Que lire sur la campagne de 1940 ?


À l’heure des commémorations des 80 ans de la bataille de France de mai-juin 1940, il est intéressant de faire le point sur l’historiographie de cette partie de la guerre. Une période sensible, voire douloureuse, pour l’histoire française. Cette émotivité à propos de la campagne de 1940 pousse parfois à la création et à la diffusion de préjugés, mythes et poncifs en tous genres. Pourtant, 80 ans après cette bataille, il est important voire nécessaire de disposer d’un peu de recul tant sentimentalement que scientifiquement. Beaucoup d’ouvrages ont été écrits, plusieurs courants d’historiens se sont entrechoqués, certains ont témoigné. Et il y en a encore beaucoup à écrire. Les commémorations donneront peut-être envie à des jeunes chercheurs ou à des plumes déjà expérimentées d’écrire sur ces quelques semaines qui ont fait basculer la France.

À noter par exemple que les généraux Gamelin ou Billotte n’ont pas de biographies récentes, ou pas du tout. De même, il subsiste des lacunes sur certaines unités. Il existe tout de même une bibliographie assez complète en français sur le sujet et qui façonne dans l’ensemble une fresque de cette défaite de 1940.


Un classique,

Le mythe de la guerre éclair, Karl Heinz-Frieser, Belin, 2003

Découvert en France en 2003 après sa traduction en français, l’ouvrage de Karl Heinz-Frieser apporte un renouveau dans l’historiographie sur la campagne de 1940. La « guerre-éclair » qui a terrassée la France en quelques semaines avait-elle était planifiée ainsi ? Non. Au cours de cette étude détaillée l’auteur, officier et historien allemand, balaie les idées reçues concernant la suprématie de l’armée allemande en 1940. Il expose les raisons pour lesquelles les Allemands ont réussi ce coup de poker audacieux et l’aspect décisif de la percée du corps blindé à Sedan.

Novatrice, cette analyse qui s’appuie tant sur des documents allemands que français tend à rétablir une juste vérité sur les événements de la campagne de 1940. À noter seulement quelques erreurs, sur l’appellation du matériel français, par exemple B2 pour le B1 Bis même si B2 est son nom de « beutepanzer » et la surestimation du blindage du Renault FT présenté comme un équivalent du Pz2.


Une analyse en deux tomes,

La défaite française un désastre évitable, Jacques Belle, Économica, 2007

Jacques Belle, énarque et lieutenant-colonel de réserve, s’aligne clairement dans le courant qui affirme que la défaite française de 1940 était évitable. Si certains affirment que la défaite était inéluctable à cause d’une somme d’événements remontant parfois jusqu’à l’immédiate fin de la première guerre mondiale, l’auteur tente de prouver le contraire dans une étude en deux tomes. L’effondrement français résulte d’après lui, d’une suite de prises de décisions malheureuses qui débute par le repli sur le territoire national en mai 1940. Pas à pas, Jacques Belle décortique les événements, du plan Dyle à la rupture sur la Meuse, à Dunkerque et jusqu’à l’armistice et répond aux critiques concernant le plan Dyle-Breda. L’auteur revient sur l’idée reçue d’une armée française qui n’était pas préparée matériellement avec un état des lieux assez complet des forces notamment blindées.

Un ouvrage très bien documenté avec notamment des cartes en couleurs, de nombreux tableaux en annexes et documents d’archives.           


Une hypothèse,

En mai 1940, fallait-il entrer en Belgique ?, Bruno Chaix, Économica, 2005

Fallait-il entrer en Belgique en mai 1940 ? Le livre de Bruno Chaix, général de division et docteur en histoire, repose sur cette interrogation. Présenté comme une étude dépassionnée sur le sujet délicat de la campagne de 1940, l’auteur expose dans un premier temps les relations diplomatiques franco-belge depuis 1920 jusqu’à la veille de la guerre et la difficile décision du choix de pénétrer en Belgique ou non. Vient ensuite l’analyse de l’évolution des plans alliés pendant la drôle de guerre jusqu’à l’aménagement du plan Dyle. La troisième partie est consacrée à l’échec du plan allié face au déferlement allemand. En bref, un ouvrage très dense qui analyse deux stratégies qui mènent à une cuisante défaite pour un camp et une éclatante victoire pour l’autre. Un très bon livre à mettre en perceptive avec l’ouvrage de Freiser.


