Theatrum Belli vous propose de vous plonger, par épisodes, dans les combats acharnés de la bataille de Dixmude qui fut un haut fait d’armes des fusiliers marins français commandés par l’amiral Ronarc’h. Publié en 1915, le livre de Charles LE GOFFIC (3) vous emmène dans ces tranchées froides où 6 600 fusiliers marins résistèrent aux assauts de l’armée allemande du 7 octobre au 10 novembre 1914. L’ordre initial de Foch que Ronarc’h retransmet à ses hommes est clair : « Le rôle que vous avez à remplir est de sauver notre aile gauche jusqu’à l’arrivée des renforts. Sacrifiez-vous. Tenez au moins quatre jours. » Ils ont tenu trois semaines, face à 50 000 Allemands qui ont laissé 10 000 morts et plus de 4 000 blessés. « Sacrifiez-vous. Tenez ! » est la devise du bâtiment de projection et de commandement DIXMUDE de la Marine nationale. Parti à bord du BPC, votre serviteur a eut l’honneur de participer en 2014 à Melle aux commémorations du centenaire de cette bataille.


Amiral RONARC’H

 


 

INTRODUCTION

 

La louange, a-t-on dit, languit auprès des grands noms. Elle languit aussi auprès des grandes choses, et c’est par « la seule simplicité d’un récit fidèle » qu’on peut se flatte de ne pas trop les diminuer.

Ces grandes et belles choses accomplies par la brigade des fusiliers marins, le public, hier encore, Les ignorait. Elles dormaient sous un amas confus de notes, de communiqués, de lettres de service, de schémas d’opérations, de correspondances particulières et d’articles de journaux : ce n’était pas une petite entreprise d’y porter la lumière, – la discrète lumière qu’autorise dame Censure, Tout paraît simple, aisé, à qui les faits se présentent dans leur ordre logique et avec leur enchaînement régulier, L’historien qui « opère » sur une matière neuve sait ce qu’il en coûte pour y introduire ou, plutôt, y rétablir cet ordre et cet enchaînement, Et, avant de faire la philosophie de l’ histoire, il faut commence par écrire l’histoire (1).

On ne s’étonnera donc pas outre mesure de ne trouver ici que des considérations en rapport direct avec les événements. Les faits nous ont plus occupé que les idées. Et, en définitive, rien n’est perdu, puisque ce sont des matériaux tout préparés pour l’établissement de cette mystique de la guerre que le sombre génie de Joseph de Maistre avait entrevue, dont Vigny avait montré les effets en certaines âmes et qui sera demain notre religion nationale. On sent bien qu’un effort aussi rude, une tension aussi prolongée, un sacrifice aussi entier que ceux qui ont été demandés à la poignée d’hommes que voici, n’ont pu être obtenus par des moyens ordinaires. Il y a fallu un pacte spécial, un état de grâce particulier : le miracle n’était possible qu’au prix d’une étroite communion et, pour employer le mot propre, d’une véritable fraternité spirituelle entre la troupe et le commandement.

Si cette fraternité s’est observée dans toutes nos armes et sur presque tous les champs de bataille au cours de la lutte actuelle, peut-être ne fut-elle jamais aussi absolue que chez les fusiliers marins, Ils y étaient préparés sans doute, La mer est un champ de bataille perpétuel et l’on ne se sent guère moins à l’étroit sur un navire que dans une tranchée, La communauté du danger crée rapidement celle des cœurs : pourrait-on concevoir autrement que les plus turbulents, les plus individualistes des hommes, transportés à bord, en soient les plus disciplinés ? C’est le cas des Bretons. À Dixmude, encadrés par leurs officiers, gardant, avec l’habit, le langage et l’âme de leur profession, ils restaient encore marins. Il y avait d’ailleurs à côté d’eux des inscrits de tous nos quartiers maritimes, de Bayonne, de Toulon, de Dunkerque, etc. Et le bataillon du commandant de Sainte-Marie, formé à Cherbourg, contenait même un assez joli lot de natifs des Batignolles. J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec trois ou quatre de ces « Parigots » : je ne conseillerais à personne de « blaguer » devant eux leurs officiers. Et il est vrai que, de ces officiers, si peu demeurent que la plaisanterie, huit fois sur dix, risquerait de ne frapper qu’une ombre. Les mots les plus profonds, les plus tendres, que j’ai entendus sur le lieutenant de vaisseau Martin des Pallières m’ont été dits par un fusilier de la rue des Martyrs, Georqes Delaballe, qui faisait le coup de feu avec lui devant le cimetière, la nuit où ses mitrailleuses encrassées ne jouaient plus et où cinq cents Allemands, conduits par un major qui portait le brassard de la Croix-Rouge, se jetèrent à l’improviste sur nos tranchées.

