Le 24 février 1525, dans le parc du château de Pavie, au sud de Milan, l’armée française de François Ier est anéantie par les forces impériales de Charles Quint. La défaite est totale : le roi de France est fait prisonnier sur le champ de bataille, une première depuis la capture de Jean II le Bon à Poitiers en 1356. Au-delà du choc politique, Pavie constitue un tournant dans l’histoire de la guerre en Europe. La combinaison décisive de l’arquebuse et de la manœuvre d’infanterie y supplante définitivement la charge de cavalerie lourde comme arme de décision.
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Depuis 1494 et la première expédition de Charles VIII, la péninsule italienne est le théâtre d’un affrontement récurrent entre la France et la maison de Habsbourg pour le contrôle du duché de Milan et du royaume de Naples. François Ier, monté sur le trône en 1515, a conquis le Milanais la même année grâce à sa victoire éclatante de Marignan. Mais le rapport de forces a basculé : en 1519, Charles de Habsbourg cumule les couronnes d’Espagne, des Pays-Bas, d’Autriche et du Saint-Empire, encerclant la France d’un arc territorial continu.
En 1521, la guerre reprend. La situation se dégrade rapidement pour les Français. Les armées impériales, soutenues par le pape et les cités italiennes hostiles à la domination française, reprennent Milan en novembre 1521. François Ier décide alors de reconquérir le duché par la force. En octobre 1524, à la tête d’une armée d’environ 26 000 à 30 000 hommes, il franchit les Alpes et reprend Milan sans combat majeur. Poursuivant son avantage, il met le siège devant Pavie, tenue par une garnison impériale d’environ 6 000 hommes commandée par Antonio de Leyva, un vétéran espagnol tenace et méthodique.

Le siège de Pavie : l’enlisement français
Le siège débute le 28 octobre 1524. La ville, située sur le Tessin, est solidement fortifiée. Antonio de Leyva organise une défense obstinée malgré des moyens limités. Faute de solde, il fait fondre les cloches et l’argenterie des églises pour payer ses troupes, principalement des lansquenets allemands et des tercios espagnols. La garnison résiste avec une discipline remarquable, repoussant plusieurs tentatives d’assaut.
Côté français, le siège s’éternise. L’hiver s’installe, les conditions se dégradent. François Ier commet une première erreur stratégique en détachant une partie de ses forces. Environ 5 000 hommes sous les ordres du duc d’Albany sont envoyés vers Naples pour ouvrir un second front. Ce prélèvement affaiblit sensiblement l’armée de siège sans produire de résultat significatif au sud.

En janvier 1525, une armée impériale de secours, forte d’environ 23 000 hommes, arrive en vue de Pavie sous le commandement nominal du vice-roi de Naples, Charles de Lannoy, flanqué de Fernando de Ávalos, marquis de Pescara, et de Georg von Frundsberg, chef des lansquenets allemands. Le commandement effectif revient largement à Pescara, officier d’expérience formé aux guerres d’Italie. L’armée de secours s’installe à quelques kilomètres au nord-est de la ville. Une situation de double siège s’instaure alors : les Français assiègent Pavie tandis qu’ils sont eux-mêmes contenus par l’armée de secours.
François Ier a établi son camp dans le vaste parc clos de Mirabello, au nord de Pavie. Ce parc de chasse, entouré d’un mur de briques d’environ trois mètres de hauteur, s’étend sur plusieurs kilomètres carrés. Le roi y voit un avantage défensif naturel : le mur protège son camp contre une attaque frontale de l’armée de secours, tandis que ses batteries d’artillerie couvrent les approches.
L’armée française est organisée selon un schéma classique pour l’époque. Elle comprend la gendarmerie – la cavalerie lourde de la noblesse française, considérée comme l’arme d’élite –, un contingent important d’infanterie constitué pour l’essentiel de mercenaires suisses et de bandes noires françaises, ainsi qu’un parc d’artillerie substantiel. Le roi dispose en outre d’une compagnie de cavalerie légère italienne. Les effectifs totaux avoisinent 25 000 à 28 000 combattants au moment de la bataille.
La position française présente toutefois plusieurs faiblesses tactiques. Le dispositif est étiré sur un périmètre trop vaste pour la masse de troupes disponible. Les différents corps sont dispersés : les Suisses campent au sud, face à Pavie ; l’artillerie est en batterie à l’est du parc ; la gendarmerie et le roi se tiennent au centre. La coordination entre ces éléments repose sur des liaisons fragiles, d’autant que le terrain à l’intérieur du parc, parsemé d’arbres, de fossés et de constructions agricoles, réduit la visibilité et complique les mouvements.