Une étude détaillée,

1940 la Wehrmacht de Fall Gelb, Eric Denis, Économica, 2018

Éric Denis, passionné et habitué du sujet de la campagne de 1940, offre en un peu moins de 200 pages une étude complète sur la Wehrmacht du Plan Jaune. Comme indiqué dans la préface, « cette étude n’a pas la prétention d’expliquer les raisons de la défaite de l’armée française, mais elle présente clairement les forces qui lui furent opposées ». En plus d’être richement illustré par de nombreuses images d’archives, Éric Denis agrémente son propos de cartes en couleur, de tableaux et de documents tel que les ordres de bataille. Le matériel des différentes unités y est détaillé ainsi que les caractéristiques de l’armement même si le format limité conduit l’auteur à se concentrer sur certains matériels plus qu’à chercher l’exhaustivité encyclopédique. En conclusion, un ouvrage qui se lit autant qu’il s’étudie et un indispensable sur la campagne de 1940. 


Une fresque,

Mémorial de la bataille de France, Jean-Yves Mary, Heimdal, 2016

Une colossale fresque de la bataille de France en quatre tomes, qui relate les événements côté français quasiment au jour le jour du 8 mai au 25 juin 1940. Les plus grandes batailles y sont abordées mais aussi les plus petits combats, dans les recoins de Belgique ou de France, largement oubliés. Chaque page est agrémentée de photos d’archives ainsi que de conseils de lecture ou de visites. A travers ce récit quotidien, le lecteur découvre les actes de courages individuels ou les errements, parfois l’espoir ou l’abattement des soldats français. Une manière de rendre hommage à ces combattants, parfois injustement oubliés ou jugés. Néanmoins, il aurait été intéressant de prendre davantage en compte le point de vue ennemi et particulièrement les effets tactiques produit sur lui par les combats (pertes, réarticulation…) ; ainsi qu’un plus grand nombre de cartes détaillées.

Il est certain qu’il faudra plusieurs semaines ou mois pour parcourir cet historique complet et surtout, une étagère solide dans votre bibliothèque.

 


Les biographies 

La biographie est une manière intéressante d’aborder un événement à travers un prisme particulier. Au sujet de la campagne de France, la plupart des grands chefs ont eu leur biographie, plus ou moins récemment. Il faut garder à l’esprit qu’il ne s’agit qu’une vision parcellaire et qu’il est indispensable de compléter ce point de vue par des études plus larges. À noter qu’en français, certains auteurs ont fait leur spécialité l’étude des élites militaires :

  • Corap, bouc émissaire de la défaite de 1940, Max Schiavon, Perrin, 2017
  • Weygand, l’Intransigeant, Max Schiavon, Tallandier, 2018
  •  Le Général Alphone Georges, un destin inachevé, Max Schiavon, Anovi, 2009
  • Les Généraux français de 1940 : parcours d’exception, François de Lannoy, Max Schiavon, ETAI, 2013
  • Maréchaux du Reich : parcours d’exception, François de Lannoy, ETAI, 2010
  • Pierre Hering, François de Lannoy, Editions Sutton, 2018 

Les témoignages 

Indispensable pour comprendre les événements de ces tragiques semaines de la campagne de France, le témoignage. Certains se présente comme des témoins objectifs de leur temps, d’autres cherchent déjà a analyser les événements auxquels ils sont confrontés.

  • L’étrange défaite, Marc Bloch, (réédition), Gallimard, 2006
  •  Le drame de 1940, André Beaufre, (réédition) Perrin, 2020
  • Les Français de l’an 40, Tome 1 et 2, Jean-Louis Crémieux-Brilhac, (réédition), Folio, 2020
  • L’étrange capture, Général Montjeau, Pierre de Taillac, 2019


À noter           

Retrouvez ici la recension du dernier ouvrage de Rémy Porte “1940 – Vérités et légendes”.

Pour conclure, non les chars allemands n’étaient pas supérieurs aux chars français, non les généraux n’étaient pas tous des « vieillards débiles », non le soldat français n’a pas manqué de courage… Bonne lecture !

Print Friendly, PDF & Email
Previous HISTOIRE : Chronique culturelle du 2 septembre
Next HISTOIRE : Chronique du 3 septembre

2 Comments

  1. Vlad
    5 septembre 2020
    Répondre

    Bonjour,
    Cet épisode a toujours des conséquences aujourd’hui:
    http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2020/06/27/1940-a-son-tour-inspire-les-auteurs-21281.html

    Les anglo-saxons se sont régalés notamment en 2003 lors de notre refus d’aller en Irak, mais si le Royaume-Uni a su faire preuve d’une extraordinaire ténacité lors de la seconde guerre mondiale, il ne faut pas oublier Dunkerque:
    https://theatrum-belli.com/rdn-guderian-sur-laa-ou-le-veritable-miracle-de-dunkerque/

    Très cordialement.

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.