Après le désengagement en 2014, le CPCO tient à jour, en lien avec le poste diplomatique de Kaboul, un plan d’évacuation de ressortissants (RESEVAC). Trois paramètres sont pris en compte dès 2014-2015 : l’état de la situation sécuritaire, la liberté de manœuvre terrestre dans Kaboul, et la coopération possible avec les alliés disposant de moyens sur place.
Deux décisions américaines conduisent à réviser ce plan : les annonces du président Trump en 2020, puis la décision du président Biden du 14 avril 2021 fixant le départ des forces américaines avant la date anniversaire du 11 septembre. L’accord signé à Doha entre les États-Unis et les talibans le 29 février 2020 avait fixé le cadre du désengagement.
Dès la fin avril 2021, le CPCO recommande, en lien avec le ministère de l’Europe et des affaires étrangères et son Centre de crise et de soutien (CDCS), l’évacuation des ressortissants français, des ayants droit locaux et de leurs familles. Le CPCO justifie cette recommandation par la difficulté prévisible de conduire une opération d’urgence loin des bases françaises. Plusieurs vols sont organisés par le Quai d’Orsay. Un ultime vol, d’abord envisagé en juin, est finalement affrété par le ministère des affaires étrangères et effectué le 17 juillet 2021 ; à cette occasion, l’effectif de l’ambassade est ramené à quarante personnes.
Dès juin 2021, les caractéristiques de l’opération envisagée sont arrêtées : une boucle primaire entre Kaboul et la base aérienne 104 d’Al Dhafra, aux Émirats arabes unis, avec un plan alternatif via un autre pays de la région. Plusieurs contraintes sont identifiées : les délais d’autorisation de survol (5 jours de préavis pour le Pakistan, trois pour les Émirats), la rareté des créneaux d’atterrissage à Kaboul compte tenu du nombre de nations concernées, les protocoles sanitaires liés au covid, et surtout l’incertitude sur le nombre exact de personnes à évacuer. Il est acquis que la protection de l’aéroport reste à la charge des Américains.
Le général Susnjara a par ailleurs indiqué que le sujet de l’évacuation était traité par les Américains en mode « no foreign », c’est-à-dire sans partage avec les alliés, ce qui a suscité une frustration générale. Chaque pays a donc défini ses propres critères de déclenchement. Pour la France, ces critères étaient la chute d’une des principales bases stratégiques autour de Kaboul ou la prise de contrôle par les talibans des axes de ravitaillement de la capitale.
Enfin, avant le 15 août 2021, la France avait déjà accueilli sur son territoire un nombre significatif d’Afghans. Florence Parly a avancé le chiffre de 1 400 personnes (environ 800 anciens personnels civils de recrutement local — PCRL — et leurs familles, et un peu plus de 600 personnes ayant soutenu les représentations diplomatiques et les services français locaux) ; la présidente de la commission de la défense, Françoise Dumas, a pour sa part évoqué 1 500 personnes lors de la même séance.
Le déclenchement (12-17 août 2021)
Début août 2021, 9 capitales provinciales sur 34 tombent, majoritairement dans le nord. Le 12 août, la situation est jugée préoccupante par les Américains, qui envisagent alors une chute de Kaboul dans un délai de 30 à 60 jours.
- 12 août au soir : le CPCO met en place une cellule de veille, recense les moyens disponibles et donne des directives aux forces françaises aux Émirats arabes unis (FFEAU).
- 13 août : mise en alerte des moyens en métropole et aux FFEAU ; discussions avec le partenaire émirien sur les conditions d’accueil sur la base aérienne 104 ; la majorité du personnel de l’ambassade de France rejoint l’aéroport international de Kaboul.
- 15 août : le président afghan Ashraf Ghani quitte le pays ; les talibans entrent dans Kaboul en quelques heures. Florence Parly a décrit devant les députés un enchaînement resserré : annonce du départ du président en début d’après-midi, prise de contrôle de la capitale 2 heures plus tard. Le président de la République ordonne le déclenchement d’Apagan. Un premier détachement de forces spéciales est déployé aux Émirats.
- 16 août : arrivée d’un A400M transportant des personnels des ministères des affaires étrangères et de l’intérieur ainsi que des renforts. Mise en place du dispositif à l’aéroport de Kaboul. Le premier vol d’évacuation depuis Kaboul décolle le soir même, soit moins de 36 heures après la décision présidentielle.
- 17 août : premier vol retour vers Paris. Le dispositif complet est jugé opérationnel en moins de 48 heures.
