Entre le 15 et le 27 mai 1940, un village d’une douzaine de fermes accroché à une crête boisée des Ardennes françaises devient le théâtre de l’un des affrontements les plus violents de la campagne de France. Stonne, hameau de quelques centaines d’habitants situé à une trentaine de kilomètres au sud de Sedan, change de mains à 17 reprises en quatre jours et concentre, sur quelques kilomètres carrés, l’opposition entre des divisions blindées et motorisées allemandes et françaises.
Cette bataille reste largement méconnue du grand public français, éclipsée dans la mémoire collective par la défaite générale de juin 1940. Plusieurs vétérans allemands ainsi que les historiens contemporains, parmi lesquels Karl-Heinz Frieser, la qualifient pourtant de « Verdun de 1940 ». L’enjeu, derrière l’apparente modestie du site, est de nature stratégique : qui contrôle la ligne de crête de Stonne contrôle l’accès méridional à la tête de pont allemande de Sedan et, par conséquent, le flanc sud de la percée blindée lancée vers la Manche.

Le contexte stratégique de mai 1940
Le 10 mai 1940, à l’aube, la Wehrmacht passe à l’offensive à l’ouest. Le Fall Gelb, conçu par le général Erich von Manstein, prévoit une attaque principale à travers le massif ardennais, jugé impraticable aux blindés par l’état-major français. Les forces allemandes pénètrent simultanément aux Pays-Bas, en Belgique et au Luxembourg. Le commandement français, persuadé d’assister à une reprise du plan Schlieffen de 1914, déclenche la manœuvre Dyle-Breda et engage le gros de ses divisions motorisées en Belgique afin de rencontrer l’ennemi sur le canal Albert et la Dyle.
Pendant ce temps, à travers les massifs des Ardennes belges et luxembourgeoises, les sept divisions blindées du Groupe d’armées A du général Gerd von Rundstedt progressent rapidement. Le XIXe Panzerkorps motorisé du général Heinz Guderian, fort de trois Panzerdivisionen – les 1re, 2e et 10e – ainsi que du régiment d’infanterie d’élite Grossdeutschland, atteint la Meuse dès le 12 mai au soir. Face à lui, sur la rive gauche, sont déployées des unités de la 2e armée française commandée par le général Charles Huntziger, dont le poste de commandement se situe à Senuc.
Le 13 mai, Guderian engage le franchissement de la Meuse à Sedan. Les bombardements en piqué de la Luftwaffe, notamment ceux des Junkers 87 Stuka, désorganisent durablement la 55e division d’infanterie française, composée pour l’essentiel de réservistes. La 71e division d’infanterie, également composée de réservistes et envoyée en renfort, ne parvient pas à colmater la brèche. Dans la soirée du 13 mai, les premières unités allemandes ont pris pied sur la rive sud du fleuve. Le commandement français ordonne aussitôt une contre-attaque dans le but de rejeter l’adversaire au-delà de la Meuse.
La 2e armée confie cette mission à sa réserve, le XXIe corps d’armée du général Jean Flavigny. Ce corps dispose de 5 divisions, dont les deux principales engagées dans le secteur seront la 3e division d’infanterie motorisée (3e DIM) du général Bertin-Boussu et la 3e division cuirassée de réserve (3e DCR), commandée d’abord par le général Antoine Brocard puis par le colonel Louis Buisson. Ces deux grandes unités comptent parmi les plus modernes de l’armée française au printemps 1940.
Tandis que les premières Panzerdivisionen débouchent au sud de Sedan et que Guderian désobéit partiellement à ses supérieurs en élargissant la tête de pont vers le sud avant de filer vers l’ouest, le commandement français comprend que la position de Stonne constitue le verrou méridional de toute reconquête. La ligne de crête sur laquelle est bâti le village, prolongée à l’est par la forêt du Mont-Dieu et à l’ouest par le canal des Ardennes, domine de plus de 100 mètres la plaine où débouchent les colonnes allemandes. Elle offre des vues étendues sur Sedan et constitue une base de départ idéale pour une contre-offensive.
Côté allemand, l’analyse est symétrique. Guderian souhaite tenir la ligne « canal des Ardennes–Stonne–Meuse » afin de protéger le flanc sud de son corps d’armée engagé dans la course vers la mer. Tant que cette hauteur n’est pas neutralisée, l’artillerie française peut frapper les points de franchissement de la Meuse et une attaque blindée française venue du sud pourrait couper les Panzers de leurs arrières. La prise de Stonne devient pour le commandement allemand, une nécessité opérationnelle absolue, au point que Guderian détache la 10e Panzerdivision du général Ferdinand Schaal et le régiment Grossdeutschland du colonel Wilhelm-Hunold von Schwerin pour s’en emparer.
