Géopolitique… depuis la Patagonie.

Imaginez un territoire d’environ 770 000 km2 : plus vaste que l’Espagne, plus de deux fois l’Allemagne, près d’un tiers du territoire continental argentin. Ce territoire, c’est la Patagonie argentine, et à peine plus de 2 millions de personnes y vivent.

Pour un Européen, le mot évoque des montagnes, des glaciers, des steppes et des distances sans fin. Cette image touristique peut masquer sa véritable dimension géopolitique. Car la superficie, à elle seule, n’explique rien. La vraie question est ailleurs : pourquoi certains lieux comptent-ils plus que d’autres ? C’est sans doute la manière la plus simple d’entrer dans la géopolitique. 

La géopolitique n’est pas si compliquée

On présente souvent la géopolitique comme une discipline réservée aux diplomates, aux militaires, aux universitaires et aux spécialistes capables de manier des concepts tels que Heartland, Rimland, thalassocratie, multipolarité ou hégémonie. L’idée de fond est pourtant bien plus simple : la géopolitique étudie la manière dont la géographie influence la puissance.

Bien avant l’existence des États modernes, des satellites ou des relations internationales, les êtres humains étaient déjà façonnés par la géographie. Les fleuves ont rendu possible l’essor des civilisations. Les montagnes ont protégé les communautés, mais les ont aussi isolées. Les déserts ont fait office de barrières, tandis que les mers ont facilité le commerce, l’expansion et les échanges.

La géographie offrait des possibilités ; la politique, l’économie et la guerre décidaient de l’usage qui en serait fait. La géopolitique n’a donc pas inventé l’importance de la géographie : elle a simplement donné un nom à une réalité qui accompagne l’humanité depuis des millénaires. 

Tous les kilomètres carrés ne se valent pas

Le monde est rempli d’espaces, mais tous n’ont pas la même valeur. Et cette valeur n’est pas permanente : elle évolue avec les besoins, les technologies et les flux économiques. Un port devient stratégique lorsque le commerce s’intensifie. Un gisement peut rester pratiquement ignoré jusqu’à ce qu’une nouvelle technologie le rende exploitable. Une route maritime gagne en importance lorsque les autres deviennent dangereuses ou trop coûteuses. Et un territoire tenu pour périphérique pendant des décennies peut se transformer en plateforme stratégique lorsque les ressources qu’il renferme deviennent indispensables.

La géopolitique n’étudie donc pas seulement où se trouve une chose. Elle étudie aussi quand ce lieu acquiert une valeur stratégique. La Patagonie illustre cette transformation avec une clarté remarquable : la terre inhospitalière de la fin du XIXe siècle est aujourd’hui l’une des principales plateformes productives de l’Argentine. L’éloignement n’annule pas la valeur stratégique d’un territoire ; c’est parfois l’inverse. 

Du territoire aux ressources

La Patagonie n’est pas importante parce qu’elle est grande. Elle l’est par ce qu’elle contient. Elle abrite Vaca Muerta, l’un des grands gisements d’hydrocarbures non conventionnels au monde, auquel s’ajoute le potentiel encore en développement de Palermo Aike. Elle dispose de ressources gazières, minières, halieutiques et hydroélectriques considérables, et fournit une part croissante de la production éolienne argentine.

De nouveaux projets s’y greffent : hydrogène vert, extension de la pêche, infrastructures énergétiques et logistiques.

Les investisseurs étrangers ne s’y trompent pas. À l’occasion de la visite en France du président argentin Javier Milei, le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, a annoncé près de 10 milliards de dollars d’investissements en Argentine au cours des prochaines années, concentrés sur deux provinces patagoniennes. Au large de la Terre de Feu, où le groupe produit déjà environ 20 millions de mètres cubes de gaz par jour, quelque 1,5 milliard de dollars iront au développement gazier offshore, notamment au raccordement de nouveaux puits sous-marins électriques. À Neuquén, au cœur de Vaca Muerta, 4 à 5 milliards doivent porter la production de gaz de schiste de 14 à 16 millions de mètres cubes par jour ; pourrait s’y ajouter un investissement de 5 milliards dans le pétrole de schiste, notamment autour du projet de San Roque.

« La bonne nouvelle pour le monde, pas seulement pour l’Argentine, est que nous pouvons maintenant non seulement produire du gaz de schiste à Neuquén, mais aussi du pétrole de schiste », a résumé Patrick Pouyanné. Déjà premier producteur international de gaz du pays, où il dispose aussi de 300 MW de capacités éoliennes qu’il entend développer, le groupe français consolide ainsi une présence ancienne. L’exemple est parlant : gaz offshore, hydrocarbures non conventionnels, renouvelables, c’est tout l’éventail des ressources patagoniennes qui attire les capitaux, dans un pays appelé à accroître ses capacités de production et d’exportation énergétiques.

Mais une seconde question se pose aussitôt : à quoi bon posséder des ressources si l’on ne peut pas les transformer en richesse ? 

Des ressources aux flux

Pendant des siècles, la géopolitique a été associée avant tout au contrôle territorial. Le monde moderne y a ajouté une autre dimension fondamentale : les flux. L’énergie, les marchandises, les minerais, les denrées alimentaires et l’information circulent en permanence pour soutenir la vie moderne.

Un port n’est pas stratégique en raison du terrain sur lequel il est bâti, mais de ce qui y entre et en sort. Un canal ne compte pas par sa superficie, mais parce qu’il relie des espaces économiques. Un oléoduc ne vaut pas par sa longueur, mais parce qu’il permet à une ressource située sur un territoire de devenir un flux capable d’atteindre d’autres marchés.