L’architecture de l’opération
Un double pont aérien
Apagan repose sur deux boucles :
- une boucle primaire entre l’aéroport international de Kaboul (KAIA) et la base aérienne 104 d’Al Dhafra, aux Émirats arabes unis, assurée par des A400M et des C-130 ;
- une boucle secondaire entre Al Dhafra et Paris-Roissy, assurée principalement par des Airbus A330 MRTT.
Les vols Kaboul-Al Dhafra durent 03 h 30 en A400M, 04 h 30 en C-130 ; le trajet vers Roissy dure environ 7 heures. Les rotations vers Kaboul sont conduites principalement de nuit, pour limiter les risques liés aux mouvements de foule.
Le CPCO a décrit 3 piliers : la capacité de commandement de théâtre des FFEAU, en lien avec Paris ; le volet logistique et de transit sur la base aérienne 104 ; et la capacité de projection et d’accueil à l’aéroport de Kaboul, qui compte jusqu’à 87 militaires français au plus fort de l’opération.
Contrairement à l’usage, l’opération a été conduite selon une logique de flux et non de stock : le choix a été fait de limiter la présence des évacués sur la base d’Al Dhafra. Cela imposait de synchroniser étroitement les 2 à 3 vols quotidiens Kaboul-Al Dhafra avec le vol quotidien Al Dhafra-Paris.
Les points de regroupement situés à l’extérieur de l’aéroport ont été gérés et négociés par le ministère des affaires étrangères, y compris avec les talibans. Les personnes à évacuer étaient récupérées par les forces françaises à l’une des trois portes de l’aéroport, la sécurité du périmètre et le filtrage étant assurés par les forces américaines et britanniques. Elles étaient ensuite conduites au centre de regroupement et d’évacuation installé dans l’enceinte aéroportuaire.
La préparation à l’embarquement comportait un volet consulaire (vérification d’identité, enregistrement) et un volet sécuritaire, le risque d’infiltration ayant été pris en compte dès la projection du premier détachement : un chien détecteur d’explosifs et un portique de détection à rayons X ont été déployés. À l’arrivée à Al Dhafra, un criblage était effectué. À Roissy, l’accueil relevait des services du ministère de l’intérieur.
Sur le plan interministériel, le CPCO a travaillé avec le CDCS du Quai d’Orsay et le centre interministériel de crise. Pendant la période où des Français étaient encore à l’ambassade, un officier de l’état-major des armées a été inséré au sein du RAID, et réciproquement un officier du RAID au CPCO.
Le bilan chiffré
Les évacuations françaises
Devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale, Florence Parly a indiqué que 2 834 personnes avaient été évacuées vers Paris entre le 15 et le 29 août 2021, dont 142 Français, une vingtaine de ressortissants européens et plus de 2 600 Afghans. Elle a précisé que 47 % des Afghans évacués étaient des femmes.
L’opération a mobilisé 42 vols : 26 rotations tactiques entre Kaboul et les Émirats arabes unis, 16 vols stratégiques entre les Émirats et la France. Le 18 août, un A400M — dont la capacité nominale en configuration passagers est d’une centaine de personnes — a décollé avec 217 passagers à bord. Selon le CPCO, aucun avion français n’est parti vide ou partiellement rempli, l’optimisation ayant été facilitée par le fait que les évacués n’emportaient presque aucun bagage.
L’opération s’est achevée le 27 août au soir. Un dernier vol, le 29 août, a rapatrié les diplomates et militaires restés sur place.
Le coût
Interrogée sur le coût, Florence Parly a indiqué ne pas disposer d’une vision consolidée interministérielle, l’accueil en France relevant du ministère de l’intérieur. Pour le seul ministère des armées, le coût s’est établi à 24 millions d’euros, dont 23 millions au titre du transport aérien, le solde correspondant aux frais de personnel et aux moyens de fonctionnement déployés à Abou Dhabi.
Environ un millier d’Afghans ont travaillé pour les forces françaises entre 2001 et 2014. Selon la ministre, 495 d’entre eux avaient demandé à rejoindre la France, et près de la moitié avaient été accueillis avant Apagan ; 3 campagnes de délivrance de visas conduites entre 2013 et 2018 avaient permis l’accueil de près de 800 personnes, PCRL et familles confondus. Dans le cadre de l’opération Apagan elle-même, 31 anciens PCRL et une centaine de membres de leur famille ont quitté Kaboul.
