samedi 4 février 2023

Pourquoi Poutine dénonce la «décadence» de l’Occident

Bonjour à tous

Pour information, ma dernière contribution à un article du Figaro (cf. Article de Steve Tenré et en ligne ci-après) et mes interventions ce mercredi 19 octobre 2022 sur LCI Midi (Cf. Lci-Midi)  et au club Le Chatelier de 15h à 17h30 (Cf. Le Club LCI)

Rendez-vous ce vendredi 21 octobre de 14h à 17h

Article du Figaro du 19 octobre 2022. Guerre en Ukraine : pourquoi Poutine dénonce la «décadence» de l’Occident

Par Steve Tenré

DÉCRYPTAGE – En s’attaquant au militantisme LGBT, à la pensée «woke» et au supposé «satanisme» de l’Europe et des États-Unis, le chef du Kremlin a en réalité de nombreux objectifs en tête.

Des discours grandiloquents qui cachent de nombreux objectifs. Fin septembre, alors que Moscou fête les décrets d’annexion de quatre régions d’Ukraine, Vladimir Poutine se lance dans une violente diatribe à l’égard de l’Occident. Devant les ministres, les députés, les sénateurs et d’autres représentants de l’État russe, le chef du Kremlin déclare: «Voulons-nous que notre Russie ne soit plus notre patrie? Que nos enfants soient pervertis, qu’on leur dise qu’il existe d’autres genres que les hommes et les femmes? Qu’on leur propose de faire des opérations pour changer de sexe?»

«Voulons-nous que, dans notre pays, au lieu d’avoir un père et une mère, nous ayons un parent n°1 et n°2?», clame-t-il. Et de marteler: «Les dictatures des élites occidentales sont contre tous les peuples. (…) Jésus disait “vous les reconnaîtrez par leur propre fruit”. (…) Une telle négation de l’être humain et de toutes ses valeurs ressemble à un satanisme ouvert».

En réalité, Vladimir Poutine axe ses discours sur la prétendue «décadence» de l’Occident depuis plusieurs années, bien avant que son armée ne lance l’offensive en Ukraine. Lors d’une prise de parole devant le forum de Valdaï en 2013, il affirme: «Beaucoup de pays euro-atlantiques sont en train de rejeter leurs racines, dont les valeurs chrétiennes qui constituent la base de la civilisation occidentale. Ils sont en train de renier les principes moraux et leur identité nationale, traditionnelle, culturelle, religieuse et même sexuelle.»

En 2019, le président russe charge également l’Europe en raison d’idées pro-LGBT qui seraient «imposées» au peuple. «Dans certains pays européens, on dit aux parents que les filles ne peuvent plus mettre de jupes à l’école. C’est quoi ça?», s’est-il ainsi questionné, à l’issue du sommet du G20 au Japon. «Les représentants des idées libérales imposent un certain type d’éducation sexuelle à l’école (…) Cela peut expliquer le phénomène de Trump, sa victoire, le fait que les gens mécontents sortent dans la rue dans les pays occidentaux».

À nouveau devant le forum de Valdaï, en 2021, il s’en prend à la «cancel culture», assurant que les Occidentaux «suppriment des pans entiers de leur histoire» et «discriminent la majorité aux profits des minorités».

Jouer avec les divisions de l’Occident

Si Vladimir Poutine s’est toujours présenté comme conservateur, c’est en 2013 que son règne a pris un tournant traditionaliste, comme le rappelle au Figaro Michel Eltchaninoff, auteur de Dans la tête de Vladimir Poutine (2015, réédité en 2022, éditions Actes Sud). «Cette année-là, et ce n’est pas un hasard, la France vote le mariage pour tous, alors que des manifestations dans lesquelles des banderoles “Poutine, aide-nous” sont portées par des contestataires», rappelle le philosophe. Depuis lors, le chef du Kremlin, qui surveille minutieusement les courants de pensées en Europe«considère que le Vieux Continent renie ses racines en se perdant dans des querelles idéologiques» qui causeraient, notamment, la fin de la famille dite traditionnelle, de la culture historique et du patriotisme, piliers revendiqués de la société russe. «C’est leur droit, mais nous leur demandons de rester en dehors de la Russie», a d’ailleurs commenté Poutine en 2021, lors du forum de Valdaï.

En réalité, l’un des buts de ces discours multirediffusés sur les chaînes de télévision du monde entier est de s’adresser aux Occidentaux eux-mêmes, afin de déstabiliser leurs pays. Car si Poutine est conscient de la progression des idées dites «woke», il sait également qu’elles sont sujettes à controverse, et même très peu approuvées par les citoyens. Un récent sondage de l’Ifop avance d’ailleurs que seulement 1% des Français comprendraient et souscriraient à la théorie de la «cancel culture». Même constat pour la théorie du genre, très contestée.

En faisant de ces courants minoritaires des idéologies majoritaires, Vladimir Poutine a pour intention «d’accélérer une supposée désagrégation de l’Ouest et de justifier son invasion de l’Ukraine, en s’appuyant sur des soutiens en Occident, qu’ils soient conservateurs ou nationalistes», abonde Michel Eltchaninoff, aussi auteur de Lénine a marché sur la Lune (2022, éditions Actes Sud).

