Le document analyse la place centrale de la composante sous-marine dans la dissuasion nucléaire russe contemporaine, en montrant qu’elle est à la fois un instrument naval et un outil stratégique conçu avant tout pour garantir une capacité de seconde frappe. L’auteur souligne que cette dimension maritime, décisive pour la stabilité stratégique, reste pourtant largement sous-estimée dans les lectures actuelles de la guerre en Ukraine, focalisées sur les combats terrestres et aériens.
L’étude rappelle que les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) russes opèrent dans des « bastions » océaniques protégés, zones caractérisées par une hydrographie complexe et des conditions acoustiques favorables à la discrétion. Leur mission n’est pas de gagner des batailles navales mais d’assurer la survie de l’État par la garantie d’une riposte nucléaire crédible, ce qui place ces moyens au croisement de la stratégie navale et de la stratégie nucléaire.
La Russie met en avant cette force sous-marine comme la partie la moins vulnérable de sa triade nucléaire, donc comme le cœur de sa capacité de seconde frappe face aux capacités de contre‑force occidentales. Cette logique est renforcée par un discours politique constant, qui insiste sur la résilience industrielle et la continuité des programmes navals, malgré le coût de la guerre en Ukraine et les sanctions.
Centralité politique et modernisation des SNLE
Le texte décrit un effort soutenu de mise en scène politique de la flotte stratégique : visites présidentielles à Severodvinsk, annonces publiques sur le rythme de livraison des SNLE de classe Boreï‑A et des SNA de classe Iassen‑M, et confirmation de nouvelles unités en construction. Ce discours vise à montrer que la Russie préserve, voire renforce, sa composante océanique alors même que d’autres secteurs militaires subissent les contraintes du conflit.
Sur le plan des capacités, la Russie dispose en 2025 de 12 sous-marins capables d’emporter des armes nucléaires, dotés de 192 missiles balistiques mer‑sol (SLBM), ce qui rapproche sa flotte stratégique du plafond théorique dérivable des données publiques. Ces chiffres la placent à un niveau de parité relative avec les États‑Unis, qui alignent 14 SNLE et 280 missiles, ce que Moscou considère comme une exigence structurelle pour maintenir la stabilité stratégique globale plutôt qu’un simple objectif de prestige.
L’essentiel de la force stratégique sous-marine repose encore sur deux classes de SNLE : les Delta IV (Projet 667BDRM « Delfin ») et les Boreï/Boreï‑A (Projet 955/955A). Cinq Delta IV, construits à la fin de la période soviétique et basés dans la péninsule de Kola, continuent de patrouiller dans l’Arctique avec des missiles R‑29RMU2 Sineva ou R‑29RMU2.1 Layner, théoriquement dotés de plusieurs têtes nucléaires à rentrée indépendante (MIRV).
En parallèle, la Russie a mis en service 7 Boreï/Boreï‑A, avec 5 unités supplémentaires en construction pour atteindre un total planifié de douze SNLE de nouvelle génération. Chaque Boreï emporte 16 missiles RSM‑56 Boulava, eux aussi MIRV, et bénéficie d’une discrétion acoustique améliorée, permettant l’exploitation optimale des bastions du Nord et du Pacifique.
L’auteur rappelle que, malgré une capacité théorique proche de 1 000 têtes, la charge réellement déployée est inférieure, du fait des contraintes du traité New START, des cycles d’entretien et de la pratique d’emport réduit par missile. Les estimations retiennent environ 640 têtes SLBM déployées, ce qui demeure le segment le plus « survivable » de la triade russe et la clef de la continuité de la capacité de riposte en cas de dégradation des composantes terrestre et aérienne.
Réorganisation navale et stratégie maritime russe
Au-delà des plateformes, le texte décrit une réorganisation profonde de la marine russe et de la gouvernance maritime. Les quatre flottes historiques (Nord, Pacifique, Baltique, mer Noire) restent le socle de la posture, mais la flotte du Nord et la flotte du Pacifique conservent un statut stratégique particulier en tant qu’hôtes de la composante sous-marine nucléaire.
La disparition du statut administratif autonome de la flotte du Nord en 2024, absorbée dans le district militaire de Leningrad, illustre la volonté d’intégrer davantage la défense navale et territoriale dans l’arc allant de la Baltique à la mer de Kara. Simultanément, Moscou cherche à sécuriser son implantation méditerranéenne, notamment à Tartous en Syrie, dans un contexte de recomposition politique post‑Assad, afin de préserver son unique port militaire hors de l’espace post‑soviétique.