Le contexte multinational
Le général Susnjara a fourni des données sur l’ensemble du pont aérien international : 798 rotations d’aéronefs sur la plateforme de Kaboul, soit un mouvement toutes les trente minutes, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pendant quinze jours, pour environ 130 000 personnes évacuées. La répartition qu’il a communiquée est la suivante : 387 rotations américaines, 100 britanniques, 87 italiennes, 38 allemandes, les autres pays effectuant en moyenne une vingtaine de rotations chacun. Les vecteurs employés étaient principalement des A400M, des C-17 et des C-130.
La France a projeté puis désengagé des forces irlandaises, contribué à l’exfiltration de membres de la délégation de l’Union européenne, évacué des citoyens européens ainsi que des Afghans pour le compte du Portugal. À l’inverse, quelques Français (entre 4 et 9 selon le CPCO, des civils en mission pour l’OTAN) ont été évacués par les Espagnols. Après la fin d’Apagan, la France a répondu à une sollicitation de l’OTAN en réalisant deux vols entre la base d’Al Udeid et Ramstein, permettant l’évacuation de près de 250 personnes.
Près de 3 000 personnes ont été évacuées dont environ 2 600 Afghans ont été évacuées en une quinzaine de vols.
L’environnement sécuritaire
L’opération s’est déroulée dans un environnement qualifié de semi-permissif. Un accord, au moins tacite, existait entre les talibans et les Américains. Selon le CPCO, les talibans ne souhaitaient pas de conflit ouvert ni de blocage total, et se sont affichés dans le contrôle du périmètre extérieur de l’aéroport, à la fois pour maîtriser les événements, empêcher les sorties occidentales en ville et préserver leur image.
Plusieurs facteurs ont interdit toute opération d’extraction hors de l’enceinte aéroportuaire : la dissémination de plusieurs milliers de talibans dans la ville et leur contrôle des axes, la disparition des forces de sécurité afghanes, l’annonce faite aux Américains que tout survol d’hélicoptère serait considéré comme hostile (les Américains ont cessé leurs survols dès le 17 août), l’absence d’hélicoptères côté français et le dimensionnement limité du détachement de forces spéciales.
Les conditions de vol étaient elles-mêmes contraignantes : aéroport situé à 1 800 m d’altitude, entouré de reliefs, sans contrôle aérien fonctionnel. Le choix de l’A400M et du C-130 tenait à leurs performances, à leur aptitude au vol de nuit et à leur autoprotection.
Le 23 août, un A400M français a largué des leurres antimissiles au décollage. Le CPCO a expliqué que les nombreux incendies non maîtrisés, dispersés dans Kaboul, avaient pu être interprétés par le système d’alerte comme des départs de missiles ; l’incident n’a pas eu de suite.
La menace principale identifiée par l’ensemble des nations était celle de la branche khorassanaise de l’État islamique, hostile à la fois aux Occidentaux et aux talibans. Elle s’est matérialisée le 26 août par un attentat-suicide aux abords de l’aéroport, qui a fait au moins 170 morts selon les bilans publiés, dont treize militaires américains, et environ deux cents blessés. Florence Parly a rendu hommage aux victimes lors de son audition du 14 septembre.
Les enseignements présentés devant le Parlement
Sur le plan capacitaire
Le couple A400M / A330 MRTT a été présenté comme l’un des facteurs décisifs de la réussite : autoprotection permettant aux A400M d’opérer depuis Kaboul, capacité d’emport et d’élongation permettant d’assurer la totalité de la chaîne de rapatriement. Florence Parly a rattaché ce constat aux livraisons prévues par la loi de programmation militaire 2019-2025 et au plan de soutien à l’aéronautique. Le général Susnjara a nuancé ce satisfecit : la flotte d’A400M reste en montée en puissance et constituait un facteur limitant si l’opération avait dû se prolonger, avec la nécessité d’organiser des relèves. Il a également relevé que la brièveté de l’opération et l’absence de relève simultanée sur d’autres théâtres, notamment Barkhane, avaient limité l’impact sur le reste du dispositif.
L’échelon national d’urgence et le dispositif d’alerte ont permis une génération de forces rapide malgré un préavis très court.
Sur les forces prépositionnées
La base aérienne 104 d’Al Dhafra et l’ensemble des forces françaises aux Émirats arabes unis ont été décrits comme un atout déterminant. Les avis budgétaires ont souligné que le dispositif prépositionné, longtemps considéré comme un gisement d’économies, avait démontré sa valeur stratégique. Le CPCO a toutefois noté que les forces prépositionnées ne sont plus autonomes et dépendent de renforts venus de métropole, et qu’il conviendrait de mieux identifier ces renforts, notamment en état-major.