«De nombreux Occidentaux, favorables à une plus grande autorité de l’État, au retour d’une forme de virilité symbolisée par Poutine, ou à la mise en valeur de leurs héritages culturels et historiques – en opposition aux déboulonneurs de statues– pourraient effectivement être sensibles aux discours du Kremlin. Ils seraient, selon Moscou, capables d’infléchir les projets de leurs dirigeants à l’égard de la Russie», analyse de son côté le général (2S) François Chauvancy, docteur en sciences de l’information et de la communication.

S’attirer les grâces du monde «traditionnel»

Mais l’Occident n’est pas le seul destinataire du message de Poutine. En s’érigeant comme protecteur des mœurs, le chef de la Fédération de Russie «tente de haranguer les sociétés dites traditionnelles, où la religion et la morale ont une place prédominante», souligne François Chauvancy.

Parmi ces pays, certains de l’Asie du sud-est, de l’Afrique et du Moyen-Orient – dont fait partie l’Arabie saoudite qui a décidé, le 5 octobre, de diminuer sa production de pétrole afin de soutenir les prix du brut, une décision jugée comme bénéfique à la Russie pour financer sa guerre en Ukraine. «Ces pays-là, où la religion est intégrée dans le projet politique, n’ont aucune envie de voir s’exporter des valeurs qui pourraient déstabiliser leur société, que ce soit sur le plan des mœurs ou de la spiritualité», avance le général.

«Désormais, les questions sociétales et les droits des minorités, notamment LGBT, s’immiscent dans les relations entre les nations et fondent en partie la politique étrangère des États occidentaux», continue-t-il, arguant que, pour Poutine, s’opposer à la Russie dans sa guerre équivaut à implicitement valider les changements sociétaux défendus par les États-Unis et l’Union européenne – que l’Ukraine veut rejoindre à terme. Enfin, Poutine chercherait aussi à renouveler son influence sur les pays d’Europe centrale et de l’est, en opposition sur certains sujets avec les institutions européennes, comme la Hongrie ou la Pologne. «N’oublions pas que Budapest multiplie les mesures contre le militantisme LGBT », rappelle François Chauvancy, et qu’une centaine de collectivités polonaises ont récemment instauré des «zones sans idéologie LGBT», entraînant pour les deux pays un rappel à l’ordre de l’UE.

Préparer son peuple à une guerre civilisationnelle

Ces calculs transnationaux vont dans le sens de la grande ambition impériale de Poutine, à savoir celle de refonder une Russie capable de rivaliser culturellement, idéologiquement et militairement avec les États-Unis. En s’attaquant à la décadence de l’Occident, l’autocrate «prépare son peuple à une guerre qu’il estime civilisationnelle», assure Michel Eltchaninoff, pour qui «Poutine oppose d’un côté les Européens qui auraient perdu tout sens du sacrifice pour la patrie, et de l’autre une jeune civilisation russe» chauvine, religieuse et pétrie d’éthique.

Mais les paroles du dirigeant russe seraient, dans les faits, bien éloignées de la réalité. «En Russie, le taux de divorce est important (plus de 60% des mariages selon diverses sources, NDLR), et la fréquentation des églises est relativement basse», avance Michel Eltchaninoff. «Quant aux oligarques qui prônent ces valeurs, ils n’ont aucun scrupule à scolariser leurs enfants au Royaume-Uni, ou aller en Europe pour jouer dans les casinos et profiter de leurs vacances.»

Que les discours s’accompagnent d’actes ou non, le chef du Kremlin continuera d’invoquer Dieu et les bonnes mœurs, «ne serait-ce que pour dire: “ma guerre est juste, elle incarne le bien contre le mal et le satanisme”, décrypte François Chauvancy. La cause religieuse donne du sens à une guerre, tout en déshumanisant l’ennemi.» Le patriarche orthodoxe Kirill a d’ailleurs béni les troupes russes partant au combat en Ukraine, et lancé à Poutine lors de son 70e anniversaire que «Dieu (l’avait) placé au pouvoir.»

En outre, avec l’argument moral et religieux, le président russe consolide au sein de la Fédération les régions sensibles sur la question, telles que la Tchétchénie musulmane. «Rappelons que les troupes russes sur le champ de bataille ukrainien sont souvent issues de la campagne – c’est sans doute principalement aux ruraux que s’adresse Poutine avec ce genre de discours», et pas à la jeunesse de Saint-Pétersbourg ou de Moscou, estime François Chauvancy, pour qui les Russes éloignés des villes pourraient être les plus à même de défendre les valeurs familiales et traditionnelles. Ils seraient ainsi les premiers à se plier à un éventuel élargissement de la mobilisation militaire en Russie…