Stonne est un village de la pointe sud du département des Ardennes, en lisière de l’Argonne. Il s’étire le long d’une ligne de crête orientée d’est en ouest, sur quelques centaines de mètres seulement. La localité ne compte alors qu’une douzaine de fermes et trois rues principales agencées en patte d’oie, encadrées à l’ouest par un château d’eau et à l’est par un monticule appelé le « Pain de Sucre ». Ce dernier, ancien tumulus gallo-romain situé sur la voie romaine reliant Reims à Trèves, culmine à 338 m d’altitude et constitue l’un des plus remarquables points d’observation des Ardennes méridionales.
Le versant nord du village descend en pente moyenne vers la vallée de la Meuse, à une vingtaine de kilomètres. Le versant sud, plus doux, dévale vers les Grandes-Armoises et les Petites-Armoises, puis vers Tannay et le canal des Ardennes. À l’est, la forêt du Mont-Dieu, un massif boisé profond et accidenté abritant les vestiges d’une ancienne chartreuse, prolonge le dispositif défensif naturel sur plusieurs kilomètres. À l’ouest, la position s’appuie sur Tannay et la vallée du canal. L’ensemble forme une barrière naturelle dont la rupture en son centre, à Stonne, ouvrirait à l’attaquant la route de la Champagne.
Cette configuration explique l’acharnement des deux camps. Stonne est en quelque sorte la clef d’un dispositif beaucoup plus large, qui s’étend en réalité du canal des Ardennes au Mont-Damion en passant par le Mont-Dieu et la forêt de Franclieu. Les combats, désignés sous le nom générique de « bataille de Stonne », englobent en fait l’ensemble de cette ligne de hauteurs.

Les forces en présence
Le dispositif français
Le XXIe corps d’armée du général Flavigny aligne, dans le secteur Stonne–Mont-Dieu, deux grandes unités modernes. La 3e division d’infanterie motorisée du général Bertin-Boussu comprend les 51e, 67e et 91e régiments d’infanterie, le 6e groupe de reconnaissance de division d’infanterie (6e GRDI), ainsi que les 42e et 242e régiments d’artillerie. Cette division dispose, en théorie, des moyens de déplacement par camions mais ses fantassins ne sont équipés ni de chars organiques ni de transports tout-terrain. Le 13 mai, le gros de ses régiments se trouve encore à une vingtaine de kilomètres au sud de Stonne, ce qui retarde la mise en place du dispositif.
La 3e division cuirassée de réserve, alors commandée par le général Brocard, est articulée autour de deux demi-brigades. La 5e demi-brigade lourde, dirigée par le lieutenant-colonel Maître, regroupe les 41e et 49e bataillons de chars de combat, équipés en principe de 69 chars B1 bis. Ces engins de 32 tonnes, armés d’un canon de 75 mm en caisse et d’un canon de 47 mm en tourelle, possèdent un blindage de 60 mm qui les rend, en 1940, pratiquement invulnérables aux armes antichars allemandes alors en service. La 7e demi-brigade légère, commandée par le lieutenant-colonel Salanié, aligne les 42e et 45e bataillons de chars équipés de chars Hotchkiss H39, soit environ 75 engins. La division dispose en outre du 16e bataillon de chasseurs portés, du 319e régiment d’artillerie et de divers moyens d’appui.
La 3e DCR est cependant incomplète. Une partie de son matériel a été ponctionnée au profit des 1re et 2e divisions cuirassées. Plusieurs de ses chars sont encore en rodage, certains montés sur des chenilles d’exercice. La division ne possède pas de moyens de ravitaillement tout-terrain et son dépôt de carburant est éloigné, ce qui contraindra les équipages à des allers-retours fréquents pendant la bataille. Au moment où les ordres de mouvement sont reçus, les chars viennent à peine de stationner dans la région du Chesne et de nombreux engins sont à court de carburant.
À ces deux divisions s’ajoutent des unités de soutien et de couverture : la 5e division légère de cavalerie, le 1er régiment de hussards, le 8e régiment de chasseurs, le 93e groupe de reconnaissance, des escadrons de spahis et, à proximité, la 3e puis la 6e division d’infanterie coloniale, comprenant notamment le 5e régiment d’infanterie coloniale mixte sénégalais qui défendra le secteur du Mont-Damion.
Le dispositif allemand
Face à ces forces, Guderian engage d’abord la 10e Panzerdivision du général Ferdinand Schaal, accompagnée du régiment d’infanterie Grossdeutschland du colonel von Schwerin, considéré comme l’une des unités d’élite de la Wehrmacht. Le Grossdeutschland, fort d’environ 4 000 hommes très bien entraînés et largement équipés en matériels modernes, doit appuyer l’effort des panzers. La 10e Panzerdivision aligne en particulier le Panzer-Regiment 8, qui dispose au 10 mai 1940 de 77 Panzer I et II, 45 Panzer III et IV, ainsi que de 9 chars de commandement.