La technologie a profondément modifié cette relation sans pour autant abolir la géographie. Internet relie les continents en quelques secondes, mais les câbles sous-marins passent toujours par des points précis. L’économie a beau se numériser, le pétrole, le gaz, les minerais, les aliments et les marchandises exigent encore des infrastructures physiques. La géographie est toujours là. Ce qui a changé, c’est la nature des flux qui traversent l’espace. 

La Patagonie ne s’arrête pas au littoral

Ne regarder que le territoire continental, c’est ne voir qu’une partie de la réalité. La Patagonie se projette sur l’Atlantique Sud et, de là, vers l’Antarctique, ce qui change radicalement la lecture de la carte. Les ports cessent d’être de simples équipements locaux, les routes maritimes de simples routes commerciales. La production énergétique et la pêche prennent une dimension qui dépasse l’échelle régionale, et les infrastructures logistiques une valeur stratégique.

Le territoire continental, l’espace maritime, les routes océaniques et la projection antarctique forment alors un seul et même espace géopolitique. La Patagonie cesse d’être une périphérie. Elle devient une plateforme : productive, énergétique, logistique, maritime et potentiellement antarctique.

Un horizon temporel mérite ici d’être gardé à l’esprit. En 2048, dans un peu plus de vingt ans, s’ouvrira la possibilité de convoquer une conférence chargée d’examiner le fonctionnement du Protocole au Traité sur l’Antarctique relatif à la protection de l’environnement. Le régime antarctique n’expire pas cette année-là. Mais les États devront alors réévaluer leurs intérêts, leurs positions et leurs capacités sur un continent dont la valeur stratégique pourrait être très différente de celle d’aujourd’hui. Pour la planification stratégique d’un État, 2048 n’est pas un horizon lointain. C’est pratiquement demain. 

Pendant une grande partie de l’histoire argentine, le centre de gravité économique du pays s’est situé dans la région pampéenne. C’est là que se concentraient la population, la production et les exportations ; il était donc logique que l’essentiel des infrastructures et des priorités stratégiques reflète cette réalité.

Mais le pays change, et la valeur de son territoire avec lui. D’où une question qui dépasse largement la défense : le centre de gravité économique d’un pays peut-il se déplacer sans que change aussi la manière de penser stratégiquement ce territoire ? 

Présence, souveraineté et défense

Plus un territoire est vaste et faiblement peuplé, plus il est difficile d’y maintenir une présence effective. L’enjeu n’est pas seulement militaire : il est économique, démographique, technologique et logistique. La souveraineté effective ne repose pas uniquement sur des déclarations juridiques. Elle suppose aussi une présence, une surveillance, des infrastructures et une capacité à exercer le contrôle.

Lorsqu’on parle de stratégie nationale, la discussion commence souvent par les capacités militaires : de quelles armes, de quels équipements, de quels systèmes l’État a-t-il besoin ? Ces questions viennent pourtant après. La première est bien plus simple : que devons-nous protéger ? Puis : où se trouvent nos intérêts vitaux ?

Cette séquence évite de bâtir une politique de défense autour des seuls systèmes d’armes. Il faut d’abord identifier les intérêts, puis les espaces, puis les risques, et enfin les capacités nécessaires pour agir. 

Regarder à nouveau la carte

Une carte semble être une représentation objective de l’espace. Une carte géopolitique est bien davantage : elle montre des ressources, des routes, des positions, des vulnérabilités et des opportunités. Elle permet surtout de poser une question : qui a besoin de quoi, où cela se trouve-t-il, et quelle capacité cet acteur a-t-il de l’utiliser, de le protéger ou d’empêcher qu’un autre le contrôle ?

Lue ainsi, la Patagonie n’est plus simplement le sud de l’Argentine. C’est un espace où convergent territoire, énergie, minerais, alimentation, infrastructures, océan et projection antarctique, dans une zone maritime dont le poids économique et stratégique pourrait croître au cours des prochaines décennies. Son importance ne tient à aucun de ces facteurs pris isolément. Elle tient à leur combinaison, et c’est précisément ce qui rend un lieu géopolitiquement pertinent.

La géopolitique ne consiste pas à admirer un territoire. Elle consiste à en comprendre la valeur et à développer les capacités nécessaires pour l’utiliser, le protéger et l’intégrer à un projet national. Que la Patagonie soit stratégique paraît de plus en plus évident. La question vraiment importante est la suivante : l’Argentine pense-t-elle sa stratégie nationale à la même échelle que celle à laquelle évolue la valeur géopolitique de son territoire ?

La géographie ne détermine pas notre destin mais elle façonne nos opportunités et nos défis. Et parfois, avant de changer de stratégie, il faut d’abord regarder à nouveau la carte.

Diego BAVIO
Diego BAVIO
Consultant en sécurité et en gestion des risques, fort de plus de deux décennies d’expérience professionnelle en Amérique latine, acquise dans plus de 14 pays, avec un parcours dans les secteurs privé et public. Spécialisé dans l’analyse des risques, la protection des personnes et des installations, la gestion de crise ainsi que la conception de systèmes de sécurité en milieu urbain et dans des zones isolées. Expérience dans les domaines du renseignement et de la défense, notamment en tant qu’enseignant à l’Institut du renseignement des forces armées argentines, placé sous l’autorité de l’état-major interarmées. Son parcours associe expérience opérationnelle régionale, analyse stratégique et conseil en matière de sécurité, de défense et de politique internationale. Diego a rejoint la rédaction de THEATRUM BELLI en septembre 2026.
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