L’Airborne Museum consacre, du 14 mai 2026 au 30 novembre 2027, une vaste exposition temporaire au rôle méconnu des comics américains dans l’effort de guerre allié. Intitulée Les Comics entrent en guerre, elle explore le glissement progressif de la bande dessinée vers la propagande, le soutien moral aux GIs et la fabrique d’une mythologie héroïque dont les ramifications atteignent jusqu’au clocher de Sainte-Mère-Église.
Un angle inédit pour un musée de référence
Depuis sa création en 1964, l’Airborne Museum interroge la mémoire du Débarquement aérien sous toutes ses formes. Plus grand musée européen consacré aux parachutistes américains des 82e et 101e divisions aéroportées engagés en Normandie, l’établissement de Sainte-Mère-Église a accueilli 288 000 visiteurs en 2024 (année du 80e anniversaire du 6 juin 1944) et 260 000 en 2025, confirmant une fréquentation en hausse continue depuis la sortie de la crise sanitaire. La même année, le National Geographic le classait parmi les dix meilleurs musées consacrés à la Seconde Guerre mondiale dans le monde.
C’est dans ce cadre que s’inscrit la nouvelle exposition temporaire, dont la durée exceptionnelle de 18 mois traduit l’ambition. Les Comics entrent en guerre propose, selon la formule de sa directrice Magali Mallet, « une compréhension du contexte de la Seconde Guerre mondiale telle qu’elle a été vécue aux États-Unis, tout en invitant chacun à réfléchir au rôle des médias dans les sociétés en temps de crise ». L’angle est neuf : ni galerie d’armes, ni reconstitution tactique, mais une enquête culturelle sur la manière dont une jeune industrie graphique américaine est devenue, en quelques années, un instrument de mobilisation des esprits.
À la fin des années 1930, alors que le monde s’enfonce dans le fascisme, une génération de jeunes auteurs américains investit une industrie naissante : celle des comic books. Avant même que les États-Unis n’entrent en guerre, leurs personnages prennent position contre les régimes totalitaires. Superman, créé en 1938 par Jerry Siegel et Joe Shuster, ouvre la voie. Suivront Batman, Wonder Woman et surtout Captain America, dont la couverture du premier numéro, en mars 1941, montre le héros frappant Adolf Hitler ; neuf mois avant Pearl Harbor.
Après l’attaque japonaise du 7 décembre 1941, les comics sont pleinement intégrés à l’effort national. Diffusés à des millions d’exemplaires, glissés dans les paquetages, distribués sur les bases, acheminés avec le courrier des troupes, ils accompagnent les GIs sur les fronts européen et pacifique. Dans une armée jeune et souvent peu diplômée, la bande dessinée s’impose également comme un outil de communication redoutablement efficace, jusque dans les supports pédagogiques destinés à expliquer les procédures militaires les plus techniques.
Miroirs de leur époque, ces fascicules reflètent les valeurs de courage, d’unité et d’engagement, mais aussi les peurs, les raccourcis et les préjugés ; notamment dans la caricature de l’ennemi, qui n’épargne ni la figure du nazi, ni celle du soldat japonais.
Un parcours en trois actes
La scénographie, conçue par les équipes du musée, articule la visite autour de trois espaces.
Salle 1 — L’âge d’or du strip de presse. Le visiteur pénètre d’abord dans un atelier de dessinateur reconstitué, fidèle à l’univers créatif des studios new-yorkais des années 1930. Cet espace retrace la généalogie d’un médium populaire né dans le sillage de la Grande Dépression – quelques cents l’exemplaire, un puissant espace d’évasion pour une société fragilisée – et l’émergence de la figure du super-héros. Une scène centrale rappelle que les comics n’ont pas attendu Pearl Harbor pour s’engager.
Salle 2 — Les comics partent en guerre. Reconstituant un baraquement de GIs, la deuxième salle plonge le visiteur dans le quotidien des soldats américains. On y découvre comment les comic books ont accompagné les troupes sur tous les fronts, à la fois comme instruments de propagande, supports de formation et compagnons de leur quotidien. L’évolution du genre après 1945 – déclin temporaire des super-héros, puis recomposition dans le contexte de la guerre froide – y est également abordée, rappelant que la bande dessinée a toujours été un révélateur des imaginaires politiques, sociaux et culturels de l’Amérique du XXe siècle.
Salle 3 — Dans les coulisses de la BD John Steele, le parachutiste du clocher. Le parcours s’achève sur la création d’un album événement, co-édité par l’Airborne Museum et les Éditions Nationale 13, consacré au célèbre parachutiste resté suspendu au clocher de Sainte-Mère-Église dans la nuit du 5 au 6 juin 1944. Scénario, recherches graphiques, crayonné, encrage, mise en couleur, lettrage : toutes les étapes de la fabrication sont dévoilées.
C’est dans cette dernière salle que l’exposition trouve son fil conducteur le plus singulier. John Steele, du 505e Parachute Infantry Regiment de la 82e Airborne, était originaire de Metropolis, Illinois – la même Metropolis fictive où Superman, dans l’univers DC Comics, défend la justice depuis 1938. De ce hasard onomastique, les concepteurs ont fait un dispositif narratif : « une ville, deux héros, l’un imaginaire, l’autre entré dans l’Histoire ».
Le rapprochement n’est pas qu’anecdotique. Il interroge la fabrique même des figures héroïques, le passage du fait d’armes à la légende, et la manière dont le cinéma – singulièrement Le Jour le plus long (1962) – a contribué à mythifier l’épisode du clocher. En l’absence de biographie officielle du parachutiste, l’album s’est construit à partir d’un véritable chantier documentaire : archives militaires, témoignages, documents familiaux, mémoire orale. Le scénariste, le conservateur du musée et l’éditeur revendiquent l’ambition de dépasser les simplifications de la légende pour retrouver, derrière l’image du soldat suspendu, la vérité d’un homme pris dans le chaos de la guerre.
Maison d’édition indépendante fondée en 2008 à Saint-Lô, les Éditions Nationale 13 se spécialisent dans la publication de beaux livres consacrés à la Normandie et au Cotentin. Profondément ancrées dans la mémoire du Débarquement, elles ont notamment publié le livre officiel de l’Airborne Museum. L’album consacré à John Steele constitue leur première bande dessinée. La maison a également été pleinement associée à la conception et à la réalisation de l’exposition.

En pratique
Les Comics entrent en guerre est présentée à l’Airborne Museum, 14 rue Eisenhower, 50480 Sainte-Mère-Église, du 14 mai 2026 au 30 novembre 2027. L’accès est inclus dans le billet d’entrée du musée (adulte 11,50 € ; enfant de 6 à 16 ans 7,50 € ; famille de deux adultes et deux enfants 33 € ; gratuit pour les moins de 6 ans). Le musée est ouvert tous les jours, de 9 h à 19 h en été, fermé en décembre et janvier hors vacances de Noël. Durée moyenne de visite : 2 heures.