Dès le 16 mai, après les pertes subies à Stonne, Guderian fait pivoter ses panzers vers l’ouest pour reprendre le « coup de faucille ». La réduction du massif est confiée à des divisions d’infanterie. Le VIe corps d’armée allemand prend le relais : la 16e division d’infanterie du général Heinrich Krampf et la 24e division d’infanterie entrent en ligne respectivement les 16 et 17 mai. La 2e division d’infanterie motorisée vient également s’intercaler. Les 23 et 24 mai, le commandement allemand parvient à concentrer dans le secteur l’artillerie de 3 divisions et de 2 corps d’armée, soit 144 pièces et un stock préalable de 5 600 tonnes d’obus, dans le but de réduire définitivement le saillant français.
Au total, environ 90 000 soldats allemands et près de 300 chars seraient passés par le secteur de Stonne, contre approximativement 42 500 soldats français et 130 chars présents à un moment ou un autre des combats. Ces chiffres cumulent l’ensemble des unités engagées au cours des 11 jours d’affrontement et ne représentent pas les effectifs simultanément alignés sur le champ de bataille.
La contre-attaque manquée du 14 mai
Avant même que les combats ne commencent à Stonne proprement dit, la décision du 14 mai pèsera lourdement sur la suite des événements. La 2e armée a en effet planifié une contre-attaque destinée à rejeter les Allemands au-delà de la Meuse. Le général Flavigny doit y engager le XXIe corps d’armée, et notamment la 3e DCR. L’opération est prévue pour 11 heures. Le Xe corps d’armée du général Pierre-Paul Charles Grandsard, qui occupe la zone immédiatement au sud de Sedan, doit conduire en parallèle sa propre contre-attaque.
Dans les faits, la coordination entre les deux corps fait défaut. La 2e armée semble considérer le Xe corps comme épuisé et ne tient pas compte de sa présence dans la préparation. Seule l’attaque du Xe corps est effectivement déclenchée et elle échoue. Du côté du XXIe corps, le général Flavigny renonce à engager la 3e DCR en masse après avoir reçu les comptes-rendus du général Brocard sur l’état réel de sa division : déficits techniques, problèmes de ravitaillement, dispersion des unités. Au lieu de la contre-attaque, Flavigny prescrit de répartir les chars sur l’ensemble du front du corps d’armée, dans une logique défensive.
Cette décision, longuement débattue par les historiens, prive la défense française de son outil de manœuvre principal au moment où l’effet de surprise aurait peut-être pu jouer. Le général Hermann Hoth écrira après la guerre que, en retardant son intervention et en n’engageant pas l’ensemble de ses moyens blindés, Flavigny a manqué une occasion qui aurait pu modifier le déroulement de la campagne. Le général Guderian lui-même, lors d’une rencontre tenue en camp de prisonniers après juin 1940, demandera à Buisson pourquoi la contre-attaque française n’a pas été conduite. La conséquence directe est que, le 15 mai au matin, c’est l’armée allemande qui prend l’initiative dans le secteur de Stonne.
L’attaque allemande à l’aube du 15 mai
Dans la nuit du 14 au 15 mai, les ordres de Guderian sont transmis à la 10e Panzerdivision et au régiment Grossdeutschland : atteindre et tenir la ligne Ardennes–Stonne-Meuse. Le matin du 15 mai, peu avant 7 heures, le régiment Grossdeutschland appuyé par des chars du IIe bataillon du Panzer-Regiment 8 lance son attaque contre les positions françaises tenues à Stonne par un bataillon du 67e régiment d’infanterie (I/67e RI) et par le 6e groupe de reconnaissance de division d’infanterie. Les fantassins français, peu nombreux et dépourvus d’appui blindé immédiat, reculent. Les Allemands pénètrent dans le village vers 7 heures.
Les pertes sont toutefois sensibles côté allemand. Au cours de cette première phase, la défense française fait usage de canons antichars de 25 millimètres habilement embusqués. Plusieurs Panzer IV sont mis hors de combat. Un témoignage cité par le musée de l’artillerie, celui du sous-officier allemand Karl Koch du Panzer-Regiment 8, décrit comment trois Panzer IV sont neutralisés coup sur coup par une pièce de 25 mm. Le bilan partiel de ce premier choc fait état, du côté allemand, d’environ sept chars détruits et, du côté français, de la perte d’automitrailleuses de découverte du 6e GRDI.
Les contre-attaques françaises
Dès 7 h 30, une première contre-attaque française est lancée depuis l’ouest par les chars légers H39 de la 1re compagnie du 45e bataillon de chars de combat. L’engagement, mené sans appui d’infanterie suffisant (le I/67e RI étant épuisé, à court de munitions et de carburant) permet de chasser temporairement les Allemands. Faute de moyens pour tenir le terrain conquis, les chars se replient. Vers 8 heures, Stonne est de nouveau aux mains des Allemands.