– Mais pourquoi l’aimiez-vous tant ? lui demandai-je.

Je ne sais pas… On l’aimait parce qu’il était brave et qu’il avait toujours le mot pour rire, mais surtout parce qu’il nous aimait.

Voilà le secret de cette emprise extraordinaire des officiers sur leurs hommes, l’explication du miracle de cette résistance de quatre semaines, à un contre six, sous la plus formidable dégelée d’obus de tous les calibres qui ait arrosé une position, dans une ville littéralement déchiquetée, dont tous les immeubles flambaient et où, suivant le mot d’un correspondant du Daily Telegraph, il ne faisait plus ni nuit, ni jour : « il faisait rouge ». Quand les Boches eurent assassiné le commandant Jeanniot, ses hommes furent comme fous, Ils n’auraient pas pleuré davantage un père, On me communiquait récemment la lettre d’un petit Breton, Jules Cavan, blessé à Dixmude, soigné dans un hôpital de Bordeaux et qu’étaient venus voir les parents de l’enseigne Gautier, tué le 27 octobre dans les tranchées du cimetière.

« Cher Monsieur, écrivait-il le lendemain à M. Dalché de Desplanels, vous ne pouvez vous douter combien votre visite m’avait pris au cœur. Le 19 octobre, alors que mon bataillon était à l’offensive, à Lannes, à trois kilomètres de Dixmude, je fus blessé à la cuisse par une balle. Je me suis traîné, comme j’ai pu, sur le champ de bataille, les balles tombant toujours à mes côtés. Je fis environ cinq cents mètres sur le champ de bataille et je gagnai la route. C’est à ce moment que le lieutenant Gautier, m’apercevant dans le fossé, alors qu’il venait avec une section vers moi, me demanda :

Eh bien, petit, qu’est-ce que tu as ?

  • Oh ! lieutenant, je suis blessé à la jambe, et je ne peux pas me traîner.
  • Tiens, monte sur mon dos !

Et il me porta dans une maison à Lannes, et il me dit ces mots, dont je me rappellerai toujours :

  • Reste là, petit, d’ici qu’on vienne te chercher. Je vais faire prévenir les autos-ambulances.

Puis il repartit au feu, Oh ! le brave homme ! 

Le brave homme ! Jules Cavan fait écho à Georges Delaballe, le Breton au Parigot, Chez tous deux, c’est le même timbre cordial, Et parfois je me demande, penché sur ces ombres héroïques, lesquels furent les plus admirables, des officiers ou des marins ? Quand l’enseigne Gautier reçoit l’ordre de remplacer le lieutenant de vaisseau des Pallières, enseveli par un obus dans la tranchée du cimetière où était déjà tombé le lieutenant Eno, il lit clairement dans son destin ; il dit :

  • C’est mon tour.

Et il sourit à la mort qui lui fait signe. Mais je sais une circonstance où, la mort ne voulant pas d’eux, des fusiliers la provoquèrent ; où, après s’être battus jusqu’à épuisement de leurs cartouches, cernés dans une grange, ne restant plus que douze avec leur capitaine, celui-ci, pris de pitié et sentant l’inutilité d’une plus longue résistance, dit à ses hommes :

  • Mes pauvres enfants, vous avez fait votre devoir. Il n’y a plus qu’à se rendre.

Et, pour la première fois, désobéissant à leur capitaine, ils répondirent :

  • Non !

Rien ne montre mieux, à mon sens, le degré d’exaltation sublime, de complet oubli de soi, où nos officiers avaient porté le moral de leurs hommes. Tels étaient les élèves qu’avaient formés ces maîtres d’héroïsme que souvent leurs élèves les surpassaient. Il y avait, il y a encore à l’hôpital de Trouville, un jeune marin breton du nom de Michel Folgoas. Sa blessure est une des plus effroyables qu’on ait vues ; il a eu tout un côté du corps raboté par un obus, qui tua, le 2 novembre, près de lui, un de ses camarades de tranchée. « Moi, explique-t-il dans une lettre, sur le coup j’ai été étourdi. Je suis revenu à moi et j’ai fait trois cents mètres sans savoir que j’étais blessé, Il a fallu que les frères me disent :

  • Mon Dieu ! On t’a enlevé la moitié !