Le plan impérial : l’attaque de nuit par effraction
Face à l’immobilisme de la situation, le commandement impérial doit agir vite. Les lansquenets menacent de se débander faute de solde. Le temps joue contre les Impériaux. Pescara conçoit alors un plan audacieux qui repose sur la surprise et la vitesse d’exécution.
L’idée est de percer le mur nord du parc de Mirabello pendant la nuit, d’y faire pénétrer le gros de l’armée impériale avant l’aube et de frapper les Français à l’intérieur de leur propre position défensive, transformant leur abri en piège. Des équipes de sapeurs sont chargées d’ouvrir plusieurs brèches à l’aide de pics et de béliers. L’opération exige un silence absolu et une discipline de mouvement irréprochable.
Le plan de manœuvre impérial prévoit trois échelons. Le premier, constitué de 3 000 arquebusiers espagnols d’élite sous les ordres directs de Pescara, doit s’infiltrer en tête pour sécuriser les brèches et fixer les premières troupes françaises rencontrées. Le deuxième échelon, formé par les lansquenets de Frundsberg, environ 12 000 hommes, doit exploiter la percée et se déployer dans le parc. Le troisième échelon, comprenant la cavalerie impériale et les réserves, suit pour achever la manœuvre. Simultanément, Antonio de Leyva doit effectuer une sortie depuis Pavie pour prendre les Français à revers.
Dans la nuit du 23 au 24 février 1525, les sapeurs impériaux se mettent à l’œuvre sous le couvert de l’obscurité. Trois brèches sont ouvertes dans le mur nord du parc en l’espace de quelques heures. Le bruit des travaux est couvert par le vent et par des tirs de diversion. Les sentinelles françaises, trop peu nombreuses et mal réparties le long du mur, ne donnent pas l’alerte à temps.
Avant l’aube, les colonnes d’arquebusiers espagnols commencent à s’infiltrer par les brèches. Elles progressent en bon ordre dans le parc, tirant parti de la pénombre et du couvert végétal. Les lansquenets suivent en formation serrée. Vers cinq heures du matin, au moment où les premières lueurs du jour percent, l’essentiel de l’armée impériale a pénétré dans l’enceinte du parc. Les Français sont pris au dépourvu.

La bataille : enchaînement des phases tactiques
Première phase – La surprise et la riposte de l’artillerie française
L’alerte est finalement donnée dans le camp français lorsque des détachements de cavalerie légère repèrent les colonnes impériales à l’intérieur du parc. La réaction initiale de l’artillerie française est efficace. Les batteries, commandées par Galiot de Genouillac, ouvrent le feu sur les formations impériales qui débouchent des brèches. Les premiers tirs causent des pertes sérieuses dans les rangs des lansquenets, encore groupés en colonnes denses. Pendant un bref moment, la situation semble tourner en faveur des Français.
Deuxième phase – La charge fatale de François Ier
C’est à ce moment que François Ier commet l’erreur décisive de la journée. Galvanisé par les premiers succès de son artillerie et impatient d’en découdre à la tête de sa gendarmerie, le roi lance une charge de cavalerie lourde contre les colonnes impériales. Cette charge, menée avec la bravoure impétueuse qui caractérise la noblesse guerrière française de l’époque, produit un effet immédiat paradoxal : en se portant en avant, la gendarmerie masque les lignes de tir de sa propre artillerie, qui doit cesser le feu sous peine de frapper ses propres cavaliers.
D’un seul coup, l’atout principal des Français – leur supériorité en artillerie – est neutralisé, non par l’ennemi, mais par leur propre roi. Genouillac, impuissant, voit ses canons réduits au silence au moment précis où ils infligeaient les dommages les plus sévères. Cette erreur tactique, fruit d’une conception archaïque du commandement où le roi doit combattre au premier rang, aura des conséquences irréversibles.
Troisième phase – L’arquebuse contre la cuirasse
La charge de la gendarmerie française frappe d’abord avec une violence considérable le centre impérial. Les cavaliers enfoncent les premières lignes de lansquenets. Mais Pescara a anticipé ce type d’action. Ses 3 000 arquebusiers espagnols, déployés en tireurs dispersés sur les flancs et dans les bosquets du parc, ouvrent un feu nourri sur la cavalerie française. Ils tirent à courte distance, visant les chevaux autant que les cavaliers.