Une heure plus tard, les chars lourds B1 bis de la 3e compagnie du 49e bataillon de chars de combat, commandée par le capitaine Caravéo, repoussent à leur tour les défenseurs allemands hors du village. La compagnie subit également des pertes : quatre chars B1 bis reviennent en arrière avec leur canon de 47 mm provisoirement hors service, les douilles d’obus ayant éclaté dans la culasse. L’artillerie française allonge ses feux et frappe les sorties nord du village. Vers 11 heures, la situation se stabilise temporairement. Côté allemand, la 14e compagnie de Panzerjäger du régiment Grossdeutschland a perdu 28 hommes, 12 véhicules et 6 canons de 37 mm.
L’annulation de l’attaque générale
Dans l’après-midi, les chars B1 bis quittent Stonne pour se ravitailler. Une contre-offensive plus large doit, en théorie, partir du village pour percer en direction de Sedan. Profitant du retrait temporaire des blindés français, l’infanterie allemande, et notamment le Ier bataillon du 69e régiment d’infanterie associé au régiment Grossdeutschland, lance une nouvelle attaque. À 17 h 30, le village est repris par les Allemands.
Cette reprise contrarie le déclenchement de l’attaque française, dont l’une des bases de départ devait être Stonne. L’opération est annulée. Selon l’analyse de Karl-Heinz Frieser, les Allemands remportent ce 15 mai une « victoire opérationnelle » : la tête de pont de Sedan ne sera plus menacée par une contre-offensive d’envergure. À partir de ce moment, les combats à Stonne deviennent essentiellement tactiques, autour du contrôle ponctuel du village et de la ligne de crête.
Au soir du 15 mai, le colonel von Schwerin, commandant le régiment Grossdeutschland, adresse au général Schaal un compte-rendu décrivant son régiment comme « dans un état d’épuisement physique total et peu apte à poursuivre les combats ». Le 2e bataillon du régiment a notamment subi de très lourdes pertes à Maisoncelle. Sur le secteur nord du bois du Mont-Dieu, près de la route nationale 77, l’artillerie française des 42e et 242e régiments d’artillerie a effectué un tir de barrage particulièrement meurtrier contre le Grossdeutschland : entre 35 et 40 véhicules blindés sont détruits au lieu-dit « fond de Lavaux », près d’Artaise. Au cours de cette seule journée, les artilleurs français tirent environ 18 000 obus de 75 mm.
16 mai – Le duel des chars
Au matin du 16 mai, le commandement français décide de reprendre Stonne. Une opération de grande envergure est montée, combinant les chars lourds B1 bis du 41e bataillon de chars de combat de la 3e DCR, les chars légers H39 du IIe bataillon du 45e BCC, l’infanterie du 51e régiment d’infanterie et un appui d’artillerie soutenu. Les chars partent de la base de départ du 41e BCC, située sur le rebord nord-est de la dépression des Grandes-Armoises, et progressent vers la crête.

La 1re compagnie du 41e BCC déborde par le nord-ouest. Gêné par une pente abrupte dominant la route de Stonne à Artaise, le capitaine Pierre Billotte, à la tête de son B1 bis numéro 337 baptisé Eure, oblique vers la droite et coupe la route au commandant Malaguti. Il entre le premier dans le village.
Au débouché de la rue principale, le char Eure tombe nez-à-nez avec une colonne de 13 véhicules blindés de la 10e Panzerdivision arrêtés sur les bas-côtés, alignés des deux côtés de la rue. Selon les inventaires établis après la bataille et repris par les historiens, cette colonne comprenait 2 Panzer IV et 11 Panzer III. Un obus perforant étant déjà chargé dans le canon de 47 mm, Billotte ouvre immédiatement le feu sur le char de tête, un Panzer IV, et le neutralise.
Le char de tête immobilisé bloque la progression de la colonne. Profitant de la pente et de la position dominante de son engin par rapport aux blindés allemands échelonnés dans la montée, Billotte tire successivement sur les chars suivants. L’officier français a rapporté lui-même les conditions du duel : à mesure que les engins ennemis ripostaient, son char encaissait sans dommage les coups. À l’issue de l’engagement, qui a duré une dizaine de minutes selon le récit du capitaine, les 13 chars de la colonne sont mis hors de combat. L’examen ultérieur du B1 bis Eure révélera environ 140 impacts de tirs sur sa cuirasse, sans qu’aucun n’ait perforé le blindage en alliage d’acier au chrome-molybdène-cadmium.