Et c’était vrai. Va-t-il gémir, crier ? Il plaisante :

  • Comme les Boches y z’avaient faim, ils m’ont pris un bifteck dans le côté, mais c’est pas gênant, du moment qu’ils ne m’ont pas tout pris.

Tirez ce Michel Folgoas à six mille exemplaires : vous aurez la brigade. Cet enfer de Dixmude est un enfer où « l’on ne s’en fait pas », suivant le mot des Parisiens, Et les battues de lapins, la chasse aux lièvres roux d’Allemagne qui détalent devant l’armée d’invasion, les corridas de muerte où nos Mokos ne craignent personne pour estoquer à la baïonnette quelque pacifique bœuf flamand abandonné de ses propriétaires, des équipées moins recommandables et, d’ailleurs, sévèrement réprimées, dans les sous-sols des estaminets de Dixmude, certaine histoire de gueuz-lambick où l’on voit, en plein jour, par les canaux, deux Bretons ramener triomphalement à la godille, sous un harnachement de gendarmes belges, un tonneau de bière forte déniché Dieu sait où, au temps où la brigade, officiers compris, n’avait pour toute boisson que l’eau saumâtre de l’Yser, – cent et une fariboles du même genre, qui feront plus tard la joie des veillées, attestent que Jean Gouin (ou Le Gwenn, Jean-le-Blanc), comme s’appellent entre eux les marins (2), ne perdait pas complètement le nord au milieu des pires vicissitudes.

Une épopée donc, si l’on veut, ou, comme le proposait M. Victor Giraud, une « geste » française, telle fut Dixmude, mais une geste où l’héroïsme n’a rien de roide ni de compassé, où le naturel de l’homme de mer reprend à tout instant le dessus, où il y a du tonnerre, des éclairs, de la pluie, de la boue, du froid, des balles, des shrapnells, des marmites, des écrabouillements – et toute la jeune gaieté de la race.

Et cette épopée ne se termine pas à Dixmude ; la brigade n’est pas restée l’arme au pied après le 10 novembre. Reconstituée par les dépôts, maintenue à l’effectif de deux régiments, elle connut d’autres fastes. Ypres et Saint-Georges la virent charger les bandes du prince Ruprecht après celles du duc de Wurtemberg . Dixmude n’est que le premier panneau du tryptique : sur l’ogive rompue de la noire capitale des Communiers, sur les fonds livides du plat pays nieuportais, la brigade, deux fois encore, inscrivit sa silhouette d’ouragan.

Mais, à Ypres et à Saint-Georges, les marins avaient derrière eux le gros des forces anglo-françaises ; à Dixmude, jusqu’au 4 novembre, ils opéraient en enfants perdus. Et c’était le sort des deux Flandres qu’ils tenaient dans leurs mains. Un des combattants de Dixmude, le lieutenant de vaisseau Georqes Hébert, a pu dire que les fusiliers avaient gagné là « mieux qu’une bataille navale ». Je ne reproche à cette déclaration que sa modestie. Dixmude, ce sont nos Thermopyles du Nord, comme le Grand-Couronné de Nancy fut nos Thermopyles de l’Est ; les fusiliers ont été le premier et le plus solide élément de la longue défensive triomphante qui portera un jour le nom de victoire de l’Yser, – victoire plus disputée et, si l’on veut, moins rayonnante que la victoire de la Marne, mais qui n’aura pas enveloppée des conséquences moins heureuses.

On prête au génialissime un mot que lui-même a peut-être été tout surpris d’avoir à prononcer :

– Vous êtes, aurait-il dit aux fusiliers, mes meilleurs fantassins.

Arrêtons-nous sur ce mot si simple, tout militaire et qui fait pâlir les plus belles harangues. La brigade en restera éternellement décorée.

 


 

 

CHAPITRE 1 : VERS GAND

 

Le 8 octobre au matin, dans la grisaille du petit jour, deux trains régimentaires se croisaient en gare de Thourout. L’un de ces trains contenait des carabiniers belges ; son vis-à-vis, des fusiliers marins. D’une rame à l’autre on s’interpellait. Les carabiniers agitaient leur petit bonnet de police à liséré jaune et criaient : « Vive la France ! » Les marins ripostaient par des vivats en l’honneur de la Belgique.

– Où allez-vous ? demanda un officier belge.

À Anvers. Et vous ?

– En France.

Il expliqua que les carabiniers étaient des recrues de la Campine qu’on dirigeait vers nos lignes, pour compléter leur instruction.