L’effet est dévastateur. Les gendarmes, empêtrés dans un terrain coupé d’obstacles qui ralentit leurs montures, offrent des cibles vulnérables aux tirs croisés des arquebusiers. Les armures, conçues pour résister aux coups de lance et d’épée, ne protègent pas efficacement contre les projectiles à cette distance. Les cavaliers tombent les uns après les autres. La charge perd sa cohésion et se désagrège en mêlées locales où la gendarmerie, privée de sa capacité de choc par le terrain, se trouve dans une situation désespérée.
C’est le moment charnière de la bataille. L’arquebuse, arme relativement nouvelle et encore méprisée par l’aristocratie militaire, démontre ici sa capacité à détruire la cavalerie lourde cuirassée, colonne vertébrale des armées médiévales. Les Espagnols de Pescara, tireurs professionnels entraînés au tir rapide et au combat en ordre dispersé, appliquent une tactique que l’on qualifierait aujourd’hui de combat d’infanterie légère. Ils utilisent le terrain, se déplacent par bonds, concentrent leurs feux, se replient et recommencent. Face à cette tactique fluide, la masse rigide de la gendarmerie est impuissante.
Quatrième phase – La destruction de l’infanterie française
Pendant que la gendarmerie est décimée, l’infanterie française tente de réagir. Les mercenaires suisses, qui campaient au sud du parc face à Pavie, doivent effectuer un mouvement de conversion vers le nord pour rejoindre le combat. Ce mouvement prend du temps. Lorsque les Suisses arrivent enfin sur la zone d’engagement, ils se heurtent aux lansquenets de Frundsberg, désormais déployés en formation de combat.

Le choc entre les deux infanteries est d’une brutalité extrême. Les piquiers suisses, réputés invincibles depuis leurs victoires contre les Bourguignons au siècle précédent, affrontent des lansquenets endurcis et motivés par l’enjeu. Mais les Suisses arrivent au combat fragmentés, sans la cohésion de leurs carrés habituels. Le terrain boisé du parc empêche le déploiement classique de leurs formations en hérisson. Pris de flanc par les arquebusiers espagnols et pressés de front par les lansquenets, les régiments suisses sont progressivement submergés.
Simultanément, Antonio de Leyva exécute la sortie prévue depuis Pavie. Ses troupes frappent l’arrière-garde française, achevant l’encerclement. Le piège se referme. Les bandes noires françaises de François de Lorraine se battent avec acharnement mais sont annihilées. La déroute devient générale.
Cinquième phase – La capture du roi
François Ier combat au milieu de la mêlée avec un courage personnel incontestable. Son cheval est tué sous lui. Il continue à se battre à pied, entouré d’un groupe de plus en plus réduit de fidèles. Blessé au visage et à la main, épuisé, il finit par être cerné par des soldats espagnols. Il se rend au vice-roi Charles de Lannoy pour éviter de tomber entre les mains de simples soldats. Selon la tradition, c’est à ce moment qu’il aurait prononcé – ou écrit peu après – la phrase devenue célèbre : « De toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur et la vie qui est sauve. »
La bataille a duré moins de quatre heures. Les pertes françaises sont considérables : entre 8 000 et 10 000 morts, parmi lesquels une part importante de la haute noblesse militaire du royaume. Le comte de Saint-Pol, l’amiral Bonnivet, le maréchal de La Palice, le seigneur de La Trémoille et Richard de la Pole, prétendant au trône d’Angleterre rallié à la France, figurent parmi les tués. Les pertes impériales sont nettement inférieures, estimées à environ 1 500 morts.

Analyse tactique : les enseignements de Pavie
L’échec du commandement français
Le premier facteur de la défaite est l’échec du commandement. François Ier, en choisissant de conduire personnellement la charge de cavalerie, a abandonné son rôle de commandant en chef pour celui de simple combattant. Il a perdu toute capacité de coordination de ses forces au moment le plus critique. Cette confusion entre le rôle du chef de guerre et celui du combattant individuel traduit une conception féodale du commandement, déjà inadaptée aux réalités du champ de bataille du début du XVIe siècle.
L’absence de plan de réaction cohérent en cas d’attaque ennemie est tout aussi frappante. Les différents corps de l’armée française ont combattu de manière indépendante, sans synchronisation. L’artillerie a été neutralisée par sa propre cavalerie. Les Suisses sont arrivés trop tard et en désordre. La cavalerie légère italienne, commandée par le condottiere Frédéric de Bozzolo, n’a pas joué de rôle significatif. Cette absence de coordination traduit l’inexistence d’un véritable état-major capable d’adapter le plan en temps réel.