Le reste des forces allemandes, surprises par cette contre-attaque, se replie par le flanc nord de la butte. L’épisode, qui figure parmi les plus connus de la bataille de France, illustre la résistance du blindage du char lourd français face aux canons antichars allemands de l’époque, principalement des pièces de 37 mm dont l’efficacité contre le B1 bis se révèle marginale. Pierre Billotte, futur général et compagnon de la Libération, deviendra après-guerre une figure mémorielle de la campagne de 1940.
Le « Boucher de Stonne »
Plus tard dans la journée, une section de trois chars B1 bis du 49e BCC pénètre à son tour dans Stonne. L’un d’eux, le Riquewihr, conduit par le lieutenant Domecq, fait face à une colonne de fantassins allemands embusqués dans un fossé le long de la route. Sous le feu, le char poursuit sa progression et neutralise les tirs en passant sur les positions allemandes. À leur arrivée dans le village, les défenseurs allemands restants rompent le combat à la vue des chenilles couvertes de sang. Le Riquewihr sera désormais désigné dans les archives sous le surnom de « Boucher de Stonne ».
L’infanterie française progresse derrière les chars. Les 10e et 11e compagnies du IIIe bataillon du 51e régiment d’infanterie, appuyées par les H39, procèdent à un nettoyage du village. Les pertes françaises sont relativement légères, contrairement à celles du régiment Grossdeutschland qui, en deux jours, dénombre selon ses propres archives 39 officiers et 533 hommes hors de combat, soit un total avoisinant 570 hommes. Ces pertes constituent les premières fortes destructions de l’histoire du régiment d’élite.
Le retrait des panzers
Au cours de la nuit du 16 au 17 mai, les Allemands réinvestissent une nouvelle fois le village. Sur le plan opérationnel, le constat est sans appel pour le commandement allemand : la 10e Panzerdivision est éprouvée et le Grossdeutschland exsangue. Pressé de reprendre sa progression vers l’ouest, conformément au plan d’ensemble, Guderian fait pivoter ses blindés en direction du Soissonnais. La 10e Panzerdivision et le Grossdeutschland sont relevés à la faveur du déploiement du VIe corps d’armée, comprenant la 16e division d’infanterie sous les ordres du général Heinrich Krampf et la 24e division d’infanterie. La 2e division d’infanterie motorisée prend également position dans le secteur.
Au total, en moins de 48 heures, le village a changé de mains à de multiples reprises.
17 mai – Une journée d’allers et retours
Le 17 mai, le village échange ses occupants à de multiples reprises. Au matin, les 4e et 16e divisions d’infanterie allemandes reprennent Stonne. La 3e division d’infanterie française la regagne dans la matinée. Les fantassins allemands en délogent à nouveau les défenseurs. En fin d’après-midi, comme l’écrit l’historien Dominique Lormier, la position cède une dernière fois et change de maître « pour la 17e fois vers 17 h 30 ». Cette journée, particulièrement coûteuse pour l’infanterie des deux camps, conclut la phase la plus intense de la bataille.
À ce stade, la 3e division d’infanterie motorisée a déjà perdu, selon les estimations, près de 20 % de ses effectifs d’infanterie en trois jours de combat. L’artillerie française a également subi les coups des attaques aériennes allemandes, conduites par formations de Stukas, et de la contre-batterie allemande. La maîtrise de l’air par la Luftwaffe sur l’ensemble de la bataille est écrasante. Les informations transmises par les avions d’observation rendent les attaques allemandes très précises et très réactives. La chasse française, peu présente en raison de la perte de plusieurs aérodromes et du choix de concentrer les escadrilles vers le nord, n’apporte qu’un soutien sporadique.
Au soir du 17 mai, Stonne reste dans son ensemble aux mains des Allemands, même si plusieurs poches de résistance françaises subsistent autour du village. La 10e Panzerdivision et le Grossdeutschland, relevés, se replient vers Bulson pour se réorganiser avant d’être réengagés ailleurs.
18 – 22 mai – Consolidation des positions
À partir du 18 mai, les combats changent de nature. La phase mobile, dominée par les engagements blindés, fait place à une bataille de positions qui rappelle, par sa configuration, certains affrontements de la Première Guerre mondiale. La 3e DIM et ce qui reste opérationnel de la 3e DCR continuent à occuper la ligne de crête, étendue sur environ 11 km d’est en ouest et 5 à 6 km de profondeur. Les Français déclenchent encore des contre-attaques locales pour reprendre quelques fermes ou bois perdus dans la journée, mais l’objectif principal devient de tenir.
Les unités allemandes, sans cesse renforcées, multiplient les sondages contre la ligne française. Les 17 et 19 mai, les 16e et 24e divisions d’infanterie pénètrent en force sur le champ de bataille. Le régiment Grossdeutschland est progressivement remplacé par la 2e division d’infanterie motorisée. L’ennemi tente d’amasser des moyens pour monter à l’assaut du massif du Mont-Dieu et de la position de Stonne, considérés comme un rempart devant les forces d’invasion engagées plus à l’ouest.
