« Nous sommes en guerre ! »


« Les mots qui naguère étaient compris de tout le monde ont aujourd’hui besoin d’explications… »

Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre IV, XXXIII

 

En ces temps troublés, certains concepts basiques sont manipulés par nos politiques de manière dramatique, voire même théâtrale, afin de frapper les personnes influençables et tenter de mobiliser les énergies. Ainsi en va-t-il de la notion de « guerre » improprement appliquée à la lutte contre une pandémie aux conséquences certes très graves et spectaculaires.

Or, comme le soutenait Albert CAMUS dans Poésie 44 (Sur une philosophie de l’expression), « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur du monde. » C’est, en effet, entretenir un rideau de fumée propice aux incompréhensions et aux méprises en permettant de nommer une chose pour une autre ou, pire encore, en cédant à la tentation du sensationnalisme. Même là, même dans ce moment-là, on est dans la pure et dans la pire des communications…

Tout cela ne serait pas si grave s’il ne s’agissait que de sémantique ou de discussion de café du commerce. Or, c’est la plus haute autorité de l’État qui s’exprime en employant de manière inappropriée un terme fort au risque de le galvauder à jamais dans les esprits et d’obtenir, en outre, un effet inverse à celui recherché.

Pourtant, s’il est une notion que chaque citoyen comprend aisément, c’est bien celle de guerre qui est « l’existence d’une violence homicide et organisée entre plusieurs groupes sociaux dans la poursuite de buts politiques conflictuels, avec au moins un de deux groupes organisés sous l’autorité d’un pouvoir officiel, le plus souvent un État (1) ». Il s’agit donc d’une lutte sans merci entre des entités rivales et, in fine, entre des personnes physiques, qu’il s’agisse des dirigeants dans les hautes sphères du pouvoir ou d’individus anonymes sur les champs de bataille ou le secret des opérations clandestines. Chacun voit bien ce que ce mot entraîne de sacrifices, de sueur, de sang, de larmes, d’actes héroïques et d’exactions aussi.

Employer le mot « guerre » pour lutter contre une pandémie, c’est non seulement trahir tous ceux qui en furent jadis les victimes, c’est aussi se moquer de tous ceux qui la vivent dans leurs chairs au quotidien et dont les cris, d’habitude si assourdissants qu’on ne les entend plus, sont étouffés depuis des semaines par notre presse télévisuelle, radiophonique ou écrite. C’est également trahir l’esprit de tous les documents officiels traitant des questions de défense et de sécurité récents ou en vigueur comme, par exemple, le Livre blanc de 2013 ou la Revue stratégique de 2017, qui s’appuient sur la définition traditionnelle du mot guerre pour décrire des scénarios plus ou moins apocalyptiques.

Le premier de ces deux documents est intéressant en ce sens qu’il fait bien la différence, et ce peut-être pour la toute première fois aussi clairement, entre les concepts de « risque et de menace » :

  • « Par menaces, on entend toutes les situations où la France doit être en mesure de faire face à la possibilité d’une intention hostile. »
  • « Par risques, on entend tous les périls susceptibles, en l’absence d’intention hostile, d’affecter la sécurité de la France : ils comprennent donc aussi bien des événements politiques que des risques naturels, industriels, sanitaires ou technologiques (2). ».

Si l’on considère que le nouveau virus (3) apparu en Chine à la fin de l’année 2019 est bien une maladie, alors on ne peut pas lui imputer de volonté manifeste de nuire à telle ou telle partie de la société humaine. La seule fonction d’un virus, opportuniste par nature, est d’infecter des cellules et de se répandre tant qu’il bénéficie d’un terrain et de conditions favorables sans rencontrer de résistance. A contrario, la guerre suppose en premier lieu un affrontement de volontés adverses pour atteindre des buts, avouables ou non, en relation avec des entités humaines aux intérêts divergents. Bien incapable de suivre un plan de campagne, le COVID 19 ne représente donc pas une menace au sens littéral du terme, mais bien un risque sanitaire mettant en danger des pans entiers de nos sociétés modernes, somme toute fragilisées et vieillissantes.

Pas un officier général d’active ni un seul général en deuxième Section pour dénoncer, sur un plateau télévisé ou sur une station de radio, cette véritable imposture. On pourrait s’en tenir là s’il n’était question que de terminologie ou de docilité de la part d’un public averti. Seulement, l’emploi de la rhétorique guerrière dans ce contexte de crise, une crise sanitaire majeure et bien réelle, rappelons-le, n’est pas anodine.