– Vous les formerez vite, hein ? dit un marin à l’officier.

Et, montrant le poing à l’horizon :

– Et soyez tranquille, mon lieutenant. On finira bien par les avoir, ces fumiers ! …

L’officier belge qui rapporte la scène, Édouard de Kayser (4), avait lui-même quitté Anvers dans la nuit. Il ignorait que la résistance était à bout de souffle, que l’évacuation des troupes avait commencé. Nos marins n’étaient pas mieux renseignés. Le contre-amiral Ronarc’h, qui les commandait, croyait mener sa brigade à Dunkerque : on lui avait donné huit jours pour la former et l’organiser sur le pied de deux régiments (six bataillons et une compagnie de mitrailleuses), Tout était à créer, les cadres, les hommes, les services. Tâche ardue, compliquée par le défaut de cohésion des éléments de la brigade et les changements continuels de cantonnement (Creil, Stains, Pierrefitte, etc.). Mais l’idée n’était venue qu’assez tard de former des bataillons de marche avec nos marins. L’article 11 de la loi du 8 août 1913 permettait bien de « verser à l’armée de terre les inscrits maritimes en excédent aux besoins de l’armée de mer », mais les modes d’utilisation de ces contingents n’avaient pas été nettement définis : les affecterait-on aux formations existantes ou les constituerait-on en unités autonomes ? Ce dernier parti, le plus raisonnable en l’espèce, qui ménageait la transition et, tout en rattachant l’inscrit maritime à l’armée de terre, lui conservait, cet esprit de corps, un peu jaloux, mais dont le stimulant a tant de force sur les âmes, était loin de rencontrer un assentiment général. Le ministre passa outre et fit bien. 70, les glorieuses leçons du Bourget et du Mans, lui avait ont appris ce qu’on peut attendre de la coopération des marins avec la troupe. Quelque préparation y était requise assurément. Par définition, une marine est faite pour naviguer, ce qui explique qu’on y néglige un peu l’école de bataillon : les hommes habillés de frais, « capelés », comme ils disent, à la nouvelle mode, bérets sans pompon (5), vareuses remontantes et sans col, il fallait encore en faire des soldats ; si débrouillards que soient les marins, une certaine roideur de mouvements, dans les premiers jours, trahissait l’inexpérience de ces oiseaux de mer auxquels on rognait les ailes et qu’on engonçait par surcroît dans de grosses capotes d’infanterie. Presque aussitôt, d’ailleurs, la brigade ralliait le camp retranché de Paris (6) ; elle venait à peine d’y prendre ses cantonnements que son chef recevait l’ordre de la tenir prête à partir pour Dunkerque où se formait une nouvelle armée. Dunkerque n’était pas encore menacé : la brigade y pourrait achever son organisation. L’ordre portait la date du 4 octobre. Le 7 au matin, la brigade embarquait à Saint-Denis et à Villetaneuse avec ses convois.

« Nous sommes confortablement installés dans des wagons à bestiaux, note sur son carnet le fusilier R… À Creil, nous voyons des maisons brûlées par les Allemands. La nuit arrive ; on cherche à dormir, mais on ne peut pas. Il fait froid. Nous grelottons dans les wagons ». Mais à la pointe des dunes, qu’on côtoie depuis Boulogne, voici un gros paquet de clarté violâtre, d’autres feux qui oscillent, verts et rouges, et la rude haleine du large : Dunkerque. Une surprise y attendait la brigade : les ordres sont changés ; on ne descend pas et les trains de transport vont continuer « vers la Belgique, vers l’ennemi », sur Anvers pour préciser.

Les hommes trépignent de joie. À la portière des fourgons, leurs grappes se pressent, acclament la terre belge dans une envolée de bérets (7). L’amiral est parti dans le premier train avec son état-major. À Gand, dans l’après-midi du 8, il trouve sur le quai le général Pau qui arrive d’Anvers, où ce grand agent de liaison des armées alliées s’est rendu pour organiser avec le roi la retraite de l’armée belge (8). Le général lui apprend que la voie est coupée au-dessus de la ville et que les six divisions qui défendaient Anvers ont commencé de se replier sur Bruges : deux divisions sont échelonnées à l’ouest du canal de Terneusen, trois à l’est. Une seule division reste encore à Anvers, avec les 10 000 hommes des forces anglaises (9) ; la cavalerie belge couvre la retraite sur l’Escaut, au sud de Lokeren. Il n’est plus question d’entrer à Anvers, mais de coopérer à la manœuvre de repli avec les renforts anglais qui sont annoncés et les troupes de la garnison de Gand : l’ennemi, de toute évidence, va essayer de gagner dans l’ouest pour investir l’armée belge épuisée par deux mois de luttes incessantes et que talonnent le long de la frontière hollandaise d’autres forces venues d’Anvers. Mais, pour que cette manœuvre d’enveloppement réussisse, il faut d’abord qu’il prenne Gand et Bruges où il lui eût été si aisé de s’installer un mois plus tôt et qu’il a volontairement dédaignés, certain qu’il se croyait de les occuper à son heure sans brûler une amorce.