L’artillerie française joue, durant cette phase, un rôle décisif. Les 1er, 2e et 3e groupes du 42e régiment d’artillerie et les batteries du 242e régiment d’artillerie pilonnent les concentrations allemandes au nord du Mont-Dieu et à Stonne, ainsi que les zones d’Artaise-le-Vivier, de la Raminoise et de Lavaux. Pendant la seule journée du 15 mai, environ 18 000 obus de 75 mm avaient déjà été tirés. Les jours suivants, la consommation reste élevée. À deux reprises, les 15 et 17 mai, le commandement allemand demande aux Français des trêves locales pour récupérer ses blessés et identifier ses morts. Ces trêves sont accordées. Le 17 mai, un bataillon du 31e régiment d’infanterie de la 24e division allemande, victime des tirs d’artillerie dans le secteur nord du bois du Mont-Dieu, déplore selon les archives allemandes 80 tués et 20 blessés graves.
Du 19 au 22 mai, un calme relatif s’installe sur la zone. Les combats se font sporadiques mais ne cessent jamais totalement. Les Allemands reconstituent leurs unités et préparent l’assaut décisif. Côté français, les unités épuisées sont en partie relevées et l’artillerie reconstitue ses dépôts de munitions. Le secteur reste néanmoins difficile, soumis à la pression aérienne constante de la Luftwaffe et à des actions allemandes localisées.
23 – 24 mai – L’offensive d’enveloppement
Les 23 et 24 mai sont, selon plusieurs sources, les journées les plus violentes de la bataille. L’état-major allemand a méthodiquement préparé une offensive d’enveloppement destinée à réduire définitivement le saillant français. Le dispositif d’artillerie est sans équivalent dans la campagne de France : 144 pièces, alignées par 3 divisions et 2 corps d’armée, doivent appuyer l’attaque. Un stock préalable de 5 600 tonnes d’obus a été constitué.
L’effort principal est porté sur l’aile gauche française, à l’ouest de Stonne, en direction du village de Tannay. Le 23 mai, la Wehrmacht lance son offensive. Tannay est ardemment défendu par le 16e bataillon de chasseurs portés du commandant Waringhem, soutenu par les 1er régiment de hussards, le 8e régiment de chasseurs et le 93e groupe de reconnaissance de division d’infanterie. Les combats se déroulent au plus près, dans les rues du village et autour de fermes isolées. Le 1er régiment de hussards subit de lourdes pertes.
Le 24 mai, les combats redoublent d’intensité à Tannay-aux-Cendrières. La 7e compagnie du IIe bataillon du 67e régiment d’infanterie, forte d’environ 120 fantassins, est totalement encerclée mais continue à résister jusqu’au soir. Selon le rapport synthétique évoqué par les sources historiques, cette compagnie inflige à l’ennemi des pertes telles qu’une trêve est à nouveau demandée par les Allemands pour relever leurs blessés et récupérer les plaques d’identification de leurs morts. Au final, le village tombe dans la soirée. La 24e division d’infanterie allemande aurait, à elle seule, perdu 1 490 hommes (347 tués, 1 086 blessés et 57 disparus) sur le seul secteur de Tannay pendant ces deux journées.
La défense des Grandes-Armoises et du Mont-Damion
Pendant que se déroulent les combats de Tannay, le 42e bataillon de chars de combat assure la défense des Grandes-Armoises. Les escadrons de spahis, dont le poste de commandement est implanté à Harricourt, soutiennent le dispositif aux côtés du 76e groupe de reconnaissance. Sur l’aile droite, au Mont-Damion et dans le bois de Franclieu, le 67e régiment d’infanterie et le 5e régiment d’infanterie coloniale mixte sénégalais, appartenant à la 6e division d’infanterie coloniale voisine, défendent le flanc est de la 3e DIM. Selon les archives allemandes citées par Pallud, le Ier bataillon du 79e régiment d’infanterie allemand subit dans ce secteur, entre le 17 et le 25 mai, 191 pertes (41 tués, 144 blessés et 6 disparus).
L’artillerie française est elle aussi engagée à la limite de ses capacités. Le 23 mai, avant même le contact avec l’infanterie française, le 2e bataillon du 39e régiment d’infanterie allemand est mis hors de combat dans le voisinage de Sauville par les tirs des 42e et 242e RA. Le 64e régiment d’infanterie allemand est disloqué au nord de Stonne. Le 24 mai, l’ennemi pénètre dangereusement dans les lignes ; l’artillerie française se voit contrainte de « tirer à zéro », c’est-à-dire de tir tendu rapproché, l’adversaire étant parvenu à quelques centaines de mètres des canons. À la Fontaine-Uchon, les artilleurs essuient le feu direct des mitrailleuses allemandes. La 15e batterie tire à elle seule 1 500 obus en quelques heures, à un rythme tel que les pièces, surchauffées, doivent être refroidies à grand renfort de seaux d’eau.