Sur le plan institutionnel, la création et la réforme en 2024 d’un Collège maritime placé sous l’autorité de Nikolaï Patrouchev structurent la coordination entre présidence, gouvernement, parlement, armée et industrie navale. Trois conseils spécialisés y suivent respectivement les intérêts arctiques, le développement économique maritime et la planification à long terme de la marine, y compris l’intégration d’armes de précision, de systèmes hypersoniques et de drones de surface et sous-marins.
Une large partie du document est consacrée à la genèse chaotique du missile Boulava et des SNLE Boreï, emblématique des difficultés de reconstruction de la base industrielle de défense russe après l’URSS. L’indépendance de l’Ukraine a privé Moscou de capacités essentielles, notamment celles du bureau d’études Ioujnoïe et du combinat Yuzhmash, qui jouaient un rôle majeur dans les programmes de missiles balistiques soviétiques.
Cette rupture a entraîné l’échec du programme R‑39UTTH Bark destiné aux Typhoon, puis un basculement doctrinal et technologique : abandon des SLBM à ergols liquides développés par le bureau Makeïev au profit d’un missile à propergol solide confié à l’Institut de technologie thermique de Moscou (MITT), jusque-là spécialisé dans les missiles terrestres Topol. Boulava devait adopter un tir « à sec » à partir de tubes vides, solution plus sûre et moins bruyante qu’un lancement en tube noyé, mais exigeant une maîtrise fine des matériaux, de la génération de gaz pour l’éjection et des contraintes hydrodynamiques.
Les années 2000 ont été marquées par des échecs répétés de tirs d’essai : problèmes d’allumage de premier étage, séparations de phases, guidage terminal, intégrité structurelle lors de l’éjection à froid, souvent liés à la dégradation des capacités industrielles et des chaînes de sous‑traitance héritées de l’URSS. Ces difficultés ont rejailli sur le programme Boreï, les sous‑marins devant être redessinés pour intégrer le nouveau missile, ce qui a perturbé la production à Sevmash et prolongé les délais de livraison.
Selon l’auteur, cette interdépendance missile‑plateforme, dans un contexte de base industrielle fragmentée, explique les incertitudes prolongées entourant la crédibilité de la composante océanique russe au début des années 2000. Les succès d’essais à partir de 2017 et l’entrée en service progressive des Boreï/Boreï‑A montrent néanmoins que la Russie a fini par stabiliser ce couple, même si la trajectoire suivie contredit l’idée d’une continuité technologique linéaire depuis la période soviétique.
Poseidon, arme de rupture ou impasse stratégique ?
Le document consacre un chapitre au système Poseidon (anciennement « Statut‑6 »), torpille nucléaire autonome à propulsion nucléaire mise en avant par Vladimir Poutine comme une réponse aux défenses antimissiles américaines. Présenté comme un véhicule sous‑marin sans pilote à portée théoriquement illimitée, pouvant évoluer à grande profondeur et à vitesse élevée, Poseidon serait conçu pour frapper des groupes aéronavals, des défenses côtières ou des infrastructures critiques.
Le texte évoque les incertitudes persistantes sur l’état réel du programme, tout en rappelant les indications récentes de tests en mer de Kara et une annonce présidentielle de fin 2025 faisant état d’un lancement depuis un sous‑marin avec passage d’une propulsion classique à nucléaire en cours de mission. Plusieurs plateformes sont mentionnées comme vecteurs possibles : le Belgorod (Oscar II modifié), le Khabarovsk, voire un projet de sous‑marin dédié (Projet 09853), ce qui traduit encore une phase d’expérimentation.
Sur le plan doctrinal, deux lectures s’opposent. La première voit dans Poseidon un moyen de renforcer la capacité de seconde frappe en contournant les défenses antimissiles, par une arme difficile à détecter et à intercepter, contribuant à la « dissuasion par l’inéluctabilité » du dommage infligé. La seconde insiste au contraire sur les risques : autonomie élevée, difficultés de contrôle et de rappel, vulnérabilité du commandement et possibilité d’effets « cataclysmiques » (tsunami radioactif) qui s’accordent mal avec une logique de dissuasion mesurée et peuvent nourrir des dynamiques d’escalade incontrôlées.
L’auteur souligne que Poseidon brouille les lignes traditionnelles entre systèmes stratégiques et non‑stratégiques et complique la planification occidentale, en ajoutant une source d’incertitude et de pression psychologique. Il rappelle aussi que ce programme s’inscrit dans la rhétorique russe d’une réponse « asymétrique » au retrait américain du traité ABM en 2002 et à la montée en puissance des architectures occidentales de défense antimissile.