Dès la fin d’août en effet, le corps d’armée du général von Bœhn s’était avancé jusqu’à Melle, à quelques kilomètres de Gand. Bien qu’il n’y eût trouvé aucune résistance, Melle, disait-on, avait été pillée et brûlée en partie ; les Allemands n’y avaient respecté que la distillerie où logeaient leurs troupes et qui appartenait à un Bavarois naturalisé. Pour prévenir une occupation effective de la ville, le bourgmestre de Gand, M. Braun, avait dû s’engager près du général von Bœhn à pourvoir au ravitaillement des troupes allemandes cantonnées à Beleghem. Contribution de guerre assez douce en somme. Mais on était de revue : à la date du 25 août, au lendemain de Charleroi, le kaiser eût cassé aux gages, comme dûment convaincu d’imbécillité, un général qui se fût permis de penser qu’en octobre, et à supposer qu’elle fût encore vivante, la France, dans les soubresauts de son agonie, aurait encore la force de distraire des unités pour les envoyer au secours de la Belgique. Il est certain, quoi qu’il en soit, que c’est à cette erreur de calcul ou à cette folle présomption que l’armée belge a dû son salut.

L’effort qu’il avait dédaigné de faire en août sur Gand et la Flandre occidentale, l’ennemi allait le tenter en octobre, après la chute d’Anvers. Les conditions ne semblaient pas avoir beaucoup changé. Gand, ville ouverte, largement étalée dans une plaine d’alluvions, au confluent de l’Escaut et de la Lys, qui s ‘y désarticulent en une infinité de canaux, est de tous côtés à la merci d’un coup de main. Pas de forts, pas de remparts : pour arrêter l’ennemi, nous ne devons compter que sur les défenses improvisées. Les troupes de la garnison, sous les ordres du général Clothen, se réduisent à huit escadrons de cavalerie, une brigade mixte, une brigade de volontaires et deux régiments de ligne, et leurs effectifs sont bien amaigris. C’est assez cependant, avec nos 6 000 fusils, pour leur permettre de se déployer dans la boucle de l’Escaut et entre ce fleuve et la Lys, sur le Front sud de la ville, qui semble particulièrement menacé ; si elle débarque à temps, demain, la 7e division anglaise renforcera le front, qu’il est inutile d’étendre davantage pour une défense toute provisoire, puisqu’on nous demande seulement de faire gagner une journée ou deux à l’armée d’Anvers. L’action sera chaude vraisemblablement : ni le général Pau, qui en a établi le dispositif, ni l’amiral Ronarc’h, qui doit en supporter le principal effort, ne se font d’illusions à cet égard,

  • Saluez ces messieurs, aurait dit à son état-major le général en montrant les officiers de marine : vous ne les reverrez plus (10)

Le reste de la brigade a suivi de près l’amiral. Les derniers trains (11) arrivent à Gand dans la nuit. Toute la population est sur pied, acclamant les marins qui traversent la ville pour gagner leurs casernes respectives (12). Le lendemain, branle-bas à quatre heures et demie. On boit le « jus », et en route pour Melle, où les Belges nous ont préparé des tranchées.

Charles LE GOFFIC, 1915,  (à suivre…)

 

 

NOTES :

(1) Qu’on nous permette de rappeler que Dixmude a paru dans les numéros du 1er et du 15 mars 1915 de la Revue des Deux Mondes, antérieurement à toute étude sur le sujet.

(2) « Quand on a passé dans les rues de Gand, elles étaient pleines de monde qui criait : « Vivent les Français ! » Dans la foule j’avais entendu un qui a crié : « Vive Jean Gouin ! » Celui-là les connaissait bien, les Jean Gouin,  » (Lettre du fusilier F… , de l’île de Sein.) Le Gwenn, qui, par corruption, a donné Gouin, est un nom très répandu en Bretagne.