La supériorité du système tactique impérial
À l’inverse, le commandement impérial a fait preuve d’une remarquable capacité de coordination interarmes. Le plan de Pescara reposait sur l’emploi combiné de trois éléments : les arquebusiers en écran mobile pour fixer et désorganiser l’ennemi, les lansquenets en masse de choc pour l’affrontement décisif, la sortie de la garnison pour prendre l’adversaire à revers. Chaque élément jouait un rôle précis et complémentaire.
L’emploi des arquebusiers espagnols constitue la véritable innovation tactique de Pavie. Ces soldats professionnels, les « arcabuceros », ne sont pas utilisés en formation linéaire rigide mais en groupes dispersés, exploitant le terrain de manière autonome. Ils pratiquent un tir en mouvement, se déplaçant entre les couverts pour harceler la cavalerie sans offrir de cible groupée. Cette tactique préfigure les méthodes de l’infanterie légère qui se développeront au cours des siècles suivants.
Le terrain du parc de Mirabello a joué un rôle d’amplificateur tactique. L’espace clos, boisé et coupé de fossés annulait les avantages traditionnels de la cavalerie lourde – la charge en terrain ouvert – tout en favorisant l’emploi des tireurs embusqués et des petites unités manœuvrières. Les Impériaux ont su exploiter ces conditions ; les Français les ont subies.
La fin de la cavalerie lourde comme arme de décision
Pavie marque une étape décisive dans le déclin de la cavalerie lourde cuirassée. Les armures les plus coûteuses, les chevaux les mieux entraînés et les lignages les plus illustres n’ont rien pu contre des fantassins armés d’arquebuses tirant à trente pas. La puissance de feu individuelle de l’arquebusier, combinée à la mobilité de l’infanterie légère, a rendu obsolète le modèle du chevalier bardé de fer qui dominait les champs de bataille européens depuis le haut Moyen Âge.
Cette évolution ne fut pas immédiate ni universelle. La cavalerie conservera un rôle sur les champs de bataille pendant plusieurs siècles encore, mais son emploi changera radicalement. Après Pavie, aucun commandant avisé ne lancera plus une charge frontale de cavalerie lourde contre une infanterie dotée d’armes à feu sans un appui préalable de son artillerie et de ses propres tireurs. L’interarmes, plus que la bravoure individuelle, devient la clé de la victoire.
Les conséquences politiques et stratégiques
La capture de François Ier provoque une crise politique majeure en France. La régence est assurée par Louise de Savoie, mère du roi. Le monarque est conduit en captivité à Madrid où il est contraint de signer, en janvier 1526, le traité de Madrid. Ce traité, extrêmement sévère, prévoit la cession de la Bourgogne, la renonciation aux prétentions françaises sur l’Italie et les Flandres, et la libération sous condition de la remise en otage des deux fils du roi. François Ier, une fois libéré, dénoncera ce traité en arguant qu’il a été signé sous la contrainte.
Au plan stratégique, Pavie consolide temporairement l’hégémonie de Charles Quint en Italie et en Europe. Mais la victoire ne met pas fin aux guerres d’Italie, qui se poursuivront jusqu’en 1559. L’épisode du sac de Rome par les troupes impériales en 1527, mené par des lansquenets mutinés et incontrôlables, montre les limites d’une puissance militaire reposant sur le mercenariat. Pavie accélère en revanche la transformation des armées européennes. L’Espagne, forte de sa victoire, systématise le modèle du tercio, formation combinant piquiers et arquebusiers en unités intégrées qui domineront les champs de bataille pendant un siècle. La France, instruite par la défaite, entreprendra progressivement la modernisation de son infanterie et la réduction de la place de la cavalerie noble dans son ordre de bataille, un processus qui ne s’achèvera véritablement que sous Henri IV.
La bataille de Pavie demeure l’un des engagements les plus instructifs de l’histoire militaire européenne. Elle illustre avec une clarté brutale les conséquences d’un commandement défaillant, d’un dispositif mal coordonné et d’une pensée tactique restée prisonnière de schémas périmés. Elle démontre, à l’inverse, ce que peuvent accomplir la surprise, la combinaison des armes et l’exploitation intelligente du terrain.
Pour la France, Pavie reste le symbole d’un désastre militaire doublé d’une humiliation politique. Pour l’histoire de la guerre, elle constitue un jalon fondamental dans la transition entre la guerre médiévale et la guerre moderne, entre le règne du chevalier et celui du fantassin armé d’une arme à feu. À ce titre, elle mérite d’être étudiée et méditée bien au-delà du cercle des seuls spécialistes de la Renaissance.