Si le souhait du politique n’était que de mobiliser les énergies pour obtenir la mise en sommeil du virus à défaut de son éradication, cette impropriété pourrait sembler bénigne et on pourrait l’accueillir avec une certaine bienveillance. Elle vise cependant à cacher un certain nombre de faiblesses initiales et d’objectifs à très court terme. En effet, si cette « guerre » (nous parlerions bien sûr plutôt de crise) était prévisible et d’ailleurs abordée dans la Revue stratégique de 2017 (4), pourquoi ne pas s’y être préparés en temps de Paix, c’est-à-dire en période de calme sanitaire ? Comme chacun le sait maintenant, la logique libérale s’est lentement imposée et nos fantassins en première ligne sont montés à l’assaut sans les équipements de base nécessaires (5), un peu comme nos soldats de 1914 le firent en pantalon rouge-garance et nos Saint-Cyriens en casoar et gants blancs. Il manquait donc d’emblée plusieurs boutons de guêtres, pour prendre le contrepied d’un célèbre ministre de la Guerre (6). La France manque de masques, mais ce n’est pas grave parce qu’ils ne serviraient à rien. D’ailleurs, les Français en auraient-ils qu’ils ne sauraient pas les utiliser…

Serions-nous d’ailleurs véritablement en guerre que nous hésiterions à nous positionner dans l’espace temporel : sommes-nous à la veille de la bataille de la Marne de début septembre 1914 ou de la débâcle de juin 1940 ? « Toutes les batailles perdues se résument en deux mots : trop tard !(7) » D’autant plus que si nous sommes sûrs de vaincre le virus (toujours pour filer la métaphore guerrière), ce sera sur la durée, au prix de longues semaines de confinement de nos forces vives et au détriment d’innombrables victimes de notre impréparation et de notre manque de moyens. Cette impéritie tout comme nos efforts dérisoires pour reprendre l’initiative nous coûteront fort cher. Tous ces fonds consacrés à déplacer un nombre très limité de malades en trains à grande vitesse, en hélicoptères et en avions de transport militaires, tous ces ponts aériens destinés à récupérer du matériel médical… en Chine justement, auraient certainement été mieux employés dans le cadre d’une politique de prévention et de protection concertée et planifiée.

Le recours à la rhétorique guerrière a pour principal avantage d’inhiber le débat : « Silence dans les rangs ! », pas de dissensions, tout pour l’effort de guerre, la guerre encore, la guerre toujours. Avec ses héros en première ligne, au front comme il faut dire (médecins, personnels soignants, sapeurs-pompiers, ambulanciers…), ses héros en deuxième ligne, chargés de la logistique (pharmaciens, employés de la grande distribution et des commerces de bouche, éboueurs [pas les forces de sécurité bien sûr]…), et puis ses héros de l’Arrière à qui le seul effort qu’on demande c’est : « Restez chez vous ! » Eh bien non, on ne se sent pas utile à « l’effort de guerre » vautré dans son canapé et devant la télévision, d’abord en télétravail, ensuite en RTT en attendant de prendre ses congés en chambre. Comme souvent, c’est l’Arrière qui cèdera le premier, tous les autres étant trop pris à remplir tout simplement, consciencieusement et avec une abnégation digne d’éloges, leur mission.

Alors, l’emploi impropre du mot guerre ne dénote pas seulement un manque de culture, un manque de vocabulaire ou un manque d’idées. Il montre que le pouvoir politique actuel fait, comme toujours, de la communication sans tenir compte des réalités et en prenant les citoyens pour des personnes incapables de comprendre un discours rationnel, raisonné et raisonnable. Il le paiera certainement d’un certain discrédit et d’une perte de confiance qu’il lui sera difficile de regagner.

Thierry BARRAULT

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  1. Dictionnaire des conflits, Collectif, Éditions Atlande, 2012, page 306.
  2. Livre blanc. Sécurité et défense nationale 2013. Page 11.
  3. https://www.futura-sciences.com/sante/definitions/medecine-virus-291/
  4. Revue stratégique 2017 : Voir page 31, paragraphe 3.3, Risques sanitaires…
  5. Masques sanitaires ad-hoc, Équipements de protection individuelle (EPI), gel hydro-alcoolique, mais aussi respirateurs et appareillages de réanimation…
  6. Edmond Le Bœuf, né à Paris le 5 décembre 1809, mort le 7 juin 1888 au château du Moncel, à Bailleul, dans l’Orne, est un militaire et un homme politique français. Nommé Ministre de la Guerre par Napoléon III le 21 août 1869, il a été fait maréchal de France et nommé sénateur du Second Empire le 24 mars 1870. Juste avant la guerre franco-prussienne de 1870, il avait affirmé : « Nous sommes prêts et archiprêts. La guerre dût-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats. »
  7. Général Douglas McArthur.

Émission de France Culture avec Jean-Christophe RUFFIN : écouter entre 23,14 mn et 25,26 mn. 

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