Le document met en relation la modernisation de la flotte stratégique et la doctrine nucléaire révisée de 2024, qui précise les conditions d’emploi possibles de l’arme nucléaire pour protéger la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Russie. Dans cet environnement, la dimension maritime de la triade n’est pas un appendice, mais un pilier structurant des scénarios de crise et d’escalade envisagés par Moscou.
L’auteur évoque les débats occidentaux sur une stratégie russe d’« escalade pour désescalade », fondée sur l’emploi limité d’armes nucléaires non stratégiques pour imposer un arrêt des hostilités à des conditions favorables à Moscou. Dans un tel cadre, une force océanique modernisée jouerait un rôle clé : garantir la seconde frappe, offrir de la profondeur stratégique et renforcer la crédibilité des signaux envoyés à l’OTAN pendant toute la durée de la crise.
Qu’il s’agisse d’un scénario d’« absorption » (ride‑out) d’une frappe adverse ou de « riposte sous attaque » (launch under attack), la présence de SNLE discrets et survivants permettrait à la Russie de conserver une capacité de riposte et de pression, tout en augmentant les risques perçus par l’adversaire. La modernisation de cette composante, y compris via des systèmes atypiques comme Poseidon, élargit de fait l’éventail des options d’escalade perçues comme disponibles par les décideurs russes.
Implications pour la Belgique, l’UE et l’OTAN
Dans sa dernière partie, le texte détaille des pistes d’action pour la Belgique, l’Union européenne et l’OTAN face à cette dissuasion maritime renforcée. Pour la Belgique, l’enjeu est d’identifier des niches à haute valeur ajoutée, notamment dans la connaissance du domaine sous‑marin, l’analyse acoustique, les capteurs de fond marin et les systèmes autonomes pour la lutte contre les mines, secteur déjà développé par la marine belge.
L’auteur suggère d’intégrer plus explicitement, dans les documents de planification de défense belge et dans les contributions aux cadres capacitaires de l’UE et de l’OTAN, les implications de la modernisation des SNLE russes et de systèmes comme Poseidon. Il insiste aussi sur le renforcement de l’expertise nationale en matière de dynamique d’escalade, de signalisation nucléaire et de dissuasion maritime via la recherche et le dialogue académo‑militaire.
Pour l’Union européenne, le texte plaide pour une meilleure prise en compte de la composante navale de la triade russe dans les évaluations de menace, les stratégies maritimes et la mise en œuvre de la stratégie de sécurité maritime de l’UE. Le Fonds européen de défense est identifié comme un levier pour financer des projets d’innovation dans les domaines de la surveillance acoustique avancée, des grands drones sous‑marins, de la protection des infrastructures sous‑marines et des capteurs capables de détecter des signes précurseurs de lancement de SLBM.
Enfin, pour l’OTAN, l’étude plaide pour une intégration systématique des implications de la flotte stratégique russe dans la planification régionale et l’entraînement, notamment via des exercices de lutte anti‑sous‑marine (ASM) intensifiés dans les mers de Norvège et de Barents ou dans les approches du Pacifique russe. Elle recommande également une réflexion organisée au sein de l’Alliance sur les véhicules sous‑marins nucléaires autonomes et leur impact potentiel sur la dissuasion élargie, ainsi que l’intégration explicite de la dimension navale dans les scénarios de gestion de crise et de jeux de guerre.
En conclusion, le document affirme que la dissuasion nucléaire russe la plus décisive n’est pas celle que l’on voit lors des parades, mais celle qui demeure invisible sous la surface. La modernisation des SNLE, la résilience des bastions arctiques et pacifiques et l’apparition de systèmes atypiques comme Poseidon font de la profondeur océanique un théâtre central des dynamiques d’escalade euro‑atlantiques.
Pour la Belgique, l’UE et l’OTAN, l’enjeu n’est pas de répondre symétriquement à chaque développement russe, mais de combler un angle mort stratégique en intégrant pleinement la dimension nucléaire‑maritime dans la connaissance de situation, la planification capacitaire et la réflexion doctrinale. Selon l’auteur, la stabilité de l’espace euro‑atlantique dépend de plus en plus de la capacité à surveiller, protéger et interpréter ce qui se joue sous la surface, afin que l’opacité des grands fonds ne se transforme pas en aveuglement politique.
L’AUTEUR :
Alain De Neve est chercheur au Centre d’études de sécurité et de défense (CSDS) de l’Institut royal supérieur de défense (IRSD) à Bruxelles et expert invité à l’Université libre de Bruxelles. Ses travaux portent principalement sur les capacités et technologies de défense, la défense européenne et les relations transatlantiques. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et études consacrés à l’industrie de défense et aux technologies militaires, et contribue régulièrement à des revues spécialisées traitant des questions militaires et aérospatiales.






