L’été 1917 est bien sombre. L’offensive Nivelle s’est brisée au Chemin des Dames au printemps, laissant derrière elle des pertes effroyables et un profond sentiment de gâchis. Des mutineries ont secoué l’armée, des grèves ont paralysé des usines d’armement, tandis que la révolution russe faisait vaciller le front oriental. À la lassitude du pays s’ajoute une série d’affaires de trahison : celle du journal pacifiste Le Bonnet Rouge, soupçonné de financements allemands, ou celle du financier Bolo Pacha qui nourrissent le soupçon d’une contamination défaitiste jusqu’au cœur de l’État. Le moral chancelle à l’avant comme à l’arrière.
Clemenceau a alors 75 ans. Sénateur du Var, président de la commission de l’Armée du Sénat et directeur du journal L’Homme enchaîné, il pourfend le défaitisme depuis les premières semaines du conflit. Écarté du pouvoir, resté dans l’opposition, il use de la tribune parlementaire comme d’une arme et se pose en dernier recours pour un pays épuisé. Son intervention du 22 juillet 1917 sera la plus retentissante de toute cette période.
La cible en est Louis Malvy, ministre de l’Intérieur presque sans interruption depuis 1914. Clemenceau lui reproche sa mollesse à l’égard des « anarchistes antipatriotes », sa tolérance — voire, selon lui, sa protection — envers des meneurs accusés de démoraliser le pays, et l’insuffisance des poursuites contre la propagande pacifiste et défaitiste. Le grief le plus lourd porte sur la non-application du carnet B.
Ce carnet B était un fichier de police, créé en 1886, recensant les individus (antimilitaristes, anarchistes, agents étrangers présumés) à surveiller ou à arrêter en cas de mobilisation. En août 1914, le gouvernement, sur décision du ministère de l’Intérieur, avait choisi de ne pas interpeller les quelque 2 500 Français qui y figuraient : un geste d’apaisement destiné à sceller l’Union sacrée et à ne pas heurter la gauche ouvrière. Là où Malvy voyait un acte d’unité nationale, Clemenceau dénonce une faiblesse coupable, à l’origine, selon lui, d’un climat de tolérance envers ceux qui sapaient l’effort de guerre.
Trois heures durant, méthodique et implacable, Clemenceau égrène ses pièces à conviction sous les applaudissements nourris des sénateurs. Le retentissement dans l’opinion est tel que le texte est aussitôt publié en brochure sous un titre éloquent : L’Antipatriotisme devant le Sénat. C’est de cette période qu’est restée l’une de ses formules les plus célèbres — « Gloire aux pays où l’on parle, honte aux pays où l’on se tait » —, revendication d’une parole libre mise au service, non de la division, mais du sursaut national.
Car le fond du propos dépasse le cas Malvy. Clemenceau y trace une ligne nette entre la libre critique, légitime en démocratie, et la complaisance envers ceux qui travaillent à la défaite. En temps de guerre, plaide-t-il, aucune liberté ne vaut contre la survie de la nation, et la première d’entre elles reste de vaincre.
L’onde de choc est immédiate. Le discours ouvre la voie aux procédures engagées devant la Haute Cour contre Malvy comme contre Joseph Caillaux, ancien président du Conseil lui aussi soupçonné de menées défaitistes. Malvy démissionne dès la fin août 1917 ; traduit devant le Sénat constitué en Haute Cour, il sera finalement acquitté de l’accusation de trahison, mais condamné pour forfaiture (manquement à ses devoirs) et banni pour cinq ans.
L’intervention précipite aussi la crise politique qui emportera bientôt le cabinet. Le 16 novembre 1917, le président Poincaré, qui n’aimait guère Clemenceau mais n’avait plus d’autre carte, l’appelle à la présidence du Conseil. « Je fais la guerre », résumera-t-il à tous ceux qui l’interrogeront sur son programme. Un an plus tard, le « Père la Victoire » recevra l’hommage unanime de la nation.
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