Depuis plus de deux millénaires, le nom de Sparte résonne comme un symbole de discipline militaire, de courage et d’austérité. Pourtant, derrière l’image d’Épinal des « 300 » guerriers des Thermopyles se cache une réalité historique bien plus complexe et fascinante. C’est précisément cette tension entre mythe et histoire que Paul Cartledge, professeur émérite de culture grecque à l’Université de Cambridge, explore dans son ouvrage « Les Spartiates ».
Historien de renommée internationale et spécialiste incontesté de la Grèce antique, Paul Cartledge livre ici bien plus qu’une simple chronique militaire. Son approche combine érudition académique et accessibilité narrative pour retracer l’histoire complète de cette cité-État unique, de ses origines mythiques jusqu’à son déclin progressif sous domination romaine. L’auteur s’attaque frontalement à un défi de taille : démêler la réalité historique des constructions idéologiques qui ont entouré Sparte depuis l’Antiquité elle-même jusqu’à nos jours.
L’un des mérites essentiels de cet ouvrage réside dans sa capacité à contextualiser Sparte au sein du monde grec archaïque et classique. Cartledge rappelle que la société spartiate, loin d’être un modèle isolé, s’est développée en réponse à des défis géopolitiques spécifiques. La conquête de la Messénie au VIIIe siècle avant notre ère constitue le tournant décisif qui façonna définitivement l’identité spartiate. Face à une population d’hilotes asservis numériquement supérieure, les Spartiates développèrent un système militaire et social unique destiné à maintenir leur domination. Cette nécessité stratégique engendra l’agôgè, le légendaire système éducatif spartiate qui transformait les jeunes garçons en machines de guerre dévouées à la cité.
L’historien britannique excelle particulièrement dans sa description des institutions spartiates, dévoilant les rouages d’un système politique original. La dyarchie, avec ses deux rois issus des familles des Agiades et des Eurypontides, la gérousia composée de 28 gérontes et les deux rois, ainsi que l’assemblée populaire et les éphores, formaient un équilibre constitutionnel que les anciens eux-mêmes qualifiaient de « constitution mixte ». Cartledge analyse finement comment ce système permettait à la fois un contrôle oligarchique et une certaine participation citoyenne, tout en maintenant la cohésion nécessaire à une société militarisée.
La vie quotidienne à Sparte, souvent fantasmée, trouve dans ces pages une description nuancée et documentée. Cartledge s’appuie sur les sources archéologiques et littéraires pour reconstituer le mode de vie spartiate, de l’éducation collective à la vie en communauté des hommes dans les syssities, ces repas communs obligatoires qui cimentaient la solidarité guerrière. L’auteur n’hésite pas à déconstruire certains mythes tout en confirmant d’autres aspects extraordinaires de cette société. La condition des femmes spartiates, par exemple, apparaît remarquablement différente de celle des autres cités grecques : propriétaires terriennes, bénéficiant d’une éducation physique, elles jouissaient d’une liberté qui scandalisait les Athéniens.
L’analyse militaire constitue naturellement un axe majeur de l’ouvrage. Cartledge détaille la fameuse phalange spartiate, cette formation de combat qui fit la terreur de la Grèce pendant plus de deux siècles. Il explique comment l’entraînement intensif, la discipline collective et l’éthos guerrier transformaient les citoyens spartiates en fantassins d’élite. Les grandes batailles qui forgèrent la réputation militaire de Sparte sont examinées avec rigueur : Marathon où leur absence fut remarquée, les Thermopyles et la résistance légendaire de Léonidas, Platées qui scella la victoire grecque sur les Perses, et bien sûr les affrontements de la guerre du Péloponnèse contre Athènes.
Cette guerre du Péloponnèse, qui opposa pendant près de trente ans les deux grandes puissances grecques, occupe une place centrale dans le récit. Cartledge montre comment Sparte, puissance terrestre par excellence, dut s’adapter et développer une flotte pour contrer la thalassocratie athénienne. La victoire finale de Sparte en 404 avant notre ère marqua l’apogée de sa puissance, mais aussi le début de son déclin. L’hégémonie spartiate sur la Grèce s’avéra de courte durée, révélant les limites d’un système conçu pour la défense plutôt que pour l’expansion.
L’auteur accorde une attention particulière aux figures marquantes de l’histoire spartiate. Au-delà de Léonidas, il explore les personnalités de Lycurgue, le législateur mythique dont les réformes auraient fondé le système spartiate, de Lysandre, le stratège qui vainquit Athènes, d’Agésilas II, roi ambitieux dont les campagnes épuisèrent les ressources de la cité, et de Cléomène III, qui tenta au IIIe siècle de réformer radicalement une Sparte déclinante. Ces portraits permettent de saisir les évolutions et contradictions internes de la société spartiate.
Un des apports de Cartledge réside dans son analyse du « mirage spartiate », cette construction idéologique qui transforma Sparte en modèle philosophique et politique. Dès l’Antiquité, philosophes et penseurs, de Platon à Plutarque, ont idéalisé ou critiqué Sparte selon leurs propres agendas politiques. L’auteur trace la postérité de ces représentations à travers les siècles, montrant comment Sparte fut tour à tour admirée par les révolutionnaires français, les théoriciens nationaux-socialistes, ou encore les penseurs libertariens contemporains. Cette réception contradictoire témoigne de la plasticité du mythe spartiate et de la nécessité d’un regard historique rigoureux.
Le déclin de Sparte, souvent négligé dans les récits populaires, est ici minutieusement documenté. La défaite de Leuctres en 371 avant notre ère face aux Thébains de Épaminondas brisa définitivement le mythe de l’invincibilité spartiate. La libération de la Messénie priva Sparte de sa base économique tandis que l’oliganthropie, la diminution du nombre de citoyens de plein droit, sapait les fondements mêmes du système. Cartledge montre comment une société figée dans ses traditions devint incapable de s’adapter aux nouvelles réalités du monde hellénistique puis romain.
L’ouvrage de Paul Cartledge se distingue par sa capacité à conjuguer rigueur scientifique et lisibilité. Solidement documenté, s’appuyant sur les dernières recherches archéologiques et les relectures critiques des sources anciennes, il offre une synthèse magistrale accessible aux amateurs d’histoire comme aux spécialistes. Les notes abondantes et la bibliographie fournie permettent d’approfondir chaque aspect évoqué.
« Les Spartiates » s’impose ainsi comme une référence incontournable pour quiconque souhaite comprendre cette société unique qui a profondément marqué l’imaginaire occidental. Au-delà de l’histoire militaire, Cartledge offre une réflexion sur la construction des mythes nationaux, sur les limites des systèmes totalitaires, et sur la complexité des sociétés humaines. En démythifiant Sparte sans la démystifier, l’historien britannique restitue toute sa profondeur historique à une cité qui, pour le meilleur et pour le pire, continue de fasciner et d’interroger notre rapport à la discipline, au courage et au sacrifice collectif.
Les Spartiates, Paul Cartledge, Éditions Passés/Composés, 2026, 350 pages, 24 €.