Sur la coordination avec les alliés
C’est le principal point critique relevé. Le général Susnjara a décrit une absence de coopération stratégique en phase de planification, préjudiciable à l’optimisation des moyens au niveau tactique, et une coordination européenne en amont inexistante. En revanche, la solidarité en conduite a été jugée entière, et la coordination tactique efficace une fois le dispositif anglo-américain stabilisé à l’aéroport. Le réseau d’officiers français insérés au Pentagone, à l’USCENTCOM et au centre de commandement des opérations aériennes d’Al Udeid a permis d’intégrer les moyens français dans la manœuvre de la coalition.
Ni l’état-major de l’Union européenne ni le Commandement européen du transport aérien n’ont pu être mobilisés : la rapidité des événements était incompatible avec les processus européens, et chaque pays s’appuyait sur des points d’appui différents (Ouzbékistan, Pakistan, Qatar, Émirats arabes unis) selon des logiques divergentes, de flux ou de stock.
Le CPCO a par ailleurs rappelé une donnée structurelle : une opération d’évacuation de ressortissants découle d’une décision politique nationale, prise selon des cultures et des calendriers différents — les pays anglo-saxons demandant plus tôt à leurs ressortissants de partir, la France retardant davantage une décision perçue comme un signal fort. Cela rend difficile la préparation d’une opération commune, sans interdire une meilleure coordination, des doctrines interalliées existant par ailleurs.
Sur la plan politique, Florence Parly a tiré de la crise afghane trois conclusions devant les députés :
- la nécessité de renforcer l’autonomie stratégique européenne, dont elle a estimé qu’elle recueillait désormais une adhésion plus large chez ses homologues ;
- le risque de reconstitution d’un sanctuaire terroriste en Afghanistan, au bénéfice d’Al-Qaïda ou de l’État islamique ;
- et le refus d’assimiler la situation afghane à celle du Sahel, au motif que l’intervention au Mali répondait à une demande des autorités locales et s’inscrivait dans un cadre international.
Après le 27 août : la poursuite des évacuations
La fin de l’opération militaire n’a pas mis un terme aux évacuations, qui ont pris une forme diplomatique et se sont appuyées sur des pays tiers.
- Mi-septembre 2021 : un premier vol transitant par Doha permet le retour d’une cinquantaine de ressortissants français encore présents en Afghanistan, avec l’appui des autorités qatariennes.
- Septembre-décembre 2021 : une phase parfois désignée sous le nom d’« Apagan Doha » met en place un double pont aérien Kaboul-Doha puis Doha-Paris. Selon la Diair, neuf vols groupés transitant par le Qatar et un vol transitant par l’Ouzbékistan ont permis l’évacuation de 526 personnes, dont 88 % d’Afghans.
- Décembre 2021 : Jean-Yves Le Drian fait état devant le Sénat de 405 Afghans menacés sortis du pays depuis la fin septembre et de 99 Français rapatriés, tout en soulignant la lourdeur des procédures.
- Par la suite, les départs se sont organisés depuis les pays limitrophes, principalement le Pakistan et l’Iran, les postes diplomatiques compétents pour les demandes de visas afghanes ayant été redistribués après la fermeture de l’ambassade de Kaboul.
Sources parlementaires
- Compte rendu 76 : commission de la défense nationale et des forces armées, audition de Mme Florence Parly, ministre des armées, sur le bilan de l’opération Apagan, 14 septembre 2021.
- Compte rendu 72 : commission des affaires étrangères, même audition du 15 septembre 2021.
- Compte rendu 77 : commission de la défense, audition conjointe avec la commission des affaires étrangères de M. David Martinon, ambassadeur de France en Afghanistan, 15 septembre 2021
- Compte rendu 81 : commission de la défense nationale et des forces armées, audition du général de division Philippe Susnjara, chef du CPCO, sur l’opération Apagan, 29 septembre 2021.
- Compte rendu n° 4 (session 2021-2022) : commission de la défense, débats budgétaires évoquant Apagan et les capacités de transport.
- Avis n° 4601, tome VI (projet de loi de finances pour 2022, commission de la défense) : bilan capacitaire de l’opération, forces prépositionnées.
- Avis n° 4601, tome VII : chiffres d’évacuation, couple A400M / A330 MRTT.
L’Afghanistan est le pays où fut organisée la première évacuation aérienne de l’histoire du 23 décembre 1928 au 25 février 1929.









