LIVRE : Cyrus le Grand – Roi du monde (Auteur : Matt Waters).

Dans le panthéon des grands conquérants de l’Antiquité, Cyrus le Grand occupe une place singulière. Fondateur de l’empire achéménide au VIe siècle avant notre ère, ce monarque perse a légué à l’histoire une image paradoxale : celle d’un conquérant impitoyable doublé d’un souverain éclairé. L’historien Matt Waters propose une relecture critique et documentée de cette figure historique, s’appuyant sur les dernières découvertes archéologiques et une analyse rigoureuse des sources antiques.

L’ouvrage de Waters arrive à point nommé dans un contexte historiographique marqué par la réévaluation des grandes figures de l’Antiquité. Pendant des décennies, Cyrus a été présenté tantôt comme un libérateur bienveillant, notamment à travers le prisme du cylindre de Cyrus – considéré parfois hâtivement comme la première « déclaration des droits de l’homme » –, tantôt comme un simple conquérant parmi d’autres. Waters refuse ces visions simplistes pour proposer un portrait nuancé, ancré dans la réalité géopolitique du Proche-Orient ancien.

L’auteur, professeur d’histoire ancienne, s’attache à démêler le vrai du faux dans les récits concernant Cyrus. Les sources principales – Hérodote, Xénophon, et les textes babyloniens – offrent des visions parfois contradictoires du personnage. Hérodote, écrivant près d’un siècle après la mort de Cyrus, mélange anecdotes légendaires et informations historiques. Xénophon, dans sa Cyropédie, livre davantage un traité philosophique sur le gouvernement idéal qu’une biographie factuelle. Waters excelle à naviguer entre ces témoignages, à en extraire la substance historique tout en expliquant leurs biais et leurs intentions narratives.

Le récit commence dans le royaume d’Anshan, vassal de l’empire mède, où Cyrus voit le jour vers 600 avant notre ère. Waters reconstitue méticuleusement le contexte politique de l’époque : un Proche-Orient dominé par quatre grandes puissances – l’empire néo-babylonien, le royaume mède, le royaume de Lydie et l’Égypte. Dans ce fragile équilibre, la révolte de Cyrus contre son suzerain mède Astyage, vers 553 avant notre ère, marque le début d’une expansion fulgurante.

L’auteur analyse avec finesse les stratégies militaires et diplomatiques qui permirent à Cyrus de s’imposer. La conquête de la Lydie et la capture de Crésus en 547 avant notre ère, puis la prise de Babylone en 539 sans combat majeur, témoignent d’un génie tactique mais aussi d’une capacité à négocier, à rallier les élites locales et à présenter sa domination comme préférable au statu quo. Waters insiste sur cet aspect souvent négligé : Cyrus était un communicant habile, sachant adapter son discours à ses différents publics.

L’un des aspects les plus débattus du règne de Cyrus concerne sa politique religieuse. Le cylindre de Cyrus, découvert à Babylone en 1879, relate la libération des peuples déportés et le respect des cultes locaux. Waters replace ce document dans son contexte : il s’agit d’un texte de propagande royale, conforme aux traditions mésopotamiennes où chaque nouveau souverain se devait de présenter son accession au trône comme voulue par les dieux et bénéfique pour la population.

Cela ne diminue pas l’importance de la politique achéménide, souligne Waters, mais permet de la comprendre correctement. La tolérance religieuse de Cyrus n’était pas un principe philosophique abstrait mais une nécessité pragmatique pour gouverner un empire multiethnique et multiconfessionnel. En permettant aux Juifs déportés de retourner à Jérusalem et de reconstruire leur Temple, Cyrus ne défendait pas une liberté de culte universelle, mais s’assurait la loyauté d’une population stratégiquement située entre la Perse et l’Égypte.

Waters consacre plusieurs chapitres aux innovations administratives de Cyrus, souvent éclipsées par ses conquêtes militaires. La création d’un système de satrapies – provinces gouvernées par des administrateurs nommés par le roi –, l’établissement d’un réseau routier, la standardisation progressive des poids et mesures, constituent les fondements d’un empire durable. Ces réformes seront perfectionnées par ses successeurs, notamment Darius Ier, mais Cyrus en pose les bases.

L’auteur souligne également l’habileté de Cyrus à intégrer les élites locales dans son administration, évitant ainsi les révoltes perpétuelles qui avaient miné les empires précédents. Cette politique d’association plutôt que de domination brutale explique en partie la longévité de l’empire achéménide, qui survivra plus de deux siècles jusqu’à sa conquête par Alexandre le Grand.

La mort de Cyrus, survenue en 530 avant notre ère lors d’une campagne contre les Massagètes, une tribu nomade d’Asie centrale, reste entourée de mystère. Waters examine les différentes versions de cet événement final, depuis le récit dramatique d’Hérodote – où la reine Tomiris(1) aurait plongé la tête du roi défunt dans une outre remplie de sang – jusqu’aux versions plus sobres suggérant une mort au combat ordinaire. Cette fin relativement modeste contraste avec l’ampleur des réalisations du souverain.

L’ouvrage de Waters ne se contente pas de raconter une vie ; il analyse un héritage. Cyrus devint rapidement une figure de référence dans l’Antiquité. Alexandre le Grand visitera son tombeau à Pasargades avec respect. Les auteurs grecs et romains verront en lui le modèle du souverain juste. Dans l’Iran contemporain, il reste une figure nationale célébrée, symbole d’une grandeur passée.

Waters conclut par une réflexion sur la construction mémorielle. Le Cyrus historique, homme de son temps utilisant les méthodes de conquête et de gouvernement de son époque, diffère du Cyrus mythifié par les générations suivantes. Comprendre cette différence n’enlève rien à l’importance du personnage, mais permet d’apprécier plus justement ses réalisations réelles : la création du premier véritable empire universel, fondé non sur la simple coercition mais sur un équilibre subtil entre force militaire et habileté politique.

« Cyrus le Grande – Roi du monde » s’impose ainsi comme une référence incontournable, alliant rigueur académique et accessibilité, pour quiconque souhaite comprendre l’un des personnages les plus influents de l’histoire antique.

Cyrus le Grand – Roi du monde, Matt Water, Éditions Passés Composés, octobre 2025, 288 pages, 23 €.


NOTES :

  1. Tomiris, reine des Massagètes (peuple cavalier nomade scythique indo-européen), a fait l’objet d’une adaptation cinématographique en 2019, par le réalisateur kazakh Akan Satayev.
Stéphane GAUDIN
Stéphane GAUDINhttp://www.theatrum-belli.com/
Créateur et directeur du site THEATRUM BELLI depuis 2006. Officier de réserve citoyenne Terre depuis 2018, rattaché au 35e régiment d'artillerie parachutiste de Tarbes. Officier de réserve citoyenne Marine de 2012 à 2018, rattaché au CESM puis au SIRPA. Membre du conseil d'administration de l'Amicale du 35e RAP. Membre associé de l'Union IHEDN AR7 (région Centre Val-de-Loire). Chevalier de l'Ordre National du Mérite.
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