 1945 : le baptême du feu

Avant de frapper le bunker SBB1 le 14 mars, la bombe Disney connaît son premier emploi opérationnel un mois plus tôt, le 10 février 1945. Ce jour-là, neuf B-17 du 92nd Bomb Group lancent 18 bombes Disney contre le bunker SBB2 d’IJmuiden. Des essais préalables ont été conduits sur le bunker de Watten, dans le Pas-de-Calais, une imposante structure allemande capturée par les Alliés en septembre 1944. Quatre bombes, transportées par deux B-17, y ont été larguées ; deux ont touché la cible. Les observateurs de la Royal Navy présents au sol ont jugé les résultats satisfaisants.

Le raid du 10 février confirme que la bombe peut effectivement percer le béton des abris. Le renseignement naval britannique établit que la dalle de couverture a été traversée. Toutefois, les abris se révèlent vides au moment de l’attaque : les vedettes ont appareillé. La pénétration est démontrée, mais l’effet militaire est nul. Le 92nd Bomb Group devra revenir.

14 mars 1945 : l’attaque du bunker SBB1

C’est donc un mois et quatre jours plus tard, le 14 mars 1945, que le 92nd Bomb Group monte une seconde opération contre IJmuiden. Cette fois, l’objectif est le bunker SBB1, la structure la plus ancienne, dont le toit ne fait « que » trois mètres de béton, sans la protection supplémentaire du Fangrost dont bénéficie le SBB2. Neuf B-17 participent au raid, emportant chacun deux bombes Disney fixées sous les ailes.

Le profil d’attaque est désormais rodé. Les appareils se présentent à haute altitude au-dessus de la zone côtière néerlandaise. Les viseurs de l’époque ne disposent pas encore de guidage de précision, et la trajectoire d’une bombe à propulsion assistée diffère considérablement de celle d’une bombe en chute libre. Des tables de tir spécifiques ont dû être calculées pour compenser l’accélération induite par les fusées. La précision reste le point faible du système : si la bombe fonctionne remarquablement lorsqu’elle touche sa cible, la probabilité d’un impact direct sur un bunker de dimensions relativement modestes demeure faible.

Les images filmées par les caméras embarquées de l’US Army montrent les traînées de fumée caractéristiques laissées par les fusées d’accélération au moment où elles s’allument, à quelques secondes de l’impact. Ces images, diffusées par les actualités cinématographiques américaines, constituent l’un des rares témoignages visuels de l’emploi opérationnel de cette munition.

Les résultats précis du raid du 14 mars sur le SBB1 sont moins documentés dans les archives que ceux du 10 février. Ce que les sources disponibles établissent, c’est que la bombe Disney a démontré sa capacité à percer les toitures de béton des abris côtiers, mais que sa précision insuffisante en limitait considérablement l’efficacité tactique. Le problème fondamental restait le même que pour la première attaque : toucher une cible ponctuelle avec une munition non guidée, larguée à 6 000 m d’altitude.

Les derniers emplois de la bombe Disney

La bombe Disney est encore employée à deux reprises avant la fin du conflit. Le 30 mars 1945, 36 bombardiers de la 8th Air Force, dont 12 du 92nd Bomb Group, attaquent les abris à sous-marins Valentin, près de Brême, une structure massive de 4,5 mètres d’épaisseur de béton destinée à l’assemblage des U-Boote de type XXI. Plus de soixante bombes Disney sont lancées, mais une seule touche la cible, avec un effet limité. Le toit du bunker Valentin avait déjà été percé trois jours plus tôt par deux bombes Grand Slam de dix tonnes larguées par la RAF.

Le 4 avril 1945, 24 B-17 attaquent des cibles fortifiées dans le port de Hambourg. La couverture nuageuse impose le recours au radar pour le guidage, ce qui accroît encore l’imprécision du tir. Une mission prévue en mai est annulée en raison de la fin des hostilités. Au total, 158 bombes Disney ont été larguées en quatre missions de combat, sans qu’aucun appareil ni aucun membre d’équipage n’ait été perdu.

Après la guerre, la RAF et l’USAAF poursuivent les essais dans le cadre du Projet Ruby, un programme anglo-américain conduit en 1946 sur l’île d’Heligoland et sur les vestiges du bunker Valentin. Plusieurs types de munitions y sont comparés : Tallboy, Grand Slam, l’Amazon américaine de 10 tonnes et la Disney. La conclusion des essais est qu’aucune des bombes testées n’est pleinement satisfaisante, mais que le principe de l’assistance par fusée de la Disney constitue une voie à explorer pour les développements futurs. En janvier 2009, le corps d’une bombe Disney inerte, contenant encore sa charge de 230 kilogrammes d’explosif, est extrait du toit du bunker de Watten, devenu musée, où il était resté fiché depuis les essais de 1945.

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