(3) Les sources auxquelles nous avons recouru pour l’établissement de cette relation sont de diverses sortes : communiqués officiels, rapports français et étrangers, etc. Mais la majeure partie de nos renseignements nous viennent de correspondances privées, l’assemblées par M. de Thézac, le modeste et zélé fondateur des Abris du marin, de carnets de route obligeamment prêtés par leurs auteurs, d’enquêtes verbales près des survivants de Melle et de Dixmude. Le plus souvent que nous l’avons pu, nous avons cédé la parole à nos correspondants, avec le regret de ne pouvoir soulever l’anonymat que leur impose une consigne rigoureuse, mais, espérons-le, toute provisoire.

(4) Revue hebdomadaire du 9 janvier 1915. Ce sont ces mêmes recrues que les derniers trains de fusiliers croisèrent en gare de Dunkerque. « 8 octobre, 16 heures. Arrivée à Dunkerque, Croisé la classe 1914 belge. Nombreux cris de : Vive la France ! » (Carnet de route de l’enseigne Gautier. – V. encore p. 7, note 1.)

(5) On rétablit par la suite les pompons, jugés d’abord trop voyants : des confusions regrettables s’étaient produites et les bérets de nos hommes ressemblaient trop, à distance, aux « calots » des troupes allemandes.

(6) Une partie des hommes s’y trouvaient déjà. « Durant des semaines nous avons mené la vie de bivouac dans le camp retranché [de Paris]. Marches et contre-marches pour habituer les hommes à la nouveauté du sac. Les jours glorieux de la Marne, nous les avons passés en réserve de deuxième ligne, sans rien voir ». (Interview du lieutenant de vaisseau G. Hébert, par R. KIMLEY. – Opinion du 19 décembre 1914.)

(7) « Dans toutes les gares la population est massée sur les quais. Des vivats s’élèvent et nos compartiments sont littéralement remplis de fruits, sandwiches, cigares, cigarettes. La bière, le café, le thé coulent à flot. Inutile de vous dépeindre la joie de nos mathurins, qui s’imaginent être en Terre promise. » (Cahier du docteur L. F…)

(8) D’après le major Pontus, le général arrivait, non d’Anvers, mais d’Ostende, où il s’était rendu « pour voir comment l’aile gauche française pourrait le mieux lier ses mouvements à ceux de l’armée d’Anvers, dont la retraite avait été organisée par l’état-major belge ».  

(9) Une brigade de la marine royale et 6 000 volontaires de la réserve navale. Ces forces n’étaient à Anvers que depuis le 4 octobre où les avait précédées M. Winston Churchill : elles se battirent très bravement pendant les derniers jours du siège et furent un puissant élément de réconfort pour les troupes belges. Au cours de la retraite, qu’elles contribuèrent à assurer, une partie seulement d’entre elles furent rejetées en Hollande.

(10) Cf. Jean CLAUDIUS, la Brigade navale. (Petite Gironde du 1er février 1915.)

(11) Ils étaient au nombre de sept. Le septième et dernier ne partit qu’à cinq heures du soir de Saint-Denis. Il emportait les deux grandes ambulances de la marine attachées à la brigade, les deux sections de mitrailleuses des régiments, formant corps avec ces régiments, et la compagnie autonome de mitrailleuses du lieutenant de vaisseau de Maynard (quatre sections de quattre pièces chacune ayant pour capitaines les lieutenants de vaisseau de Maynard, des Palières, de Roucy et Cayrol) : au total 32 pièces fournies par la Guerre et montées sur de petits chariots de débarquement de la Marine. Ce train n’arriva à Gand qu’à onze heures du soir le lendemain et le débarquement de son matériel fut assez long. « II est près de deux heures du malin lorsque la compagnie traverse la ville silencieuse. Cependant le bruit des petits chariots sautillant sur les pavés réveille plus d’un Gantois, car aux fenêtres on aperçoit des visages à demi endormis qui scrutent les rues ». (Cahier du docteur L. F…).

(12) La caserne Léopold, le Cirque et le Théâtre-Flamand. Les officiers furent logés, avec l’amiral, à l’Hôtel des Postes. « Je suis le compagnon de chambrée du Iieutenant de vaisseau Martin des Pallières et, avant de nous coucher nous nous défatiguons par une toilette générale, – notre dernière ablution pendant tout notre séjour en Belgique et assurément la dernière de mon pauvre camarade, tué à Dixmude ». (Cahier du docteur L. F…).