François CHAUVANCY
François CHAUVANCY
Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014. Il est expert des questions de doctrine sur l’emploi des forces, sur les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, à la contre-insurrection et aux opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012. Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone. Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence et de propagande dans plusieurs universités. Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d'influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque. Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale. Depuis mars 2022, il est consultant en géopolitique sur LCI notamment sur la guerre en Ukraine. Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde depuis août 2011, il a rejoint depuis mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli.
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5 Commentaires

  1. Le caractère « réactionnaire » ou « conservateur » des propos de Poutine correspond à la nécessité ressentie de RECOUDRE LA SOCIÉTÉ RUSSE en rassemblant autant les nostalgiques du communisme que les chrétiens orthodoxes. Sans rien renier de son passé au KGB, il affiche sa croyance religieuse au point d’avoir un confesseur officiel ou l’équivalent ! Cela ne me plaît guère mais semble intelligent comme politique d’état. Le message idéologique envoyé à l’étranger me paraît secondaire, même s’il est sûr d’être bien reçu dans les sociétés restées traditionnelles, que ce soit en Afrique, au Moyen-Orient ou en Amérique latine.
    Reste plus qu’à gagner la guerre. Un échec à ce niveau invaliderait toute cette habile stratégie. Si sa société traditionnelle solide perd la guerre, elle est pas solide. Les sociétés décadentes occidentales, si elles gagnent la guerre, ne seront plus jugées décadentes. Ce qui se joue en Ukraine n’est donc pas que militaire.

  2. Poutine par ce discours parle à beaucoup de monde. D’abord aux sociétés occidentales, et à toutes leurs composantes, notamment celles qui mettent du temps à réaliser qu’on les embarque dans ce qu’elles ne veulent pas au nom d’une liberté qui devient oppressive. Qu’est-ce que cette liberté prospère qui vous oblige à respecter exagérément ce que vous ne pratiquez pas et à vous ruiner pour des intérêts étrangers ? Serait cela « les valeurs » ?
    Ensuite aux sociétés « traditionnelles » qui, en développement, regardent avec effarement ce qui les attend au bout du « progrès » et qu’aujourd’hui, c’est sur, elles refusent absolument.
    En cela, il est « gaullien »: chaque nation doit concevoir clairement ses intérêts et exiger de pouvoir assumer la souveraineté de ses choix. Pour ce qui concerne la France, c’est clair: nous n’avons pas à prendre parti dans une guerre qui ne nous concerne pas. Arrêt des sanctions, des livraisons d’armes, et rupture avec des « valeurs » qui ne sont que les manies dégénérées d’une puissance en crise qui ne fait qu’exporter ses délires.

  3. Le fond de l’affaire se situe au delà des questions sociétales qui encombrent les débats en Occident. Le noeud du conflit a deux dimensions. Le premier est l’affrontement entre la prétention de voir s’installer un monde global dominé par les lubies anglo-saxonne et un monde multiculturel différencié avec des limites nationales. Le second est le fruit de la montée des puissances du Sud contre l’Occident dominant le globe depuis 300 ans.
    On voit bien que les puissances de l’Ouest sont peu voire pas du tout accompagnées dans leur croisade contre la Russie. Cela n’implique pas que les autres nations approuvent la Russie mais leur antipathie envers les Occidentaux est majeure.
    Poutine n’est pas soutenu par des alliés mais il dispose de nombreuses neutralités autour qui sont à son profit.
    Il existe un souhait à peine dissimulé de voir les USA et leurs allies mordre la poussière dans l’affaire Ukrainienne. Au même titre que des courants d’opinion pro Russes en Occident sont sur la même ligne. Beaucoup y voient l’effondrement de l’UE et la fin de ce qu’ils ressentent comme un dictat de Bruxelles et de Berlin sur l’Europe.
    L’Europe Allemande a ses détracteurs et la Russie apparait comme une opportunité à casser sa dynamique. Ce qui ne signifie pas que l’agression contre l’Ukraine est justifiée.
    Un beau salmigondis géopolitique bourré de non dit.

  4. Nous, les Français, n’avons aucune raison de participer à une guerre en Ukraine qui ressemble fort à un coup monté des anglo-saxons, ou des USA, de leur « état profond », pour être clair. Dont nous sommes les victimes pas si collatérales, du reste.

    Le problème est que, si l’empire US chancelle ou s’écroule en relation avec la guerre en Ukraine, ce sera perçu mondialement comme l’effondrement historique de l’Occident, nous compris. Ce qui place la France dans le camp occidental. Mais l’effondrement occidental toucherait aussi la Russie, laquelle est liée à l’Europe politique, intellectuelle et économique. Les Russes le savent : ils ne sont pas et ne seront jamais un pays du Sud ou d’Asie ! Leur avenir est avec les pays d’Europe.

    Cette guerre aurait pu se conclure après deux mois, à Ankara, par une réactivation des accords de Minsk. Sauf que les USA veulent vraiment basculer la Russie. Les Ukrainiens ont été sommés de jouer jusqu’au bout leur rôle de proxy. Quelles que soient les pertes et les coûts. Cela ressemble à un quitte ou double de l’empire US. Mais je ne les voie pas gagner.

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