Le 23 mai, le 5e groupe du 242e régiment d’artillerie expédie 10 700 obus en une journée. Au total, sur l’ensemble des combats, les artilleurs français auraient tiré environ 45 000 obus, soit près de 400 tonnes de projectiles. C’est, selon les chercheurs, l’unique concentration d’artillerie d’une telle ampleur, du côté français, pour toute la campagne de 1940.
Le 24 mai, alors que les combats font rage sur le saillant de Stonne, Adolf Hitler se rend en personne dans la région pour inspecter les unités engagées. Cette visite témoigne de l’importance qu’attache le commandement suprême allemand à la réduction de la position. Le même jour, à l’ouest, le port de Boulogne tombe aux mains des Allemands. Le « coup de faucille » vers la Manche se poursuit, tandis que les divisions allemandes engagées à Stonne peinent à briser la résistance française.
Le repli du 24 au 25 mai et la fin des combats
Dans la nuit du 24 au 25 mai, devant la menace d’encerclement par le sud et l’évolution générale du front, le général Flavigny, commandant le XXIe corps d’armée, ordonne le repli de la 3e DIM et de la 3e DCR. La décision n’est pas motivée par un effondrement local du dispositif, mais par la nécessité de raccourcir le front général de la 2e armée et d’empêcher la perte définitive des unités engagées dans le saillant.
Le repli s’effectue par le sud, par un étroit couloir surnommé par les soldats « la voie sacrée ». L’ennemi, lui aussi épuisé, ne réagit pas et profite de la pause pour relever certaines de ses unités. L’artillerie française décroche en premier puis se réinstalle en position de tir plus au sud. Seules la 13e batterie reste un temps en arrière-garde au lieu-dit Le Chénet, et la 2e batterie demeure provisoirement au Bois-Uchon. L’artillerie de la 3e DIM assure la transition pendant la mise en place de la 35e division d’infanterie du général Decharme, qui prend position sur la nouvelle ligne, fixée approximativement sur l’axe Petites-Armoises–Sy–Oches.
Le 25 mai, la 3e DIM est relevée par les éléments de la 35e division d’infanterie et le 123e régiment d’infanterie. La 6e division d’infanterie coloniale, qui tient encore la forêt du Mont-Dieu entre Stonne et Oches, se replie elle aussi par un étroit couloir au cours de la nuit du 24 au 25 mai. Les spahis et le 76e groupe de reconnaissance assurent la défense des positions intermédiaires. Le village de Stonne, jusque-là disputé, est définitivement abandonné. Des poches de résistance françaises continuent toutefois à se battre dans le secteur jusqu’au 25 mai au matin.
Les 26 et 27 mai, les combats à Stonne et dans le massif du Mont-Dieu s’éteignent progressivement. Les unités françaises ont décroché et se réinstallent plus au sud, sur une nouvelle ligne de résistance courant approximativement de Sénide à Saint-Pierre-à-Arnes. Les Allemands, qui n’ont pas réduit complètement le bois du Mont-Dieu, le contournent et l’ignorent pour porter leur effort plus à l’ouest. Le secteur, théâtre pendant onze jours d’un affrontement intense, retombe dans un calme relatif. La bataille de Stonne, telle qu’elle est généralement délimitée par les historiens, s’achève.
Selon la fiche officielle publiée sur le site Chemins de mémoire du ministère des Armées, la bataille au sens large, intégrant les combats de Stonne-Oches, se prolonge encore jusqu’au 10 juin sur le front méridional, mais la phase principale des affrontements pour le village et la crête de Stonne s’achève bien le 27 mai. Au cours de cette période, le village a été pris, repris et reperdu un nombre considérable de fois — 17 selon le décompte le plus largement cité, 19 selon certaines sources locales — et il est entièrement détruit. Les fermes ne sont plus que des pans de murs.
Bilan humain et matériel
Les pertes françaises
Du côté français, les pertes totales sont évaluées entre 3 000 et 7 500 hommes mis hors de combat selon les périmètres retenus, dont environ 1 000 tués. Le solde se compose de blessés, de disparus et de prisonniers.
À titre d’exemple, le Ier bataillon du 67e régiment d’infanterie aurait perdu 362 tués au cours de la bataille. Une compagnie du 51e régiment d’infanterie termine l’engagement avec seulement 5 sergents et 30 soldats valides. Au 17 mai, la 3e DIM avait déjà perdu près de 20 % de ses effectifs d’infanterie. Les pertes en matériel sont également lourdes : environ 33 chars français sont détruits, principalement dans la zone du village et de ses abords immédiats. L’inventaire des épaves recensées dans Stonne et ses environs, à la fin des combats le 24 mai, fait état de 37 véhicules blindés français définitivement perdus, sans compter les chars endommagés et remorqués pour être réparés.
Les pertes allemandes
Les pertes allemandes sont également importantes. Le total sur Stonne et son saillant avoisine 6 000 hommes, dont environ 2 500 tués, ce qui en fait l’une des batailles les plus coûteuses en vies humaines infligées à la Wehrmacht au cours de la campagne de France. D’autres estimations, citées par les associations mémorielles françaises, évoquent jusqu’à 26 000 hommes hors de combat dans un périmètre élargi, dont environ 3 000 tués.
Les pertes en matériel sont concentrées sur les premiers jours, avant le retrait des panzers vers l’ouest. 24 chars allemands ont été détruits dans Stonne et ses environs. Le régiment Grossdeutschland, à lui seul, déplore près de 600 hommes hors de combat en deux jours et la majorité des pertes humaines qu’il subira au cours de la campagne de France de 1940 sont survenues à Stonne. La 14e compagnie de Panzerjäger du Grossdeutschland perd la moitié de ses canons antichars de 37 mm. Le 24 mai, la 24e division d’infanterie allemande accumule à elle seule 1 490 pertes sur le secteur de Tannay.
Sur le plan stratégique, la bataille de Stonne ne renverse pas le cours de la campagne de France. Le « coup de faucille » de Manstein se poursuit et Boulogne tombe le 23 mai, Calais le 26, tandis que le corps expéditionnaire britannique se replie sur Dunkerque. Stonne n’a pas empêché la défaite militaire générale. Toutefois, elle a retardé la progression d’unités importantes et fixé sur place des moyens significatifs au moment où Guderian aurait préféré les engager plus à l’ouest. Guderian lui-même reconnaîtra après la guerre que « les Français avaient amassé là leur meilleure division d’infanterie et leur meilleure division cuirassée », et que ses chars furent un temps contraints à l’arrêt. Une suspension temporaire de l’avancée blindée allemande sera d’ailleurs ordonnée par le quartier général allemand, en partie en raison de l’inquiétude suscitée par la résistance française au sud de la Meuse. La 10e Panzerdivision et le régiment Grossdeutschland, durement éprouvés, devront être relevés.
La bataille de Stonne se distingue, dans l’historiographie de la campagne de mai-juin 1940, par plusieurs caractéristiques : Elle oppose, sur un terrain restreint et pendant une durée prolongée, les meilleures unités modernes des deux armées : la 3e DIM et la 3e DCR du côté français, la 10e Panzerdivision et le régiment Grossdeutschland du côté allemand, suivies de plusieurs divisions d’infanterie de qualité. Elle constitue, pour beaucoup d’unités allemandes, le premier engagement contre des forces françaises bien préparées, dotées d’un armement comparable, voire localement supérieur.
Le char B1 bis y a affirmé, ponctuellement, sa supériorité face aux engins blindés allemands de 1940. Le canon de 47 mm français pouvait perforer toutes les Panzer en service à cette date, tandis que le blindage de 60 mm résistait, à courte distance, à la plupart des armes antichars de la Wehrmacht. Les difficultés techniques — fragilité du système de ravitaillement, lenteur de mise en route, faible autonomie — et les choix opérationnels du commandement français ont toutefois limité l’effet de ce matériel sur le cours général des opérations.
L’artillerie française y a également démontré une efficacité incontestable. Sa concentration, sa réactivité face aux signalements d’objectifs et sa capacité à infliger des pertes massives aux concentrations allemandes — dont les 35 à 40 chars détruits au « fond de Lavaux » ou les bataillons mis hors de combat avant même d’atteindre les premières lignes françaises — apparaissent dans la plupart des bilans comme un facteur essentiel de la résistance dans le secteur.
À l’inverse, plusieurs facteurs ont pesé sur la défense française. La supériorité aérienne de la Luftwaffe, jamais sérieusement contestée, a permis à l’adversaire d’observer en permanence le dispositif et de frapper avec précision les positions et les déplacements. L’absence de coordination entre les corps d’armée, illustrée par l’échec de la contre-attaque du 14 mai, a privé la 2e armée d’une chance de basculer le rapport de forces dans le secteur. L’usure progressive des unités, l’allongement des lignes de ravitaillement et la pression sur les flancs ont conduit à l’ordre de repli du 24 au 25 mai.

La bataille de Stonne (mai 1940) : quelques réflexions stratégiques (Jean-Paul Autant).
L’artillerie française dans la campagne de 1940.
Gendarmerie : le 45e BCG dans les combats de 1940
Les troupes coloniales dans la bataille des Ardennes (10 mai – juin 1940)






